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Aloyse Taupier

lundi 5 mars 2018

Papier, violette, filante

Cinquième papier

5.


Par la fenêtre, je regarde le tramway passer à intervalles réguliers. Malgré la distance et les murs qui nous séparent, j’entends toujours ce grincement métallique, aigu, à chaque fois qu’il prend le tournant à l’angle du bâtiment. Grincement qui est, disons-le, assez désagréable. De manière générale, j’ai du mal avec les bruits stridents. Je veux dire, plus de mal que la moyenne des gens. Mais ce son-là, peu importe où je me trouve, résonne à mes oreilles d’une façon singulière. Il me rappelle cette ville que j’aime tant, et cette fille que j’y ai croisée. Souvenir doux-acide. Souvenir d’un temps différent, révolu. Un temps qui ne reviendra pas.


Même s’il y a cet « inconvénient », j’aime toujours venir ici. Ils diffusent une musique légère, douce, presque imperceptible. Il y a peu de monde en dehors des heures de repas, donc la plupart du temps l’endroit est silencieux. J’aime venir ici quand j’ai de quoi me réjouir, ou que j’ai besoin d’un peu de moelleux dans ma vie. Peu importe le temps que j’y passe, je ne le trouve jamais long. J’aime venir ici car il y a toujours quelque chose à admirer, toujours quelque chose de nouveau à remarquer. Cet endroit… est ma définition de la beauté.


Sur toute la longueur du comptoir, de grandes jarres en verre, remplies de cookies, de biscuits colorés, ou de sucreries. Et dans un vase, de grosses sucettes rondes, multicolores, comme un bouquet de fleurs bien fourni. J’aurais adoré venir ici étant enfant.

Maintenant, je viens pour le côté « tea time aristocratique » que dégage le salon. De petites tables blanches épousées par de longues nappes crème garnissent la pièce. Celle-ci n’est ni surchargée, ni trop vide. Équilibre. Et de jolies chaises ivoires et or, très distinguées, complètent le tout. À l’intérieur des vitrines les pâtisseries sont présentées sur des plats en argent, aux bords ciselés. Ô pâtisseries ! Passion de mon cœur, bonheur de mes yeux, adoration de mon âme ! Vous êtes l’intérêt de toute une vie. Vous êtes « le morceau de sucre qui rend la vie plus belle ». Ô pâtisseries, joies grandioses d’une existence ! J’ai déjà goûté toutes celles de ce salon, mais j’y reviens toujours. Pas une boutique en ville ne les égale. Et quand on vous sert, les pâtisseries sont disposées sur un présentoir : ces présentoirs à étages, tout en argent et en délicatesse, dignes des plus belles heures du thé. Des plus beaux tea time.

Si vous passez par ici, je vous recommande fortement la forêt noire. C’est ma préférée. Elle est à la framboise. Et si mousseuse, si aérienne ; elle est parfaite. Je suis très difficile quand il s’agit de nourriture. Que ce soit en termes de sucré, ou de salé. Il y a toujours trop ou trop peu, il manque toujours quelque chose, une texture n’est pas correcte, un goût ne va pas ici, l’harmonie n’est pas exacte, il y a toujours des défauts quelque part. Je hais les défauts. Surtout quand il s’agit d’un sujet aussi grave que la nourriture. Mais, il arrive, parfois, au gré de l’inattendu, qu’un plat soit parfait. Comme cette divine forêt noire. Que l’équilibre soit respecté, rendu meilleur, grandi par la force de la création. Et lors de la découverte de cette perfection, à ce moment précis, quand, enfin, la complexité des goûts nous emplit tout entier, on pourrait presque croire. En Dieu, des dieux, en l’humanité, le bon, la beauté, la vie, le sens, la vérité, l’univers, la destinée, les étoiles, l’égalité, la justice, l’esprit, le profond, la force, la résilience, les secondes chances, l’au-delà, la lune, la mort, le gris, la morale, la connaissance, la perfection, et en bien plus encore.

À côté de la caisse, sous des cloches en verre, des cupcakes de toutes les couleurs. Après ma première pâtisserie et avant la deuxième, j’attends toujours un moment. Je respire profondément, je m’appuie contre le dossier de ma chaise, et je remplis mes yeux. La façon dont ils sont décorés change chaque semaine. Aujourd’hui, le premier est glacé avec toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Et un petit arc-en-ciel en chocolat est campé dedans. Le deuxième est entièrement bleu. Bleu foncé, comme la nuit. Il y a quelques paillettes argentées qui le parsèment. Une petite lune est posée dessus. Le troisième est jaune au sommet, puis il est tout en dégradés jusqu’aux tons orange. Je dirais lever de soleil pour celui-ci. Le quatrième est vert à la base, puis rose jusqu’en haut du glaçage. De petites fleurs en sucre sont posées çà et là.

Je laisse mon regard errer. Les pâtissiers me fascinent. Comme les écrivains ou les décorateurs d’intérieur. J’admire cette capacité à projeter son monde intérieur à l’extérieur. À l’adapter aux autres, pour les ravir eux aussi. J’admire l’imagination, et la créativité.

