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Aloyse Taupier

lundi 25 juin 2018

Papier, violette, filante

Douzième papier

12.


Et je marche et marche et marche.

Et le sang, les cris et les larmes, et mon sang, mes cris et mes larmes.

Mes pensées grondent et bouillonnent comme un torrent, impérieux, mordant.

J’en ai fini. J’en ai fini. Une énergie démentielle court dans mes veines, me pique comme autant de fourmis, me brûle. Je la sens qui réchauffe chacun de mes organes. Je pourrais déplacer des montagnes si je le voulais, mais ce n’est pas ce que je veux. Ce que je veux… Je veux que la fureur me consume. Je veux me livrer à elle tout entier, je veux qu’il ne reste plus rien, ni de moi, ni de ce monde. Ce monde que je hais viscéralement. Le peu de bon qu’il contient ne vaut rien, le mauvais recouvre tout comme une boue nauséabonde, engluant chaque chose qui se trouve sur son passage. J’ai toujours essayé de me persuader du contraire, mais aujourd’hui c’est terminé. J’en ai fini. Plus jamais je ne ferai bonne figure. Plus jamais je ne me ferai mépriser, malmener, trahir. Plus jamais je ne prendrai sur moi ni n’apaiserai les situations. J’en ai fini. Et tout va disparaître.

Et je marche et marche et marche.

Mes pensées sifflent, chuintent, et heurtent les parois de mon crâne. Pourtant je n’ai jamais eu les idées aussi claires. J’en ai fini. Une balle pour ce petit homme condescendant qui a ruiné ma carrière. Quand j’ai été engagé, j’ai immédiatement compris à qui j’avais affaire. Une ordure. Mais je suis resté positif. Je suis resté positif. J’avais la possibilité de mettre en pratique le projet de ma vie. Ce projet qui m’était si cher. Ce projet qui m’a porté, pendant toutes ces années passées à cirer les bancs de la fac et à suivre des cours tous plus idiots les uns que les autres. J’ai canalisé ma frustration pour en faire quelque chose d’utile. Avoir de bonnes notes. Être diplômé. Travailler dans des secteurs inintéressants. Mais j’avais mon projet. Je suis resté positif. Ce projet était grand.

Puis l’opportunité. Même sous la supervision de ce déchet à face humaine, j’y arriverai. J’y arriverai coûte que coûte.

J’ai tout mis en œuvre. J’ai sacrifié. J’ai lutté. J’ai vaillamment combattu. Coûte que coûte. Vaillamment. Mais il s’en est rendu compte. Il a vu ma détermination. Lui qui ne s’intéressait pas à ce que faisaient ses employés, a commencé à poser des questions. Le sale diable. Il a compris. Il a compris la valeur de mon entreprise. Il a compris, et il a pris peur. L’immonde raclure. Il aurait pu me laisser. Il aurait pu m’encourager. Il aurait pu m’attribuer plus de ressources. Il avait compris l’envergure de ma tache. Il aurait pu se comporter comme un être humain décent. Mais non, tout ce qu’il a vu c’est ma réussite, mon triomphe. J’aurais pu être un exemple pour sa société, attirer l’attention. Mais non, tout ce qu’il a vu c’est sa potentielle éviction, c’est moi, l’éclipsant, et lui, temporairement oublié. Il aurait pu me demander. Je n’ai jamais été intéressé par une promotion, ou l’argent. Tout ce que je voulais, c’était la réussite de mon projet.

Il aurait pu se comporter comme un être humain décent. Mais il n’en est pas un. J’ai été accusé, mis à la porte. Personne n’a rien dit. Personne n’a osé. Je me suis défendu. Tout le monde savait ce qu’il en était. Personne ne m’a aidé. J’ai protesté. J’y étais presque, la concrétisation était si proche. L’aboutissement de toute une vie de travail. Je le méritais. J’attendais ce moment depuis toujours. J’attendais ce moment depuis si longtemps. J’ai rugi, j’ai tapé du poing, j’ai tapé des poings. J’ai refusé cette décision arbitraire. Mais il était trop tard. Tout était vain. Ma chance était passée. Jamais je ne pourrai voir l’accomplissement de mon projet. Plus jamais. Jamais. Ma vie était finie. À cause d’un seul homme. Un seul homme pouvait tout détruire, et il l’a fait, parce qu’il le pouvait. Parce qu’il le voulait. Abominable démon.

