2

Aloyse Taupier

dimanche 25 octobre 2020

Papier, violette, filante

Trente-huitième papier

38.


Clac . Tiens, ça, c’est le bruit des plombs qui sautent. Le grondement du tonnerre qui suit la foudre résonne à mes oreilles ; l’éclair a dû surcharger le réseau. Je laisse de côté ma couture pour partir en quête de bougies. Ce n’est pas ce qui manque ici : posées sur le linteau de la cheminée, sur la table basse, sur les étagères, j’ai vite fait d’en rassembler quelques-unes. Ah, les allumettes maintenant, où sont-elles ? Je tâtonne jusqu’à la cuisine, à l’aveugle car la lune n’est pas visible ce soir, et finis par trouver la poignée du premier tiroir sous la gazinière. De retour à ma place, j’anime les bougies une par une. Pour certaines, ça me fend le cœur de les utiliser – elles sont trop jolies –, mais d’un autre côté c’est une bonne occasion d’en faire enfin quelque chose. La première, en forme de citrouille sucrée surmontée de chantilly, est une édition spéciale Halloween, parfumée à la citrouille – forcément – mais aussi à la cannelle et à la noix de muscade. J’ai une petite grenouille verte, qui m’a été offerte par une amie. Une autre, plus classique, est constituée de couches de différents bleus dans un pot en verre, pour imiter la mer. Si l’on s’y penche très près, on sent l’odeur du sel. J’ai ramené en plus mon vieux bougeoir avec sa chandelle, plein de coulures de cire de toutes les couleurs, vestige des années écoulées. Avec tout ça, je peux au moins finir une partie de ma couture avant que mes yeux ne se fatiguent trop.

Mes pensées vont et viennent, se promènent tranquillement ou se courent après, quand une envie que je n’avais pas ressentie depuis des années émerge au-dessus des autres et se fait entendre dans ce brouhaha. Je la soupèse et oh, pourquoi pas après tout ? J’extirpe de l’armoire mon petit réchaud à gaz, dont je ne me sers jamais, et l’allume. J’admire les flammes bleues dansantes ; elles se reflètent sur les bouteilles et les bocaux tout autour. Je pose aussi deux bougies orangées à chaque extrémité de mon plan de travail. Voilà qui devrait faire l’affaire. Je sors du frigo et des placards tous mes ingrédients, et en avant. Je dépose d’abord une noisette de beurre dans un petit ramequin, que je fais doucement fondre à la chaleur de la bougie à ma droite. Je place ensuite deux gousses de vanille sur ma planche de cuisine, les coupe en deux et gratte les graines avec mon couteau. Je les incorpore au beurre, ainsi que le reste des gousses. Dehors, j’entends le vent gémir. Les poutres craquent et le feu dans la cheminée s’agite.

Dans un saladier, j’ajoute la farine, le sucre, la fécule de maïs et une pincée de sel. Toujours ajouter une pincée de sel, technique de grand-mère. J’y verse ensuite le beurre et je mélange bien, puis le lait. Je remue jusqu’à ce que ma pâte soit onctueuse, avant de la laisser couler le long de mon fouet avec délice. Sur le réchaud, je place ma meilleure poêle, celle qui n’accroche jamais, et une fois chaude, j’y verse un peu de pâte. Je la fais dodeliner d’avant en arrière pour obtenir un rond presque parfait. Je cuis deux lunes, que je plie en deux dans une assiette. Elles sont belles, ces lunes, elles remplacent celle qui est absente ce soir.

J’attrape une orange, dont la peau granuleuse et solaire scintille, reflet des flammes. Je coupe une de ses extrémités, puis je la plante au bout d’une broche. Je la pèle ensuite méticuleusement en tournant autour, de manière à ce que sa robe devienne une guirlande qui l’enlace. Je la mets de côté, et saisis deux autres soleils, que je presse pour recueillir leur jus de lumière. Dans ma poêle, je fais fondre un peu de beurre et de sucre, puis verse un fond de Cointreau hors du feu. Lorsque je la ramène à la chaleur, l’alcool s’enflamme et brûle quelques secondes, comme une torche paisible qui réchauffe mon visage. Petit à petit, le brasier décline en flammèches éparses, puis s’éteint. C’est le moment d’ajouter le jus. Une fois qu’il bout, je laisse les crêpes baigner dans cette sauce qui exhale des odeurs à se pâmer. J’avive ensuite le Grand-Marnier. Je remplis un quart de verre, fais osciller la flûte au-dessus du réchaud, ses bords effleurant les flammes. La liqueur s’embrase et j’attrape ma poêle pour l’inonder de feu liquide. J’en conserve la moitié, le temps de saisir mon orange en tenue de soirée. Pour recueillir l’arôme émanant de sa robe, je laisse le reste d’alcool étincelant couler le long du ruban. Les gouttes qui ruissellent plus bas sont comme autant de petites explosions qui illuminent la mer de sauce et l’exaltent.

J’éteins le feu. Je place mes deux crêpes repliées en quatre dans une assiette et les arrose de sauce. Je sors une boîte de glace à la vanille du congélateur, et je dépose une boule bien ronde au centre. Elle commence à fondre immédiatement. Pour la beauté du tableau, je ne résiste pas à raviver encore un peu de Grand-Marnier et à le répandre sur mon dessert, afin d’offrir une couronne bleue flamboyante à ces crêpes Suzette. Voilà, tout est parfait.

J’emporte mon assiette sur la table de la salle à manger, et je me prépare à déguster. Alors que je porte la première bouchée à mes lèvres, j’entends soudain de petits bruissements sur le toit. J’écoute, un moment, et je souris. Aucun doute, c’est mon voisin le loir qui est de sortie. Je lui souhaite bon appétit, et dépose le morceau de crêpe imbibé de sauce, recouvert de glace, sur ma langue. Je ferme les yeux ; j’avais oublié à quel point c’était bon. Je savoure. Petit bout par petit bout, lentement, je profite de mes crêpes jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Je racle même la sauce à la cuillère : ce serait un terrible gâchis de la laisser là où elle est. Une fois l’assiette redevenue immaculée, je me cale contre le dossier de la chaise, et laisse mon regard se perdre dans les braises de la cheminée.

Commentaires

Ce rêve est un moment que je veux vivre.
 1
mardi 27 octobre à 11h18
Ohlalala ça donne terriblement envie tout ça ! J'en ai l'eau à la bouche.
 1
dimanche 8 novembre à 13h03