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Aloyse Taupier

dimanche 10 juin 2018

Papier, violette, filante

Neuvième papier

9.


Mes draps seront des voiles, et mon lit, ce frêle esquif ballotté par tous vents que l’on trouve dans les histoires.

Ma couette est et a toujours été mon refuge en hiver. Que ce soit quand ma chambre se trouvait encore chez mes parents, ou maintenant, alors qu’elle est aussi ma cuisine, mon bureau, ma salle à manger, mon salon et ma bibliothèque. Ô joie d’avoir son propre appartement. Minuscule. Il me faudrait une bouillotte en plus, ou encore mieux, une chaufferette. C’est vrai que je n’ai pas de braises pour l’approvisionner, et même si c’était le cas, je mettrais probablement feu à mon lit. Mais quand même, c’est un objet qui a du charme. Depuis la toute première fois où j’ai découvert que cette drôle de boîte où mes parents rangeaient leur radio n’était en fait pas une « boîte-à-radio », j’en ai voulu une, malgré le côté un peu « old-school » soyons honnête. Mais je digresse, je parlais de ma couette.

J’adore ressentir le poids de l’édredon tout autour de moi, qui m’enserre et me protège du froid. Ma fière armure. En revanche, elle met un peu de temps à me réchauffer, et ce moment où je frissonne, où je sens le tissu glacé se coller contre moi ajoutant du déplaisir à mon déplaisir, je ne l’aime pas du tout. Je voudrais l’éviter à tout prix. Mais, il finit par s’estomper, et j’oublie mes râleries pour me laisser envahir par cette chaleur réparatrice et familière qui se diffuse peu à peu. Cette chaleur si réconfortante.

Sous mon dôme douillet je peux tout faire. Je lis, je termine mes devoirs, je cuisine et je mange sans jamais en sortir. Il devient comme une seconde peau que je ne quitterais pour rien au monde, et quelque part, j’ai la sensation qu’il me protège aussi contre le monde entier. Je m’y calfeutre toute la soirée durant, et quand j’ai terminé tout ce que j’avais à faire, quand la douce langueur qui menaçait de m’emporter depuis un moment déjà s’intensifie, je m’allonge douillettement dans mon abri de soie, j’éteins la lumière, et je m’endors comme ça, alors que les dernières bribes de ma conscience se dissipent progressivement dans la torpeur de la nuit.

L’été, j’aime sentir les draps légers et parfumés. Ils sont frais, et le soleil passe à travers lorsque l’on s’en fait une cabane.

Ils peuvent se transformer en une cape immaculée, mais ils peuvent aussi faire de nous des fantômes.

Ils peuvent se faire houleux, ondulants comme des vagues au-dessus de moi, comme si j’étais non pas sur, mais sous la mer, regardant la lumière jouer avec la surface de l’eau, admirant ses reflets et ses variations de couleurs. La nuit, grâce à une lampe-torche, ils deviennent le lieu de toutes les aventures, même si l’heure du coucher est dépassée depuis longtemps. Aujourd’hui, bien que cette heure n’existe plus, il m’arrive encore d’user mes yeux de cette façon sur mes nouveaux romans. Cette ambiance a quelque chose de particulier, même après toutes ces années ; quelque chose que je ne veux pas perdre.

J’ai entendu dire qu’on pouvait également partager son lit avec quelqu’un. Je ne ferais ça pour rien au monde bien sûr, car cela voudrait dire ne plus avoir tout l’espace rien que pour moi, et diviser tout ce qui m’apporte de la chaleur en deux. Mais il paraît que certaines personnes le font. Je peux comprendre. Je peux comprendre cette envie de partager son monde, de s’abîmer les yeux à deux, de se créer une cabane pour y faire, ou rien n’y faire. Un endroit où c’est l’autre qui recueille les larmes, et non plus l’oreiller. Un endroit où admirer le fond de la mer ensemble, et où, lorsqu’il fait nuit, les rêves de chacun s’entrecroisent. Je peux comprendre, même si ce genre d’envie ne m’effleure pas.

Alors que tout ceci me traverse, je pense que cela fait longtemps que je n’ai pas allumé de bougies. Leur présence réconfortante me manque ; elles comblent le vide, le noir. Je vais en mettre deux sur ma table de nuit et une sur l’étagère accrochée au mur, une parfumée. Je choisis celle à la violette que j’ai achetée l’autre jour sur les quais. Elle est faite de cire de soja ; c’est drôle, je n’en avais jamais vu.

J’adore la violette. Maintenant elle va embaumer tout l’appartement et je pourrai m’endormir comme ça. Je regarde fixement les ombres que projettent les trois photophores. Je sens mes yeux qui me piquent, et qui se ferment tout seuls. Je ne vais pas tarder à dériver. La dernière chose dont je me souviendrai après avoir clos mes paupières et avant de sombrer complètement, sera cette délicate odeur florale, qui m’accompagnera jusque dans mes songes et au-delà.

Commentaires

Être fatiguée et lire ton texte n'est pas une excellente idée haha, c'est beau et très poétique, comme toujours, mais j'ai tout de même bien envie de dormir maintenant :p
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jeudi 14 juin à 13h39
Ah ah merci, ça c'est sûr, on a tout de suite envie de se mettre sous la couette ! ^^
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vendredi 15 juin à 20h34
Fin de l'avant dernier paragraphe, petite faute repérée : "je n’en avait jamais vu."

Sinon j'ai adoré l'avant avant dernier avant la fin :3 Sans doute parce que j'aime tant dormir à deux. Tes textes me font souvent regarder mes habitudes et mon monde avec des yeux étrangers, remettre en cause ce dont je suis sûre, sur les détails quotidiens. Ca ajoute de la valeur à la "banalité", j'aime beaucoup cette sensation :)
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jeudi 28 juin à 15h17
C'est corrigé, merci ! Eh eh je suis heureuse que ça fasse cet effet :3
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dimanche 1 juillet à 16h07
Lecture parfaite pour une pause en cours d'amphi, j'ai beaucoup trop sommeil maintenant... vivement le retour des longues soirées d'hiver !
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lundi 1 octobre à 15h14
Eh bien n'en déplaise à @ChimenePeucelle je dois avouer que j'ai moins apprécié celui là ; je le trouve très sympa, très bien réalisé, mais j'ai beaucoup plus de mal à m'y assimiler, le sujet me passionne moins (et pourtant dieu sait que j'aime ma couette <3)
Je crois que je préfère quand c'est plus... Bouillonnant de sentiments : p
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jeudi 4 octobre à 23h15
(Ah par contre j'ai bien aimé le dernier paragraphe sur la violette <3 Violette forever !)
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jeudi 4 octobre à 23h15
Eh eh, violette forever !
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samedi 6 octobre à 14h43