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Aloyse Taupier

dimanche 27 décembre 2020

Papier, violette, filante

Quarantième papier

40.


Très chères amies, très chers amis,

J’espère que cette missive vous trouvera le cœur allègre, car c’est tout ce que je vous souhaiterai jamais : d’avoir l’âme épanouie et l’esprit plein de joies.

Si cette lettre est tombée entre vos mains, c’est que ma vie est arrivée à son terme. Je l’ai rédigée afin de pouvoir vous faire mes adieux proprement ; on ne prend jamais le temps de formuler ces choses-là… jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour le faire. Il me serait facile de vous dire de ne pas pleurer, de ne pas être triste, de ne pas vous peiner pour moi. Cependant, je ne peux imaginer l’affliction que cette nouvelle vous apportera, et je ne peux que désirer qu’elle ne s’éternise pas.

Sachez tout de même que je m’éteins sans regret. Mon voyage s’arrête peut-être, mais j’en ai savouré chaque moment et je ne pourrais être plus en paix. J’y ai croisé tant d’incroyables personnes – vous par exemple – qui ont illuminé mon cœur et mon esprit, qui m’ont fait profiter de leurs savoirs, de leurs expériences, de leur bonté et de leur gentillesse. Tant de personnes qui m’ont apporté tant d’émotions et de sentiments variés. J’ai parcouru des endroits fabuleux qui ont ravi mes yeux. J’ai pu remplir ma mémoire de tellement de petites choses, en apparence si anodines, mais qui m’emplirent de bonheur. Une nuit étoilée ici, une promenade en forêt là, un chocolat chaud partagé, le bruit de la mer, une pâtisserie colorée, un feu de cheminée, un réveil apaisé… et la liste est encore longue. Je ne peux m’éteindre avec des regrets après avoir vécu autant, grandi autant, profité autant.

S’il est évident qu’il ne peut y avoir de réponse unique à la quête du bonheur, je peux affirmer pour ma part l’avoir atteint très tôt et l’avoir chéri et gardé auprès de moi tout au long de cette existence. Ma chance et mon infini privilège défient tout entendement. Je me demande, pourtant, si j’ai pu apporter aux autres ne serait-ce qu’un centième de tout ce bonheur, et de toutes les choses dont j’ai pu jouir. Que laisse-t-on aux autres ? Que vais-je laisser aux personnes que j’ai rencontrées ? Que vous ai-je laissé ?

Si je ne devais choisir qu’un seul élément, j’espère vous avoir au moins transmis un peu de mon amour de la vie. Ou plutôt, pas de la vie elle-même, mais de ce qui la compose. Je me suis souvent dit que, puisque nous allions de toute façon mourir un jour ou l’autre, et que notre temps était compté, il valait mieux se réjouir d’un rien, même dans les moments les plus difficiles. Qu’il fallait apprécier chaque petite étincelle. Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire. Voilà que je donne des leçons de vie, pardonnez-moi. Je sais que ce n’est pas mon habitude, mais je n’aurais plus l’occasion de le faire après ça, il fallait que j’essaie au moins une fois !

Je ne répéterai pas, encore, à quel point j’apprécie chacun et chacune d’entre vous, ni à quel point vos qualités respectives font de vous d’incroyables personnes, car je l’ai évoqué à maintes reprises de vive voix lors de nos rencontres. J’ai savouré chaque instant en votre compagnie et chéri chacune de nos conversations, chaque moment passé ensemble ; j’espère que vous en avez conscience, car le contraire serait des plus tragiques. Tout mon amour vous est éternellement acquis.

Aujourd’hui, j’ai cependant une requête à vous soumettre, et je compte sur votre indulgence. Vous le savez, je n’ai jamais eu peur de la mort. Je me satisfaisais pleinement de la façon dont je menais ma barque ; j’aurais pu expirer à tout moment, l’esprit apaisé. J’ai en revanche toujours détesté les enterrements et autres crémations. Je ne peux envisager de réunir les gens qui me sont chers autour d’une cérémonie si morbide. Par pitié, je vous en supplie : épargnez-moi ça. Épargnez-vous ça. Vraiment, j’y tiens. Je ne serai certes pas là pour le voir, mais considérez cette demande comme ma dernière volonté.

