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Aloyse Taupier

vendredi 22 juin 2018

Papier, violette, filante

Onzième papier

11.


Je saisis ma flûte et fais tourner le champagne doré qui est à l’intérieur. J’en bois une gorgée mais les commissures de mes lèvres se plissent rapidement. Beurk. Je n’aime vraiment pas le goût de l’alcool. Peu importe la boisson, ça ne passe jamais. Il est tard et je ne me rappelle plus pourquoi j’ai commandé ça, d’autant plus que ce n’est pas mon premier verre. Je suis venue fêter quelque chose, mais comme je n’ai personne avec qui le faire, j’ai bu seule. J’aurais dû demander un jus de fruits du coup, quitte à ne pas avoir de pression sociale, autant en profiter. Mais c’est un peu triste, commun, c’est pour ça que j’ai dû choisir quelque chose de plus « pétillant » au final. C’est stupide vu je n’aime pas ça et que je le sais, mais que voulez-vous. Qui a dit qu’on prenait toujours des décisions intelligentes. D’ailleurs sortir n’en était pas forcément une puisque me voilà à ressasser à une heure et demie du matin, assise seule à une table dans un bar inconnu. J’aurais probablement passé une soirée plus joyeuse en restant chez moi à regarder un de mes films préférés, sous un plaid en mangeant des bonbons (les marshmallows sont mes préférés). Au lieu de ça, j’ai l’esprit embrumé et je commence à me sentir nauséeuse. Au fur et à mesure des verres que j’ai descendus, ce que je devais fêter s’est effacé petit à petit, et maintenant je ne m’en souviens absolument pas. Je me souviens au moins qu’il y avait quelque chose, une raison, c’est déjà pas mal.

J’ai trop chaud, et je sens la table qui colle sous mon bras. Seuls mes doigts contre le verre m’apportent un peu de fraîcheur. Je devrais rentrer, mais je ne sais pas comment faire et je ne trouve pas l’énergie pour me lever de toute façon. Je vais rester ici encore un peu, disons, pour une durée indéterminée.

Je viens de recommander une fois encore et le regard des gens qui passent à côté de moi m’agace graduellement. Je suis sûre qu’ils se demandent ce que je peux bien faire là toute seule. Comme si ça les concernait. Comme s’ils en avaient vraiment quelque chose à faire. Crétins. Je les entends penser que je me suis faite plaquer par mon copain, et que je suis perdue. Comme si j’avais besoin d’un garçon pour exister. Par contre oui, c’est vrai, je suis perdue. En même temps, il est probable que n’importe qui, seul dans un bar après minuit, soit quelqu’un d’un peu déboussolé dans sa vie d’une manière ou d’une autre.

Ça y est, je suis maussade. Je contemple le siège vide face à moi, et la vacuité de ma vie. Je me dis qu’on mourra tous un jour de toute façon. Tous autant que nous sommes. Mais je pense que ce qui compte, c’est ce qui restera après. Après qu’on soit tous tombés en poussière. Pour la plupart, ce sera probablement du rien. Moi j’aimerais quelque chose d’un peu classe, apporter ma contribution, même si elle ne vaut pas grand-chose. Qu’elle vaille un peu ce serait déjà ça. Je ne cherche ni la gloire, ni la célébrité, je veux juste aider à ma façon. Faire quelque chose d’utile pour les gens, qu’une personne, voire même deux, se souviennent de moi. Qu’ils se souviennent que je les ai aidés, parce que c’est normal, parce que ça devrait être une évidence, et parce que ça m’a fait plaisir. Et si je suis capable d’aider deux personnes, peut-être que je peux en aider plus. Peut-être que je peux rendre le monde, la vie, un peu meilleure, même si c’est seulement à mon échelle.

Je ne suis pas certaine qu’une vie sans cela, sans contribution d’une manière ou d’une autre, vaille vraiment le coup. Je n’en suis pas certaine du tout. Alors j’espère en être capable, parce que je ne veux pas m’éteindre en considérant que toute mon existence a été vaine et n’a rien apporté. Ça m’embêterait pas mal. Mais si je continue à me perdre à deux heures du matin dans les bars, j’ai peur que ça ne facilite pas les choses.

J’ai l’air fine avec mes envolées lyriques. Je sors de mes « réflexions », si on peut encore appeler ça réflexions avec autant d’alcool dans le sang, et j’observe un peu autour de moi. J’avais oublié la musique d’ambiance cafardeuse en fond. On ne peut pas dire qu’elle aide beaucoup les épaves comme moi à se sentir mieux. Est-ce que toutes les musiques d’ambiance sont déprimantes, ou est-ce que c’est moi ? Je me laisse happer un moment par les bouteilles colorées derrière le bar. La lumière passe au travers, et crée des taches chamarrées sur le comptoir, seule trace d’un peu de vie en rose dans cet endroit. Les quelques personnes qui sont encore accoudées là à cette heure ne semblent pas les remarquer ; certains ont presque le nez dessus pourtant. Mais ils doivent probablement déjà lutter pour garder les yeux ouverts. Je distingue entre autres une petite vieille, un garçon qui a l’air un peu trop jeune pour avoir pu rentrer légalement ici, et une femme en tailleur bleu. La vieille dame a dénoué ses cheveux et je crois qu’elle dort à moitié. Je me demande qui d’eux ou moi partira en premier.