Mais j’ai essayé de rester positif. J’ai essayé, pour moi et pour les autres. J’ai essayé parce que sombrer dans la dépression n’allait pas me rendre plus heureux. Mais je ressassais sans cesse ma haine. Tous les jours, puisque je n’avais plus que ça à faire. Alors mon amour m’a dit « Partons ». Changeons d’air, changeons tes idées. Changer mes idées. Ça valait le coup d’essayer.

Nous avons pris nos billets d’avion pour l’Angleterre. Une destination pas trop chère, dont nous rêvions depuis un moment. Avec autant de choses à voir, je n’aurais pas le temps de réfléchir. Ne plus réfléchir, à tout prix. Nous avons fait nos valises à la hâte et nous sommes partis.

Et le sang, les cris et les larmes, et mon sang, mes cris, et mes larmes.

À cinq-cents mètres de l’aéroport. Cinq-cents mètres, si près. Si près du but. Si près d’un potentiel renouveau. Si près. Cinq-cents mètres. Il était désolé. Il était « désolé » . Une balle pour cet être pathétique qui a grillé la priorité. Il était désolé. Oh, le sang, mon amour. Tout ce sang. Ton sang. Tu perdais tellement de sang. Je me souviens seulement de mes larmes. Je ne sais pas combien de temps j’ai attendu. Puis les lumières bleues, aveuglantes, des ambulances. Puis l’hôpital. Encore l’attente. Inhumaine. Insurmontable. Toute la nuit. Sur un siège inconfortable, à me ronger les ongles, les doigts, à me mordre les lèvres jusqu’au sang. Oh mon amour, tout ce sang. Ton sang. Toute la nuit à fixer la lumière rouge du bloc opératoire. Jusqu’à cinq heures quarante-huit. La lumière s’est éteinte à cinq heures quarante-huit. On est venu me voir. Ils étaient « désolés ». Ils étaient désolés ! Et le sang, les cris et les larmes, et mon sang, mes cris et mes larmes. Mes hurlements. Une balle pour ceux qui n’ont pas réussi à te sauver. Ils étaient désolés.

D’une manière ou d’une autre, je suis rentré chez moi. Je me suis réveillé, seul dans notre lit. Seul. J’ai compris que tu ne reviendrais pas. Oh mon amour, tout ce sang, tout ce sang. Que faire de ma vie maintenant ? J’ai essayé de rester positif, mais maintenant, sans toi, comment serait-ce possible ? Que faire, maintenant ? Qu’est-ce que « maintenant » ? Ce concept a-t-il encore du sens ? Oh mon amour, que faire ?

Bien sûr, je suis devenu une loque. Comment aurait-il pu en être autrement ? Je me suis enfermé. J’ai laissé le téléphone sonner. Je suis resté assis. J’ai attendu. J’ai attendu quelque chose qui ne venait pas. Je me suis fait du thé et j’ai attendu, prostré par terre. Ton thé préféré. Au bout d’une semaine et demie sans manger, je n’ai plus pu supporter les crampes. Lâche. Pathétique. Je me suis traîné dehors pour aller acheter quelque chose. J’ai dû m’absenter vingt minutes, au maximum. Vingt minutes. En revenant, lentement, j’ai vu des chapes de fumée noire au loin. Amorphe, je ne me suis pas formalisé. Quelle importance ? Ce n’est qu’en arrivant devant l’immeuble que j’ai réalisé. Les pompiers se démenaient. C’était ma maison. Tout ce qui me restait était en train de brûler ! Hagard, j’ai demandé aux passants si je ne m’étais pas trompé d’adresse. En voyant mes yeux se voiler, ils ont rapidement compris. Ils étaient désolés. Ils étaient désolés ! Une balle pour eux tous ! Apparemment, quelqu’un avait laissé le gaz allumé. Le feu avait été fulgurant. En dix minutes il ne restait plus rien. Je ne me souvenais pas avoir éteint le gaz. Du tout. Mais je me souvenais l’avoir allumé. C’était ma maison qui brûlait. Quelle ironie ! Si j’étais resté dix minutes de plus, si j’avais été moins faible, je serais mort. Mais même cette mort que j’appelle de tous mes vœux ne semble pas vouloir de moi. Ah ah ah. Quelle ironie. Plus je fixais les flammes, et plus je sentais ma conscience s’effacer, bribes par bribes, parmi elles.

