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Aloyse Taupier

mercredi 25 novembre 2020

Papier, violette, filante

Trente-neuvième papier

39.


La camionnette du livreur vient juste de repartir ; elle laisse derrière elle une dizaine de cagettes sur le trottoir. Programme du matin : ranger les nouveaux arrivages. Je leur jette à peine un œil et commence immédiatement à m’en occuper : j’ajoute un peu de terre par-ci et de l’engrais par-là, j’aligne et je retouche, je fais resplendir les plants. Lorsque j’ai terminé, je me redresse et observe mon œuvre : impeccable, comme toujours. Je connais bien mon métier, depuis le temps. Je balaie des yeux toutes ces fleurs en pleine éclosion, toutes ces couleurs éclatantes qui embellissent la pièce, ces pousses d’un vert profond et profondément vivant. Je ne ressens rien. Aucun plaisir, aucune satisfaction. Je sais, quelque part dans un coin de ma tête, que le spectacle est magnifique. Je le sais mais ça ne change rien. Je me dirige vers la porte pour la déverrouiller, puis je vais m’installer derrière le comptoir : il est l’heure d’ouvrir.

La matinée passe sans que j’y fasse attention. Invariablement, je reçois la même vieille dame qui vient acheter des plantes d’intérieur : soit elle en a la maison pleine, soit elle les laisse toutes crever. Un jeune homme également, comme elle. Quelques personnes qui récupèrent leurs commandes, d’élégants bouquets réalisés avec expertise. Des amoureux et amoureuses aussi, toujours. Qu’est-ce que je vends comme roses grâce à eux. Fut un temps, je les gratifiais d’un sourire et leur souhaitais bonne chance. Maintenant, je m’en fous. Il n’y a plus en moi qu’une indifférence parfaite. Pas encore du mépris ; on y viendra peut-être, un jour. Idem quand on me remercie ou qu’on me félicite pour une composition particulièrement réussie : ça ne me fait plus rien.

Les heures s’écoulent dans un flou opaque. Je m’occupe des dernières clientes, puis je me rends dans l’arrière-salle pour le repas de midi. Je sors mon pique-nique : un riz aux champignons en sauce accompagné d’un pain au curry, et en dessert une part de tarte aux fraises. Je mange sans entrain. Les saveurs ne me touchent pas, c’est à peine si je les perçois. J’ai plutôt l’impression de mâcher de la poussière avec un peu de papier journal. Les aliments restent comme bloqués dans ma bouche, j’ai du mal à avaler tant ma gorge les refuse, je dois me forcer pour continuer. On ne gaspille pas la nourriture. Les fraises me paraissent aussi fades que le reste. Une fois terminé, je fais la vaisselle et range un peu. Je finis par me rasseoir à la table, sans savoir quoi faire. Encore un quart d’heure à tuer avant la réouverture. Je décide de lire un peu, même si je sais que je ne rentrerai pas dans l’histoire. J’accueille avec soulagement la sonnerie de treize heures.

L’après-midi se déroule comme ce matin, dans le brouillard. Les gens vont et viennent, entrent et sortent. Je ne les vois pas vraiment. Le monde m’a-t-il toujours paru si distant ? J’ai le sentiment de m’en éloigner un peu plus chaque jour. Comme si je n’étais plus vraiment là. Comme si, des profondeurs de la terre, une langue de brume me tirait progressivement en arrière, me ramenait vers elle jusqu’à ce que je m’y dissolve complètement. Peut-être que c’est ce qui m’attend. Ҫa ne m’effraie pas ; il y a pire comme mort.

Je sors de derrière le comptoir pour arroser les plantes qui commencent à faire grise mine. Le soleil rayonne à travers les vitres et illumine les gouttes comme des diamants ; de petits arcs-en-ciel viennent parsemer la pièce çà et là. Dehors, j’entends les voitures qui passent et le cri occasionnel des klaxons. Le bruit de l’eau qui s’écoule de mon arrosoir m’apaise. Je me prends à désirer être au milieu de la mer. Je dérive et rêve : j’achèterais un petit bateau que j’ancrerais au milieu de nulle part, personne à des kilomètres à la ronde, l’âme enfin seule. Je me rends compte avec le temps que tout me fatigue, et que ça n’a pas l’air de s’arranger. Être en contact avec l’univers me pèse, en plus de ne plus rien m’apporter. Une île déserte ferait l’affaire aussi ; le bruit des vagues me bercerait, le vent dans les feuilles ferait un détour pour caresser mon visage et gonfler mon cœur, le soleil les réchaufferait. Je vivrais à mon propre rythme. Le sommeil redeviendrait réparateur, la nourriture serait à nouveau délicieuse.

Ou une cabane perdue au centre d’une immense forêt, peut-être ? Une cabane moderne, tout en verre pour que je puisse admirer les arbres et observer les animaux qui passent. Avec une rivière à côté pour l’entendre chanter de la maison, et un petit jardin qui me sustenterait. Contempler le changement des saisons toute l’année, le microcosme sous les frondaisons, les feuilles tomber et repousser. Me noyer dans le son de la pluie qui ricoche sur les fenêtres. Ouais. Ҫa me plairait bien.

Peut-être que dans un endroit comme ça, je me retrouverais. Je me souviendrais de qui j’étais avant que le vide grandisse en moi. Peut-être qu’alors, le trou noir ne m’engloutirait pas. Toutes ces années à écouter les battements de mon cœur ralentir jusqu’à ce que plus rien ne l’anime. À sentir ma respiration se ranger au rythme monotone de mon existence sans jamais plus s’accélérer. Toutes ces années ne compteraient soudainement plus. Mon champ de vision désormais réduit à un tunnel sans fin s’ouvrirait sur l’extérieur. L’achromatopsie s’évaporerait avec le temps. Les émotions, surtout, reviendraient peut-être m’habiter. Depuis combien d’années n’ai-je pas rencontré la tristesse, le bonheur, l’amour ? Quid de l’empathie ? Mon esprit est devenu plus mort que vivant. J’accueillerais même le désespoir ; ressentir c’est vivre, il paraît.

Tout quitter pour une tente dans un cratère en montagne, tiens, pourquoi pas. Je n’aime pas le froid mais je m’y habituerais. Je commence à faire le tour et à éteindre les éclairages de la boutique, les derniers clients sont partis. Un joli lac clair à quelques centaines de mètres, qui refléterait la lumière. Quelques bouquetins de passage. Surtout pas de vue sur une ville en contrebas. Je ferme la porte à clef. La neige qui recouvre tout et qui étouffe tout. Un bon feu de bois pour me tenir chaud. Rien que son crépitement et le silence. Ouais, c’est beau de rêver.

Commentaires

Il est triste celui-là :( Pauvre narrateur, j'espère qu'il trouvera un coin où faire l'ermite quand il s'en sentira le courage
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mercredi 25 novembre à 09h09