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Aloyse Taupier

jeudi 10 mai 2018

Papier, violette, filante

Septième papier

7.


Un problème nouveau se pose à moi. Je crois que je ressens de l’amour.

Mais soyons honnête, j’y prête peu d’attention. Tout le monde en fait si grand cas, pourtant je ne vois pas tellement l’importance de la chose. Je ne pense pas avoir mes chances ; le fait même de me poser la question me pèse. Je n’ai ni le temps, ni l’envie de réfléchir à ce genre de questions futiles. Quel est le but ? J’espère que cela passera rapidement, c’est tout. Je préfère garder mon temps de cerveau disponible dans l’optique d’une perpétuelle amélioration. De moi-même bien sûr : certains diront que c’est du narcissisme ; je considère cela comme nécessaire, s’aider soi et les autres, et cætera. Mais aussi amélioration du monde, autant que faire se peut. Donc basiquement, je n’ai pas le temps de m’occuper de cela.

La question d’aujourd’hui est : Qu’est-ce que la profondeur, la complexité d’une personne ? Et en effet, c’est une bonne question. Comment détermine-t-on cela ? Y-a-t-il une échelle ? Des critères ? D’autant plus qu’il s’agit de qualifier des humains, des êtres pétris de paradoxes et d’idées. C’est en général plus difficile que l’étude des pierres. Trop de variables et de facteurs. Est-ce que complexe veut dire difficile à lire ? Une personne qu’on peine à comprendre, dont on ne devine pas facilement les pensées ? Mais alors, où se situe la séparation entre complètement imprévisible et inintéressant, et « suffisamment » imprévisible pour qu’il soit agréable d’essayer de deviner les circonvolutions intérieures de la personne en question ? C’est un élément que l’on retrouve très fréquemment dans les romans d’amour, de romances vampires et autres attirances envers de charmants milliardaires. J’en déduis que c’est une activité courante pour une personne amoureuse ? Est-ce que c’est agréable parce que cela permet de s’imaginer qu’il ou elle pense à nous et se pose les mêmes questions ? Ou parce qu’ainsi on peut se projeter, s’inventer des rencontres impromptues et de longues et profondes conversations ?

J’en viens au mot « profond », et je vais dériver sur le thème des relations. Qu’est-ce qu’une relation profonde ? Il m’est arrivé, je crois, de souhaiter une relation profonde. Une relation où l’on souhaite connaître l’autre pleinement. Où l’on souhaite le comprendre dans son entièreté et sa complexité. Et voilà le mot complexité encore. Souvent, la langue française n’est pas assez variée à mon goût lorsqu’il s’agit de ressentis, sentiments, émotions. Un peu comme les nuances de couleurs que l’on distingue plus ou moins. Des peuples en Arctique observent plusieurs dizaines de blancs et ont créé des mots pour chacun. En français nous n’arrivons généralement pas à en différencier plus de trois ou quatre, car notre œil n’y est pas accoutumé. Il en va de même pour les émotions à mon avis. Je ne suis même pas sûre qu’il y ait une langue où l’on se soit suffisamment penché sur la question lors de son élaboration. Et maintenant il est plus difficile d’inventer des mots. Du bleu sera toujours du bleu, mais chaque bleu est différent. Et chaque synonyme d’un mot aura probablement une nuance différente par rapport au mot premier. Donc, complexité.

Je vais digresser encore un peu sur cette histoire de relation. Plus qu’une relation simple, je remarque que c’est un lien que je désire. Une confiance absolue, une facilité à se confier, à parler de tout. Comme si tout était simple. Comme si tout était évident, d’un commun accord, à la différence des autres relations. Une volonté de parler, une véritable volonté de se rapprocher et de sentir l’âme de l’autre. Comme une empathie sans limites, une compréhension totale. Une réciprocité parfaite dans les volontés et les envies de chacun. Ne pas se poser de questions car il n’y en a pas, ne craindre ni le jugement, ni les silences, ni les malaises, car il n’y en aura jamais. Contempler les étoiles, ensemble.

Mais soyons honnête, encore. Je ne pense pas qu’il puisse exister une telle relation. L’impression de cette relation certainement. Mais une relation aussi pure ne serait possible qu’à la condition qu’elle se déroule entre deux personnes complètement désintéressées. Mais également deux personnes sans jugement inconscient, sans égocentrisme, sans envies autres à ce moment-là que celle de cette relation. Deux personnes sans ego aucun, sans crainte du lendemain, sans passion brûlante et sans pensées malsaines. Une relation parfaitement apaisée et claire comme du cristal. C’est impossible. Peut-être sommes-nous plusieurs à souhaiter ce genre de relation. Peut-être que cela vaut la peine d’essayer. De voir si l’on peut s’en rapprocher. Mais j’ai peur que nous soyons trop humains, avec tout ce que cela comporte comme inconvénients. Et encore une fois, quel intérêt de lutter pour tout ceci ? C’est la fin de la parenthèse.