Et puis au bout d’un moment, je décide que c’est moi. Il est bientôt trois heures, et le temps que je retrouve mon chemin je n’arriverai pas chez moi avant quatre ou cinq heures. Pendant un instant je me demande à quoi bon, à quoi bon rentrer, à quoi bon retourner travailler, à quoi bon quitter ce bar, j’y serais peut-être aussi bien qu’ailleurs. Mais la perspective de mon lit moelleux, même pour quelques heures, me convainc. Je me lève maladroitement, et repousse ma chaise sous la table, dignement. J’essaye tant bien que mal de donner l’impression que je ne suis pas comme tous ces gens qui s’endorment ici, ou qui restent à se saouler jusqu’au tout dernier moment, jusqu’à ce qu’on les vire au petit matin. Mais en me traînant vers la sortie je vois bien dans le regard du patron qu’il ne la fait pas lui, la différence. Je me sens un peu plus pathétique.

Allez ma vieille, rentre chez toi. S’il y a quelqu’un qui t’attend c’est bien ton oreiller. La gueule de bois t’accueillera au réveil, et tu jureras encore à tous les dieux que tu ne boiras plus jamais une goutte d’alcool. Fais de beaux rêves.

Commentaires

C'est drôle, ce Papier me rappelle la pauvre cuite de Iuliana dans Prime de Fisc^^
Et aussi une vidéo YouTube. Le décor est très évocateur, tu as su transmettre l'ébriété du personnage !
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lundi 1 octobre à 16h08
C'est vrai tu as raison, la pauvre Iuliana et ses désillusions >.< Ah tiens quelle vidéo ? Merci beaucoup !
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mardi 2 octobre à 13h27
La youtubeuse s'appelle Jassumepastrop, c'est une vidéo humoristique qui se passe dans un bar et qui s'appelle... "Dans un bar"^^ bon visionnage !
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mardi 2 octobre à 17h22
Alors
ALORS
Ca m'a perturbé, je crois, le champagne mordoré... Pour moi, mordoré c'est un jaune très profond, presque orangé ; or une coupe de champagne je vois ça d'un jaune beaucoup plus modéré, beaucoup plus doux ! Très léger. Mordoré... A la limite un vin jaune très coloré, mais même ça je ne l'utiliserais pas je pense (oUI JE JUGE PARDON).

Sinon j'aime beaucoup <3 Par contre je la trouve très lucide dans son cheminement d'idée pour quelqu'un qui est tout sec et qui a du mal à repartir en matinée, surtout si elle n'a pas l'habitude de boire. Au vu de la situation, elle pourrait plutôt être plus ou moins proche du blackout, ou au moins bien plus que joyeuse, vu qu'elle ne se souvient pas de pourquoi elle boit, et pourtant ses pensées et ses phrases sont très construites...
Alors c'est peut être (probablement !) influencé par le fait que je me laisse fortement subjuguer par mes sens et mes sentiments quand je bois (surtout quand je prends quelques pintes), tout le monde ne ressent peut être pas ça ahah, mais pour moi quand on est tout sec on est plus dans le ressenti et la passion que dans l'analyse froide.

Après, c'est peut être juste trèèèèès simplement que je n'ai pas du tout la même réaction à l'alcool ! \o/ Mais du coup ça me parle moins ( : Mais honnêtement je pense que c'est un mélange des deux, quelqu'un d'alcoolisé a quand même souvent du mal à gérer la situation (plutôt qu'une acuité augmentée de son environnement).

Bref.
Pourquoi mon plus grand commentaire c'est sur l'alcool ):
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jeudi 4 octobre à 23h23
Ah ah j'attendais ton avis d'experte ! :p C'est vrai que mordoré est peut-être une couleur un peu trop profonde pour du champagne qui est plutôt transparent. Je vais trouver quelque chose de plus approprié !

Pour ce qui est de la lucidité, je pense effectivement que ça doit dépendre des personnes, parce que je me suis inspirée de gens que je connais vu que je ne bois pas, et ils ont pour la plupart cette tendance à rentrer en introspection à fond quand ils ont bien bu, genre fin de soirée x) Et ce qu'ils disent se tient à peu près, même si c'est parfois un peu décousu ; je devrais peut-être mettre plus en avant le fait de sauter d'une idée à une autre, qu'est-ce que tu en penses ? Plus faire ressortir l'espèce d'apathie dans laquelle elle est ?
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samedi 6 octobre à 14h57
Experte, experte... ): Ahah

Je ne sais pas, c'est pas facile comme question ) : Disons que perso, en toute toute fin je me rends souvent compte que je suis bien chouèche, et j'ai souvent des réfléxions du genre "omg ça tourne" (genre au moment où elle se lève ?), ou elle peut carrément avoir du mal à garder son équilibre, surtout si ça ne lui arrive pas souvent (le nombre de verres que j'ai cassé en glissant ): Mais ça n'arrive pas à tout le monde ;D)
Sinon plus sur le début peut être, ouais, un côté un peu papillonnant, ou le fait d'avoir plusieurs fois la même réflexion reformulée/le fait de s'enfoncer dans les mêmes idées ?

Après ce ne sont que des suggestions ofc D: Do what U want 'coz a pirate is free <3
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samedi 6 octobre à 16h44
You are a pirate !
Merci, je prends bonne note de tes idées ! :3
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samedi 6 octobre à 18h34