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Aloyse Taupier

lundi 25 juin 2018

Papier, violette, filante

Onzième papier

*

Et je marche et marche et marche.

Et le sang, les cris et les larmes, et mon sang, mes cris et mes larmes.

Mes pensées grondent et bouillonnent comme un torrent, impérieux, mordant.

J’en ai fini. J’en ai fini. Une énergie démentielle court dans mes veines, me pique comme autant de fourmis, me brûle. Je la sens qui réchauffe chacun de mes organes. Je pourrais déplacer des montagnes si je le voulais, mais ce n’est pas ce que je veux. Ce que je veux… Je veux que la fureur me consume. Je veux me livrer à elle toute entière, je veux qu’il ne reste plus rien, ni de moi, ni de ce monde. Ce monde que je hais viscéralement. Le peu de bon qu’il contient ne vaut rien, le mauvais recouvre tout comme une boue nauséabonde, engluant chaque chose qui se trouve sur son passage. J’ai toujours essayé de me persuader du contraire, mais aujourd’hui c’est terminé. J’en ai fini. Plus jamais je ne ferai bonne figure. Plus jamais je ne me ferai mépriser, malmener, trahir. Plus jamais je ne prendrai sur moi ni n’apaiserai les situations. J’en ai fini. Et tout va disparaître.

Et je marche et marche et marche.

Mes pensées sifflent, chuintent, et heurtent les parois de mon crâne. Pourtant je n’ai jamais eu les idées aussi claires. J’en ai fini. Une balle pour ce petit homme condescendant qui a ruiné ma carrière. Quand j’ai été engagée, j’ai immédiatement compris à qui j’avais affaire. Une ordure. Mais je suis restée positive. Je suis restée positive. J’avais la possibilité de mettre en pratique le projet de ma vie. Ce projet qui m’était si cher. Ce projet qui m’a portée, pendant toutes ces années passées à cirer les bancs de la fac et à suivre des cours tous plus idiots les uns que les autres. J’ai canalisé ma frustration pour en faire quelque chose d’utile. Avoir de bonnes notes. Être diplômée. Travailler dans des secteurs inintéressants. Mais j’avais mon projet. Je suis restée positive. Ce projet était grand.

Puis l’opportunité. Même sous la supervision de ce déchet à face humaine, j’y arriverai. J’y arriverai coûte que coûte.

J’ai tout mis en œuvre. J’ai sacrifié. J’ai lutté. J’ai vaillamment combattu. Coûte que coûte. Vaillamment. Mais il s’en est rendu compte. Il a vu ma détermination. Lui qui ne s’intéressait pas à ce que faisaient ses employés, a commencé à poser des questions. Le sale diable. Il a compris. Il a compris la valeur de mon entreprise. Il a compris, et il a pris peur. L’immonde raclure. Il aurait pu me laisser. Il aurait pu m’encourager. Il aurait pu m’attribuer plus de ressources. Il avait compris l’envergure de ma tâche. Il aurait pu se comporter comme un être humain décent. Mais non, tout ce qu’il a vu c’était ma réussite, mon triomphe. J’aurais pu être un exemple pour sa société, attirer l’attention. Mais non, tout ce qu’il a vu c’était sa potentielle éviction, c’est moi, l’éclipsant, et lui, temporairement oublié. Il aurait pu me demander. Je n’ai jamais été intéressée par une promotion, ou l’argent. Tout ce que je voulais, c’était la réussite de mon projet.

Il aurait pu se comporter comme un être humain décent. Mais il n’en est pas un. J’ai été accusée, mise à la porte. Personne n’a rien dit. Personne n’a osé. Je me suis défendue. Tout le monde savait ce qu’il en était. Personne ne m’a aidée. J’ai protesté : j’y étais presque, la concrétisation était si proche. L’aboutissement de toute une vie de travail. Je le méritais. J’attendais ce moment depuis si longtemps. J’attendais ce moment depuis toujours. J’ai rugi, j’ai tapé du poing, j’ai tapé des poings. J’ai refusé cette décision arbitraire. Mais il était trop tard. Tout était vain. Ma chance était passée. Jamais je ne pourrai voir l’accomplissement de mon projet. Plus jamais. Jamais. Ma vie était finie. À cause d’un seul homme. Un seul homme pouvait tout détruire, et il l’a fait, parce qu’il le pouvait. Parce qu’il le voulait. Abominable démon.

Mais j’ai essayé de rester positive. J’ai essayé, pour moi et pour les autres. J’ai essayé parce que sombrer dans la dépression n’allait pas me rendre plus heureuse. Mais je ressassais sans cesse ma haine. Tous les jours, puisque je n’avais plus que ça à faire. Alors mon amour m’a dit « Partons ». Changeons d’air, changeons tes idées. Changer mes idées. Ça valait le coup d’essayer.

Nous avons pris nos billets d’avion pour l’Angleterre. Une destination pas trop chère, dont nous rêvions depuis un moment. Avec autant de choses à voir, je n’aurais pas le temps de réfléchir. Ne plus réfléchir, à tout prix. Nous avons fait nos valises à la hâte et nous sommes partis.

Et le sang, les cris et les larmes, et mon sang, mes cris, et mes larmes.