Pour en revenir à la question de la personne, je crois qu’une personne complexe est simplement une personne qui nous attire. Une personne que l’on souhaite comprendre, que l’on souhaite apprendre à connaître, une personne que l’on veut ardemment garder dans sa vie d’une façon ou d’une autre. Une personne avec qui l’on aspire avoir ce genre de relation. Il n’existe pas de définition du caractère complexe, comme il n’existe pas de définition de la beauté, parce que c’est laissé à la libre appréciation de chacun. Ce garçon que j’aime, ou qui m’attire en tout cas, aussi futile soit-ce, je brûle de le garder dans ma vie. Peu importe que ce soit comme ami, ou comme compagnon de vie, cette question n’a pas lieu d’être. J’ai le sentiment que j’ai besoin de lui quelque part dans mon existence, peu m’importe où. C’est complètement stupide quand on y pense. Je le connais à peine. D’où vient cette envie soudaine d’un tel lien, alors que je ne l’ai jamais ressenti auparavant ? Et plus étrange encore, pourquoi ce garçon ? Qui plus est, j’ai probablement une vision complètement biaisée et fantasmagorique de lui. Peut-on réellement parler d’amour dans ce cas-là ? Vouloir un lien profond avec une personne, est-ce cela l’amour ? Peut-on désirer aussi grandement une relation amicale ? Je n’y connais rien, mais le sujet est-il important ? Je veux cette personne dans ma vie. J’y pense suffisamment pour que cela m’agace. Il est suffisamment présent dans mon esprit de manière générale pour que ça me gêne. Une fois encore, quel est le but de tout cet écheveau, ce labyrinthe ? Cela ne fait appel à aucun raisonnement logique. Ça n’a aucun sens. Si je le connaissais bien, je pourrais au moins parler d’amour avec raison plutôt qu’avec passion. Mais là c’est catastrophique. Cela dépasse ma compréhension. Respire.

Il y a une autre dimension à prendre en compte, que l’on retrouve justement dans la littérature citée plus haut : la volonté d’être spécial. On ne veut pas seulement cette personne dans notre vie, on veut qu’elle nous désire dans la sienne à intensité égale. Si c’est de la passion que l’on éprouve, on souhaite une passion égale en retour. Nous voulons être aimés par quelqu’un que l’on considère comme particulier, qui a quelque chose. Si l’on s’y intéresse c’est qu’il « doit » avoir quelque chose. Il y a du narcissisme là-dedans. En conséquence, est-ce vraiment sain ? Et s’agit-il toujours de partager une relation profonde avec quelqu’un, ou simplement de passion déraisonnée ? On peut considérer que s’il y a équilibre entre les deux, cela pourrait fonctionner. Mais la passion sans raison est rarement bonne pour la santé. La preuve en est que je l’expérimente actuellement. Cela perturbe la bonne marche de mes questions et de mes échafaudages.

Je m’observe et je suis fébrile. Sous adrénaline. Je ne tiens plus en place depuis que cela a commencé. Je sursaute sans cesse, comme si j’étais en attente. Pour quelles obscures raisons l’impatience me ronge-t-elle de tous côtés ? Qu’est-ce que je peux bien attendre, alors que ma vie est exactement la même que d’habitude ? C’est à la fois grisant et déstabilisant. Toute cette énergie qui pulse dans mon corps entier, j’ai l’impression que je pourrais faire n’importe quoi. Il faut que je la tourne vers quelque chose. Je dois la canaliser ou l’expulser. Je ne sais pas comment réagir. Je vois tout ceci comme un obstacle à l’objectif que je me suis fixé. Et pourtant, immédiatement ce but revêt moins d’importance à mes yeux, alors même que mon cerveau est bien plus éveillé et capable à cet instant qu’il ne l’a jamais été. Toutes ces ressources gaspillées. Et pourtant c’est comme si cela ne me concernait plus. Si j’étais dans mon état normal, je devrais mettre cette condition à profit pour réfléchir plus vite, étudier plus vite, avancer plus vite. Mais je ne fais rien, et je me délecte de cette sensation de puissance, au lieu de m’en inquiéter. Je me sens inébranlable. Je me sens inébranlable, et je pense à lui. Pourquoi cela me pesait-il ? Pourquoi avoir considéré cela comme indigne de mon intérêt ? Tant d’énergie…

