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Aloyse Taupier

vendredi 25 mai 2018

Papier, violette, filante

Huitième papier

8.


Quand je m’ennuie, j’ai tendance à regarder les mains des autres. Même quand je ne m’ennuie pas d’ailleurs ; simplement quand je n’ai rien à faire. Dans le métro notamment. Je le prends tous les soirs après les cours, et tous les matins. Mais en début de journée je suis un peu fatiguée. Mon cerveau commence à se désembrumer autour de dix heures en général, et à partir de là, dès que le cours ne me passionne plus – c’est à dire rapidement – je commence. Je suis suffisamment discrète pour que personne ne me remarque, et si jamais c’était le cas, ils penseraient que je regarde leurs notes. Qui supposerait que ce sont leurs mains qui m’intéressent ? Je me demande si je suis la seule à faire ça. Ce n’est pas comme si c’était un fétichisme ou quelque chose dans ce goût-là, c’est plutôt comme regarder une fleur ou des brins d’herbe. C’est le sens du détail qui m’importe : les similarités, les différences.

D’abord je me concentre sur les mains en elles-mêmes pendant un moment, et une fois que j’ai terminé j’englobe les poignets. Puis à la toute fin, je jette un coup d’œil au visage, très rapidement. C’est un peu comme si j’essayais de trouver des lois générales, véritables. Comme si j’essayais de déterminer le caractère, les aspirations et les passions de cette personne avec mon examen minutieux. Et ses expressions me confirmeraient ce que j’ai déduit pendant les vingt minutes précédentes. Bien sûr cela n’a aucun sens. C’est un peu ridicule. Mais j’aime le faire. Aucune main n’est laide et toutes sont différentes. Je ne peux donc pas me lasser de cette activité ; c’est une source d’occupation inépuisable. Heureusement, car mes temps-morts me paraîtraient fort, eh bien, « morts » sans cela.

Aujourd’hui dans le métro, quelqu’un s’est assis à côté de moi. Il y a peu de monde à cette heure dans la rame, car j’habite loin, et nous avons déjà dépassé les principaux arrêts. Il est donc rare que je croise une personne d’aussi près. Je fais une exception et je commence par les poignets. Ils sont relativement fins, mais sans l’être trop non plus. Délicats. Juste avant le commencement de la main, on voit symétriquement l’os de chaque cubitus qui saille vers l’extérieur ; c’est plutôt joli. Ses doigts sont repliés, ce qui fait ressortir ses phalanges agréablement dessinées. J’espère que ses paumes deviendront visibles à un moment. On les devine assez larges, et elles cachent des doigts qui semblent plutôt longs et élancés. Sur le dos de sa main gauche, quelques taches de rousseur et une croix au stylo encre, un peu effacée. Je me demande ce qu’il ne fallait pas qu’il oublie. Et s’il a oublié quand même, finalement. Sur sa main droite, un seul grain de beauté, en dessous de la première phalange. J’apprécie cette particularité.

Enfin, cinq longues minutes plus tard, il déplie ses doigts. Comme je le pensais, longs, graciles. Dans leur continuité, cela fait ressortir ses tendons sous sa peau tendue. Je les admire. Je m’attendais à des ongles plutôt longs également, mais non, ils sont coupés très courts. On distingue juste un petit arrondi nacré à chaque extrémité. Polis. Il prend soin de ses mains. En bas de l’ongle, sur certains, pas tous, une lunule. J’ai toujours aimé la sonorité de ce mot. Lunule. Une façon poétique de percevoir ces morceaux de corps. Sur son index gauche, des traces d’encre. Il écrit encore à la plume. Et il est gaucher. Ce doit être compliqué de toujours effacer ce que l’on vient d’écrire. Sur son index droit, la peau est plus claire à un endroit, comme s’il avait porté une bague pendant longtemps. Peut-être l’a-t-il perdue.

Voilà qu’il commence à tordre doucement ses mains. L’anxiété ? Un tic ? Ou une façon de faire passer le temps ? J’aimerais le lui demander, mais ce serait déroger à la règle que je me suis fixée. Je ne parle pas aux gens que j’observe. Alors je ne dis mot, et je souffre en silence de le voir malmener ses mains. J’en profite tout de même pour entrapercevoir ses paumes. Elles sont assez symétriques et formeraient deux carrés bien proportionnés si on en reliait les quatre angles ; à la différence d’autres, qui s’évasent amplement vers le bas. Les trois principales lignes de sa main, cœur vie et tête, ressortent. Elles sont comme creusées, très visibles, même à une certaine distance. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elles veulent dire, et je n’en avais jamais vu qui soient tracées aussi profondément. Mais je les aime bien.

Le métro commence à ralentir, et il saisit la bretelle du sac à ses pieds. « Arrêt Jasmin ». Pas mal. Pas mal, mais les portes vont s’ouvrir dans une minute et je dois décider. Est-ce que je regarde son visage ? J’hésite. Je n’ai pas eu suffisamment de temps à mon goût pour détailler ces mains. Je voudrais les recroiser. Trente secondes. Il se lève et je vois sa main droite battre un rythme imaginaire. Il attend, patiemment. Dix secondes. J’ai envie de voir les traits associés à ce moment délicieux que je viens de passer. Cinq secondes. Mais je ne céderai pas. Je ne céderai pas car je recroiserai ses mains. Et ce jour-là, je les reconnaîtrai. Alors, peut-être que je regarderai son visage. Peut-être même, que je croiserai son regard. Face à face.

Commentaires

Oh je ne l'ai pas corrigé celui-là. Il est beauuuuu. Je suis fan, comme pour chacun de tes textes ♡
C'est fou comme tu arrives à mettre de la poésie dans ces petits trucs du quotidien. On s'y retrouve très facilement. Les humains aiment bien s'observer. Et puis ça a un côté explorateur comme tu le décris, c'est sympa comme tout.
La fin est trop belle TwT ♡
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vendredi 25 mai à 08h39
J'allais dire "c'est fou comme tu arrives à décrire la beauté de ces observations qui pourraient paraître anodines", mais Marine l'a déjà fait^^
Bien joué, c'est captivant, et la fin m'a même mis la pression !
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vendredi 25 mai à 11h04
Merci beaucoup pour ces mots ! La fin a été mon petit challenge, je suis contente qu'elle ai fait mouche^^
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vendredi 25 mai à 13h52
Beaucoup de poésie dans ce texte comme toujours. J'aurais dit la même chose que Julien et Marine si ils ne l'avaient pas déjà fait haha.
C'est une très jolie fin en tout cas !
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samedi 26 mai à 13h09
On peut dire que ton texte fonctionne... Ma preuve ? Je viens de longuement regarder mes mains puis celles de mon copain (qui s'est demandé ce qui se passait xD) après ma lecture ;)
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jeudi 28 juin à 15h12
J'aime beaucoup celui là, surtout la longue description des mains, ça reste intéressant et ça n'est pas redondant, beau travail ! Et j'adore la fin <3

Ah par contre cet enchaînement de phrases m'a fait étrange : "Je le prends tous les matins, et tous les soirs après les cours. Mais le matin je suis trop fatiguée."
> Personnellement, je m'attendais à ce que tu repartes directement sur le métro le soir, et voir que tu rebondissais sur la pause de 10h m'a perturbé, j'ai du relire une fois ou deux pour me remettre dedans ! Enfin genre ça fait métro - tout de suite les cours - et après beaucoup le métro, ça m'a fait un peu bizarre ^w^
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jeudi 4 octobre à 23h13
Merci :3 Je vais voir ce que je peux faire pour rectifier cette temporalité !
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samedi 6 octobre à 14h42