J’ai conscience cependant que se rassembler dans de tels moments peut être important. J’ai cette fois une suggestion à vous faire et pas une demande. Je vais vous parler d’un rêve. J’aimerais dire le « rêve de toute une vie », mais qui n’est pas de ceux auxquels l’on peut assister. Je rêve d’une étendue d’herbes qui ondulent doucement au vent. Le soleil l’illumine et réchauffe l’air. Je rêve d’un vieil arbre dont les branches noueuses et touffues s’étirent paresseusement et dispensent leur ombre. Au-dessous, des bancs, des chaises. Je rêve d’une longue table drapée d’une nappe blanche et recouverte de mets dignes des plus belles garden party anglaises. Des petits fours savoureux, des amuse-bouches, des carafes pleines de boissons multicolores, des choux fourrés de différentes crèmes, des toasts, des verrines, des feuilletés, des gâteaux de toutes sortes… Autour, toutes les personnes qui me connaissent, un verre à la main, en train d’échanger, sinon gaiement, au moins avec une douce nostalgie aux lèvres. Des rencontres se font, des amitiés se nouent en cette occasion douloureuse. Tous ces gens se sont rassemblés pour moi. Pour honorer ma mémoire, me dire au revoir à leur façon, parler de leur chagrin, mais aussi de leurs souvenirs.

Tous retireront quelque chose de cette fête – car c’est bien une fête, l’ode à une vie heureuse – que ce soit un peu d’apaisement, le plaisir de partager leurs histoires, ou de l’amusement devant certaines anecdotes. Celle du centre commercial un jour de pluie ressortira certainement, et ça ne m’étonnerait pas que quelqu’un évoque celle du raton laveur. Et la fois où nous nous sommes retrouvés au milieu d’un troupeau de chèvres ! Aussi, il y aura bien au moins un convive pour mentionner mon amour de la gastronomie durant la journée. Ainsi que cette délicieuse soirée crêpes que j’eus l’occasion de partager avec une partie d’entre vous et qui ne se déroula pas du tout comme nous l’avions prévue.

Rassemblez-vous, amies et amis, parlez de moi, en bien comme en mal, si cela vous aide, échangez, partagez, et souvenez-vous. Souvenez-vous car si vos réminiscences sont agréables, elles viendront toujours vous réconforter dans les moments difficiles. Peut-être sentirez-vous le deuil et la douleur grandir et s’installer, prendre de plus en plus place, peut-être éprouverez-vous le besoin de prendre votre temps pour accepter l’irrémédiable, mais cet état finira par s’estomper. N’en doutez jamais.

Après cela, il y aura toujours d’autres aventures porteuses de joie, d’autres histoires au fil des pages de vie qui se tournent, d’autres découvertes, d’autres mondes à vivre. J’espère que vous ne les laisserez pas vous attendre trop longtemps, et que vous vous y plongerez avec autant d’enthousiasme que je l’aurais fait. J’ai hâte de vous voir vous lancer dans de nouvelles odyssées qui rempliront votre besace d’anecdotes toutes fraîches à raconter ! J’adorerai les entendre.

Merci pour tout, amis et amies. Merci d’avoir enchanté mon existence et d’avoir embelli mes jours, merci d’avoir accompagné mes pas. Jamais on ne connut d’être plus heureux que je le fus, ni mieux entouré. Du fond de mon cœur, merci.

Commentaires

Waouuuh, ce Papier... il est incroyable <3 Merci à toi surtout pour ces quarante délices. Et très hâte de découvrir vers quoi tu vas t'orienter maintenant !
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dimanche 27 décembre à 14h19
C'est superbement bien mené, bravo, et la partie sur les anecdotes m'a bien fait rire. C'est une belle façon de conclure ce livre, l'analogie est toute trouvée.
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dimanche 27 décembre à 14h29
J'ai fort apprécié ce texte. Poignant, fluide. Qui nous fait quitter le recueil avec un pincement au cœur. Bravo pour tout ce que tu as accompli au fil de ces papiers ♥
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dimanche 27 décembre à 18h12