Il a les cheveux noirs et de grands yeux clairs. Il sourit peu, et quand cela lui arrive, on ne sait jamais si c’est sincère. Il est difficile à comprendre – j’ai failli utiliser le poncif « mystérieux », mais que suis-je en train de devenir ? – et il est ardu de différencier son humour ironique de son sérieux. La grande majorité du temps on peut miser sur le sarcasme sans grands risques de se tromper. Il a quelque chose de magnétique, d’inévitable. Moi pour qui c’est la première fois, je ne saurais dire ce que c’est. Ses yeux y sont certainement pour quelque chose. Quand il tourne son regard vers moi, je sens comme une irrémédiable attirance. Je sens mes jambes qui souhaitent se diriger lentement vers lui, doucement et si je ne me retenais pas, j’irais jusqu’à lui, jusqu’à pouvoir plonger pleinement mon regard dans le sien, jusqu’à être à la toute dernière limite d’effleurer son visage. Sa peau si belle, si belle, comme du marbre, si lisse et sans aucunes imperfections. Il semble complètement irréel. Je n’avais jamais expérimenté cela auparavant. En général, les gens sont simplement des gens. Mais ici c’est bien au-delà. Son sourire narquois, sincère ou non, a quelque chose d’irrésistible lui aussi. Il le distingue des autres, le différencie, une manière de montrer à quel point il est au-dessus de ça, à quel point il est… inaltérable. Et dans le même temps, on peut distinguer de l’embarras dans ce sourire. Une gêne, une fêlure. Comme l’éclat brisé d’un miroir. Qui dirait laissez-moi, laissez-moi je ne vous comprends pas, je ne comprends pas ce monde, je n’ai pas demandé à y être, et je ne sais pas comment en faire partie.

À eux seuls, ces yeux pastels et insondables, et ce sourire, me laissent entrevoir la richesse et la grandeur de tout un monde. Un monde dans lequel je souhaite ardemment naviguer. Un monde dont je souhaite sillonner chaque mer et découvrir chaque terre. Un monde que je veux explorer.

S’il vous plaît faites que je guérisse, vite.

S’il vous plaît, faites que je ne guérisse jamais.

Commentaires

Un texte profond et une jolie fin :)
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jeudi 10 mai à 12h39
C'est un texte très joli et j'aime beaucoup la fin
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jeudi 17 mai à 22h11
Intéressant ce texte-réflexion... Ca m'a fait me retourner un peu vers l'intérieur de moi, chercher pourquoi on aime les gens qu'on aime, ce qu'ils ont de fondamentalement différent, finalement, pour qu'on leur donne la priorité sur d'autres êtres humains. J'y pense, j'y pense... Merci pour ce moment :)
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jeudi 28 juin à 15h07
J'ai bien aimé le rythme, c'était vraiment sympa !

Après, je pense personnellement que tu aurais peut être pu aborder le fait que les gens changent, évoluent avec le temps, ce qui rend encore plus compliqué une relation durable / la volonté d'une relation durable, mais c'est juste un avis/conviction personnel(le) par rapport au sujet de discussion !

Cependant il y avait des pistes de réflexion qui ne m'étaient pas trop venues à l'esprit, et j'ai dans tous les cas beaucoup apprécié le sujet <3

J'ai trouvé ça "rigolo" (étonnant ?) aussi que tu définisses une relation "durable et parfaite" comme exempte de passion ! C'est intéressant !

"Je veux cette personne dans ma vie" ; j'ai beaucoup aimé, ça : D
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jeudi 4 octobre à 23h04
Ici je développe le point de vue d'un personnage qui passe beaucoup par la réflexion plus que par les sentiments, mais ton avis se tient tout à fait aussi, c'est possible que je fasse un autre texte un jour qui aborde plus les aspects que tu mentionnes, parce que c'est super intéressant aussi !
Le sujet est tellement vaste que y a plein de points de vue, et je pense pas forcément (à titre personnel) qu'une relation durable doive forcément être exempte de passion, mais plutôt qu'elle doit être assez apaisée, dans le sens où tu risques de t'épuiser assez rapidement si tu es passionné.e tout le temps^^ Mais c'est encore une autre façon de voir les choses qui peut être développée x)
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samedi 6 octobre à 14h29