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Aloyse Taupier

mercredi 25 juillet 2018

Papier, violette, filante

Quatorzième papier

14.


Aujourd’hui, j’ai décidé d’aller faire un tour au grenier histoire d’épousseter un peu les cartons. On a emménagé depuis six mois à peu près, mais je n’ai pas eu le temps d’y monter jusqu’à maintenant. J’ai posé quelques affaires à moi quand on est arrivé ; il me semble avoir vu au passage que les anciens propriétaires avaient laissé de vieilles choses aussi. Je souffre de curiosité aiguë dans la vie, alors le contenu de ces cartons inconnus m’a travaillé depuis tout ce temps. Et puis, autant faire le ménage tant qu’à faire, ça me servira d’excuse. En poussant la porte, j’ai créé un gros nuage de poussière qui m’a fait tousser plusieurs secondes. Je me suis souvenue que la même chose s’était produite la première fois. Et comme je n’avais pas fait le ménage alors, pas de raisons que la poussière soit partie en vacances. Suis-je bête.

Partout, des cartons, des vieux meubles, des pots de fleurs. J’ai pris quelques boîtes au hasard et les ai posées par terre, à côté de la seule fenêtre de la pièce. Elle est ronde et donne sur le jardin, mais surtout, elle apporte un peu de lumière. J’ai regardé à travers, un instant, laissé mon regard dériver en contrebas. Puis j’ai commencé à ouvrir les cartons.

Le premier était l’un des miens, sur lequel j’avais annoté à la va-vite « Livres ». Je ne me souvenais absolument pas de ce que j’y avais rangé. J’ai donc redécouvert tous les livres illustrés qui ont accompagné mon enfance. Je ne sais pas pourquoi j’avais décidé de les emmener avec moi, mais j’étais contente de les retrouver. J’amenais un peu de ma vie dans cette maison et je commençais à l’habiter vraiment. J’ai mis un livre de côté avant de refermer le carton, pour le relire tranquillement dans ma chambre, plus tard. C’était l’histoire d’une bande de poussins qui pour l’anniversaire de leur amie décidait de construire un immense château, fait tout en gâteaux et en pâtisseries, un peu à la manière de la maison en pain d’épices d’Hansel et Gretel. On voyait où les poussins allaient chercher chaque ingrédient, et ils choisissaient toujours ceux de meilleure qualité. Pour le sucre par exemple, celui-ci recouvrait des collines entières, comme de la neige, et il fallait se jeter dedans avec élan pour le rendre plus fin, plus doux. Et il y avait des mines de chocolat aussi. J’adorais cette histoire, et si manger me ravit aujourd’hui, il se pourrait bien que ce soit grâce ou à cause de ce livre. Même adulte, on peut le lire ou relire. Il y a tellement de détails que je vais sûrement découvrir des choses que je n’avais pas remarquées toutes les fois précédentes.

Le deuxième carton ne portait aucune écriture, et je ne me souvenais pas si c’était moi qui l’avait entreposé ici ou pas, mais son air ancien ne me disait rien. En l’ouvrant j’y ai d’abord trouvé quelques vêtements, notamment une chemise blanche et des bretelles noires. Ça ne m’appartenait clairement pas. J’ai fouillé un peu, pour voir si certains auraient pu m’intéresser, mais rien ne m’a attiré l’œil. Au moment de replier et refermer le carton, j’ai aperçu sous une paire de chaussettes un bout de métal qui dépassait. J’ai tout sorti, et j’ai découvert attachés ensemble par du fil rouge, une vieille montre à gousset, et un beau stylo-plume. La montre était arrêtée, probablement depuis longtemps. Le stylo quant à lui semblait avoir beaucoup servi, mais il avait quelque chose d’important. Il dégageait une aura particulière, comme s’il avait été utilisé pour écrire de belles phrases, et des phrases douloureuses. Comme s’il avait été utilisé comme un ami, plutôt que comme un outil. Un ami à qui on pouvait se confier sans retenue. J’étais certaine qu’il avait rempli plus d’un carnet, plus d’un feuillet, plus d’un cahier. Il avait probablement servi durant toute une vie, peut-être plus. Ces objets n’étaient pas pour moi. Ils appartenaient à leur propriétaire. Ils étaient de ces choses qui appartiendront toujours à leur propriétaire, bien après la mort. Je les ai soigneusement rangés là où je les avais trouvés, j’ai sagement replié tous les vêtements, tout refermé, et posé tout ça dans un coin. Un joli coin, par respect.