Maintenant, il est temps de réfléchir à ma seconde pâtisserie. Pour bien accompagner une pâtisserie, il est important de réfléchir également à la boisson qui la sublimera. Ma préférence se porte en général sur un chocolat chaud. Le crémeux et la douceur du chocolat se marient avec toutes les merveilles. Le chocolat doit être très légèrement amer, à peine. Il est évident qu’un soda, ou qu’une boisson sucrée, ne correspondraient pas du tout. Le sucre saturerait les papilles et gâcherait immanquablement la douceur. Ce serait criminel. Un thé peut être un choix intéressant. Si bien évalué. Attention à ce qu’il ne soit pas trop épicé ou que ses arômes ne soient pas trop forts. Ici, la carte des thés propose huit possibilités. Fleurs de cerisiers, thé noir, thé vert, cardamome, citron, jasmin, violette, et rose. Je ne prends jamais celui à la violette, peu importe où je suis. C’est celui qu’elle choisissait toujours. Son préféré.

Pour être entièrement honnête, je suis nostalgique de ce temps-là. J’ai toujours aimé les pâtisseries. Mais les partager avec quelqu’un… les rend meilleures. Particulièrement quand ce quelqu’un était elle. Nous avions cet amour de la perfection en commun. Pas concernant les humains bien sûr. Ni elle ni moi ne l’atteignions, cette perfection, cela n’avait pas d’intérêt.

Ah, peu importe le nombre d’années qui s’écoulent, je ne peux m’en empêcher. Je me souviens. Je me souviens et j’aspire à ce que ce temps revienne. Je me souviens, pour m’y replonger, pour ressentir encore, l’espace d’une minute, ce temps-là. Ce temps où tout était parfait. Je me souviens, et j’idéalise. Je sublime. Je me souviens et je transforme, je modifie, pour que ce soit plus beau encore. Je me souviens d’elle. Je me souviens de ses cheveux noirs, de ses yeux noirs, de son teint pâle. Je me souviens de ses robes noires, et de ses bijoux en argent. Je me souviens de ses gestes, de ses manières. Je me souviens, et j’essaye d’oublier. Je me souviens de son sourire, et de la façon dont elle nouait ses cheveux. Je me souviens de ses livres préférés, de ses films préférés. Et plus important encore, je me souviens de ses plats préférés. Je me souviens d’un temps où j’aimais les pâtisseries, et où quelqu’un les aimait avec moi. Un temps où il faisait beau, et où la brise était agréable. Je me souviens car il hante mes nuits, de son parfum de violette.

Mais elle n’est plus là. Maintenant, mon cœur est tout à vous, chères pâtisseries. Vous êtes « le morceau de sucre qui rend la vie plus belle ». Vous êtes l’intérêt de toute une vie. Adoration d’une âme, passion de mon cœur.

Commentaires

Pour le coup, on visualise bien tes descriptions et ... je ne te remercie pas, j'ai faim maintenant :')
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dimanche 8 avril à 01h21
Joli, la déconstruction des phrases qui parsème le texte !

En fait, on dirait presque un exercice de style où tu résumes un être humain en un texte, ce recueil.
Je me laisse porter, ça me parle !
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lundi 9 avril à 14h44
Réussir à atteindre une telle profondeur en partant de ce sujet n'a pas dû être chose facile. Bien joué :)
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mardi 10 avril à 12h03
Décrire de la nourriture est un exercice que je trouve assez formateur, et qui apporte des éléments d'écriture intéressants pour l'auteur. Si on peut donner faim aux lecteurs en plus, que demander d'autre!
Je pourrais bien renouveler l'expérience...
Comme tu le dis Amaëlle, c'est un peu le concept du recueil, et en même temps j'essaye de le pousser au-delà de ça. Cela ajoute encore du challenge ah ah^^
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jeudi 26 avril à 20h47
... si cet endroit existe vraiment quelque part, tu es OBLIGEE d'y emmener les Attelés !!
Jamais un carlin n'a autant salivé O_O
(oui la délicatesse des relations humaines c'est pas trop mon truc, par contre si ça parle de graille, alors là... et tu en parles si bien !)
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mercredi 15 août à 12h06

Citation de @ChimenePeucelle :
... si cet endroit existe vraiment quelque part, tu es OBLIGEE d'y emmener les Attelés !!



J'emmène même tous les lecteurs qui le voudraient, allez !
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jeudi 16 août à 15h05
... promesse est faite :)))
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jeudi 16 août à 16h20
I'm IN
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mardi 11 septembre à 23h52
J'adore **
Rien à redire eheh <3 On retrouve la vision de quelqu'un qui aime les listes et les virgules et je ne peux m'empêcher de mettre de texte en parallèle avec un autre <3 Et j'adore ça !
Et puis, bien sûr, ces descriptions de folie de cette pâtisserie **
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mardi 11 septembre à 23h53