À cinq-cents mètres de l’aéroport. Cinq-cents mètres, si près. Si près du but. Si près d’un potentiel renouveau. Si près. Cinq-cents mètres. Il était désolé. Il était « désolé ». Une balle pour cet être pathétique qui a grillé la priorité. Il était désolé. Oh, le sang, mon amour. Tout ce sang. Ton sang. Tu perdais tellement de sang. Je me souviens seulement de mes larmes. Je ne sais pas combien de temps j’ai attendu. Puis les lumières bleues, aveuglantes, des ambulances. Puis l’hôpital. Encore l’attente. Inhumaine. Insurmontable. Toute la nuit. Sur un siège inconfortable, à me ronger les ongles, les doigts, à me mordre les lèvres jusqu’au sang. Oh mon amour, tout ce sang. Ton sang. Toute la nuit à fixer la lumière rouge du bloc opératoire. Jusqu’à cinq heures quarante-huit. La lumière s’est éteinte à cinq heures quarante-huit. On est venu me voir. Ils étaient « désolés ». Ils étaient désolés ! Et le sang, les cris et les larmes, et mon sang, mes cris et mes larmes. Mes hurlements. Une balle pour ceux qui n’ont pas réussi à te sauver. Ils étaient désolés.

D’une manière ou d’une autre, je suis rentrée chez moi. Je me suis réveillée, seule dans notre lit. Seule. J’ai compris que tu ne reviendrais pas. Oh mon amour, tout ce sang, tout ce sang. Que faire de ma vie, maintenant ? J’ai essayé de rester positive, mais maintenant, sans toi, comment serait-ce possible ? Que faire, maintenant ? Qu’est-ce que « maintenant » ? Ce concept a-t-il encore du sens ? Oh mon amour, que faire ?

Bien sûr, je suis devenue une loque. Comment aurait-il pu en être autrement ? Je me suis enfermée. J’ai laissé le téléphone sonner. Je suis restée assise. J’ai attendu. J’ai attendu quelque chose qui ne venait pas. Je me suis fait du thé et j’ai attendu, prostrée par terre. Ton thé préféré. Au bout d’une semaine et demie sans manger, je n’ai plus pu supporter les crampes. Lâche. Pathétique. Je me suis traînée dehors pour aller acheter quelque chose. J’ai dû m’absenter vingt minutes, au maximum. Vingt minutes. En revenant, lentement, j’ai vu des chapes de fumée noire au loin. Amorphe, je ne me suis pas formalisée. Quelle importance ? Ce n’est qu’en arrivant devant l’immeuble que j’ai réalisé. Les pompiers se démenaient. C’était ma maison. Tout ce qui me restait était en train de brûler ! Hagarde, j’ai demandé aux passants si je ne m’étais pas trompée d’adresse. En voyant mes yeux se voiler, ils ont rapidement compris. Ils étaient désolés. Ils étaient désolés ! Une balle pour eux tous ! Apparemment, quelqu’un avait laissé le gaz allumé. Le feu avait été fulgurant. En dix minutes il ne restait plus rien. Je ne me souvenais pas avoir éteint le gaz. Du tout. Mais je me souvenais l’avoir allumé. C’était ma maison qui brûlait. Quelle ironie ! Si j’étais restée dix minutes de plus, si j’avais été moins faible, je serais morte. Mais même cette mort que j’appelle de tous mes vœux ne semble pas vouloir de moi. Ah ah ah. Quelle ironie. Plus je fixais les flammes, et plus je sentais ma conscience s’effacer, bribes par bribes, parmi elles.

Ah ah ah ! Plus aucun souvenir de toi. Tout avait brûlé ! Ah ah ah ah ah ah ah ! Plus rien ! Toute notre vie, disparue ! Plus jamais je ne pourrais respirer ton odeur, plus un vêtement, plus un objet ! Même plus un endroit où dormir ! Ah ah ah ah ah ! Si tu m’avais vue, pliée en deux devant l’incendie, c’était si comique ! Plus rien ! Tout le monde me regardait ! Et je riais, je riais si fort ! Et plus je riais, plus je sentais cette chaleur polaire s’infiltrer en moi, cette chaleur qui m’emplit désormais. Mordante. J’en ai fini. J’en ai fini.

Une balle pour tous. Tous autant qu’ils sont.

Et je marche et marche et marche.

Je veux qu’il ne reste plus rien, ni de moi ni de ce monde. Moi que je hais viscéralement. Et ce monde où le mauvais recouvre tout. Comme une neige fétide et perpétuelle, altérant chaque chose. J’ai toujours essayé de me persuader du contraire, mais aujourd’hui c’est terminé. J’en ai fini.

Une balle pour tous. Et une balle pour moi, à la toute fin.

Et je marche et marche et marche.

Et le sang, les cris, et les larmes.

Commentaires

Wow, il est vénère celui-là ! Et tout aussi poignant... Tu touches dans tous les registres^^
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lundi 1 octobre à 16h16
Merci :3 Oui j'essaye de brosser un large panel, pour refléter une multitude de facettes de la vie, donc j'en ai pour un moment !^^
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mardi 2 octobre à 13h30
C'est terrible... et terriblement prenant. Bravo
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dimanche 15 décembre à 11h07