Le troisième carton n’était pas à moi non plus, et il me paraissait encore plus vieux que celui que je venais de quitter. Au fond, quelques carnets allongés, rectangulaires, avec le mot « Monogrammes » écrit sur chacun en lettres d’or. À l’intérieur, un quadrillage, comme une grille de bingo. Chaque case était de la taille d’un gros timbre, et sur chacune était collé un morceau de papier découpé. En y regardant de plus près, certains avaient été pris sur des enveloppes, et comprenaient des traces de cachets de poste, des petits dessins, des blasons. D’autres venaient probablement d’étiquettes ou de cartons de produits alimentaires. D’autres encore, semblaient issus de documents officiels, et certains crayonnés, de feuilles toutes simples. Tout était découpé, presque ciselé, et collé très minutieusement. Je repérai une date, 1873. J’imaginais très bien une vieille dame, je la visualisais, toute seule, désœuvrée, jour après jour, confite d’ennui. Et qui, un beau matin, choisit de commencer ces carnets pour passer le temps.

Je me suis demandée combien d’années elle avait pu s’occuper comme ça. Puis j’ai décidé de feuilleter encore quelques pages. Puis chaque carnet. J’ai remarqué un très joli « A », comme une lettre gothique avec des arabesques, comme une sculpture en fer forgé, ou faite de ronces. Il y avait beaucoup d’autres lettres, des « P », des « M », des « B », toutes dans des styles très différents, toutes très travaillées. Une sorte de panthère dans un cadre rond m’a aussi attiré l’œil. À y regarder de plus près, le cadre était en réalité fait d’une ceinture bouclée, sur laquelle était gravé « Until death ». « Jusqu’à la mort » donc. Celui-ci avait dû être découpé sur une enveloppe, on voyait encore un bout du tampon. Dans une autre case, un phylactère avec écrit « Manoir Laennec ». Laennec… Ce nom me disait quelque chose… Ça avait un rapport avec la médecine je crois. Laennec… L’inventeur du stéthoscope, voilà ! Je ne savais pas du tout où j’avais pu apprendre ça, ni pourquoi je l’avais retenu, mais au moins cette information m’aura été utile. Comme quoi. Il y avait quelques autres phylactères, dont un qui m’a fait sourire. Il était écrit sur la première ligne « Toujours » et sur la deuxième « Quand même ». Comme une devise. Je ne savais pas où elle l’avait déniché celui-là, mais c’était une belle trouvaille. « Toujours, quand même ». Aucun sens.

À la moitié du dernier carnet environ, j’ai tourné une page. Et là, l’immaculé des cases vides. Je me suis dit qu’elle l’avait peut-être sautée par erreur, même si vu la minutie des albums précédents c’était peu probable, mais non, plus rien. J’ai alors remarqué, coincés entre cette page blanche et celle, remplie, d’avant, quelques petits morceaux de papiers, découpés avec la même délicatesse que les précédents, qu’elle n’avait probablement pas eu le temps de coller.

J’ai refermé le carnet, doucement, je l’ai posé sur mes genoux, et j’ai levé la tête. J’ai contemplé un instant les grains de poussière qui dansaient dans les rayons de lumière que laissait passer la fenêtre. Puis j’ai soupiré. J’ai rendu le carnet à ses congénères, et j’ai refermé le carton. Je l’ai rangé avec les autres. J’ai marché jusqu’à l’escalier et j’ai clos la porte, silencieusement. J’ai descendu les marches, sans me retourner.

Commentaires

C'est superbe, bravo. Tu as tout dit, je n'ai rien à ajouter :)
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jeudi 26 juillet à 18h39
C'est un très joli texte qui dégage beaucoup d'émotions par rapport aux souvenirs ; c'est très beau
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dimanche 29 juillet à 19h38
Le gâteau d'Anne Hiversère <3 merci pour cette réminiscence !
L'un de mes Papiers préférés, clairement. Les carnets sont très intrigants...
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mardi 2 octobre à 13h09
Oooooh tu connais ! Honnêtement je pense que mon amour des pâtisseries vient au moins en partie de là ah ah^^
Petite anecdote : ces carnets sont inspirés de vrais carnets trouvés dans mon grenier !
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mardi 2 octobre à 13h37
... mais Anne Hiversère est aussi un monument de mon enfance <3
Oooh mais c'est trop bien ça !! C'est le rêve comme découverte, digne d'un cabinet de curiosités !
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mardi 2 octobre à 17h28