Ah ah ah ! Plus aucun souvenir de toi. Tout avait brûlé ! Ah ah ah ah ah ah ah ! Plus rien ! Toute notre vie, disparue ! Plus jamais je ne pourrais respirer ton odeur, plus un vêtement, plus un objet ! Même plus un endroit où dormir ! Ah ah ah ah ah ! Si tu m’avais vu, plié en deux devant l’incendie, c’était si comique ! Plus rien ! Tout le monde me regardait ! Et je riais, je riais si fort ! Et plus je riais, plus je sentais cette chaleur polaire s’infiltrer en moi, cette chaleur qui m’emplit désormais. Mordante. J’en ai fini. J’en ai fini.

Une balle pour tous. Tous autant qu’ils sont.

Et je marche et marche et marche.

Je veux qu’il ne reste plus rien, ni de ce monde ni de moi. Moi que je hais viscéralement. Et ce monde où le mauvais recouvre tout. Comme une neige fétide et perpétuelle, altérant chaque chose. J’ai toujours essayé de me persuader du contraire, mais aujourd’hui c’est terminé. J’en ai fini.

Une balle pour tous. Et une balle pour moi, à la toute fin.

Et je marche et marche et marche.

Et le sang, les cris, et les larmes.

Commentaires

Je suis restée accrochée tout du long !! J4aurais juste aimé savoir quel était son fameux "projet" !

Et petite faute relevée : "Je ne me souvenais pas avoir éteins le gaz."
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jeudi 28 juin à 15h29
Le premier mot qui me vient en tête est "waoh", j'étais pendu au récit jusqu'au point final.
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dimanche 1 juillet à 16h37
Wow, il est vénère celui-là ! Et tout aussi poignant... Tu touches dans tous les registres^^
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lundi 1 octobre à 16h16
Merci :3 Oui j'essaye de brosser un large panel, pour refléter une multitude de facettes de la vie, donc j'en ai pour un moment !^^
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mardi 2 octobre à 13h30
Celui là fait partie de mes préférés <3 Un déferlement de sentiments, de puissance, de situations logiques qui mènent à une fêlure dans un esprit déjà martyrisé <3

Ma seule critique serait que, honnêtement, la phrase redondante " Et le sang, les cris et les larmes, et mon sang, mes cris et mes larmes. ", alors... La première, j'ai beaucoup aimé. En vrai, elle sonne bien, elle est chantante, c'est trop cool ! Les deux/troisièmes fois j'ai un peu buté dessus, même si j'aime BEAUCOUP l'idée de la redondance de cette phrase ; et la fois où elle revient, vers la fin, mais sans être "détachée" (espace au dessus et en dessous) du reste du texte est PARFAITE pour moi.

Donc, voilà. Ma remarque est nulle parce qu'elle n'est pas complète mais j'arrive pas exactement à sortir ce qui me gêne ; et je l'adore à certains endroits ; enfin bref.

Ce texte <3
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jeudi 4 octobre à 23h27
Eh eh merci beaucoup :3 Tu disais que tu préférais les textes avec plein de sentiments bien forts, tu es servie ! Hm hm, je vais explorer la deuxième et troisième fois alors, peut-être que je ne les ai pas assez reliés au texte et que c'est pour ça qu'on peut buter dessus ! Je vais investiguer !
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samedi 6 octobre à 15h00