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Aloyse Taupier

samedi 23 décembre 2017

Papier, violette, filante

Quatrième papier

4.


Comme toujours, la porte en fer blanc grince sur ses gonds quand je la pousse. Elle n’est jamais fermée. L’avantage d’habiter dans un petit village, c’est que personne ne s’occupe de verrouiller les portes des cimetières. De toute manière, qui voudrait venir ici de nuit ? J’aime beaucoup la nuit, surtout l’été.

Je la clos donc doucement derrière moi, et m’avance. Je commence à marcher dans les allées, entre les tombes. Tout est calme. On n’entend que le bruit de mes pas sur le gravier. Cela me gêne un peu ; j’ai l’impression de troubler la quiétude des lieux. Mais peu importe, il n’y a personne pour me le reprocher. J’adore les cimetières. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les tombes, et la tranquillité qui règne dans ces endroits. On n’y croise pas grand monde le jour, et la nuit, on n’y croise personne. J’aime cette tranquillité. Peut-être qu’un jour je ferai connaissance avec des feux-follets.


Les cimetières sont des endroits parfaits pour le repos de l’esprit. Tout y est si calme. Et à la campagne, on n’entend rien d’autre que le silence entier et absolu qui entoure chaque chose. Comme c’est la nuit, il fait un peu frais. Mais le soleil a réchauffé les pierres toute la journée, et quand je m’assois sur une dalle, je sens cette chaleur sous moi. Je la trouve réconfortante. Je me sens bien ici.

Je m’adosse contre une stèle. Avant, je lis toujours le nom du propriétaire. J’aime beaucoup les lettres gravées. Elles sont belles, et douces au toucher. Je ne sais jamais trop si je dois dire pardon à la personne qui gît ici. D’un côté, elle ne doit plus y accorder tellement d’importance. Mais de l’autre, j’ai peur qu’elle prenne cela comme une offense ; pourtant je ne pense pas faire quelque chose de mal. Ce n’est qu’un peu de béton ou de marbre. Je ne vois pas vraiment cela comme un manque de respect. Après tout, c’est ceux qui restent qui ont construit cette tombe, et qui sont offensés. Mais le mort lui, est-ce qu’il n’a pas franchement autre chose à faire ? En admettant qu’il y ait autre chose à faire « après ». Je ne sais pas. Je crois que si j’étais morte, mais qu’il y avait un après, je ne resterais pas à côté de ma tombe, en tout cas, pas si j’avais le choix. J’irais plutôt voir du pays. Je pourrais même aller dans l’espace qui sait. Si j’étais morte, il n’y aurait pas vraiment de raisons que je ne puisse pas. Je veux dire, ce n’est pas comme si j’allais manquer d’oxygène.


Je ferme les yeux, doucement. Cet endroit est le plus reposant que je connaisse. Quand je viens je perds toute notion du temps. Tout semble si figé, si immuable. Les tombes ne bougent pas, jamais. A peine vieillissent-t-elles. Quelques fois, il en apparaît de nouvelles, mais c’est plutôt rare. Petit village, peu d’habitants, peu de morts. Les cimetières semblent toujours hors du temps. Comme si les minutes, les heures, ne s’écoulaient plus de la même manière une fois la porte franchie. Et en effet, pour tous les résidents, le temps ne s’écoule plus. Ils ne changeront plus, n’évolueront plus. Ils ne courront plus après les heures. Est-ce là une forme d’idéal ? Que le temps n’ait plus d’emprise sur nous ?


J’ouvre les yeux, et je contemple cette vaste étendue grise devant moi. Le ciel est dégagé aujourd’hui. Je peux sentir une légère brise. La lune éclaire de son halo toute la scène. Elle lui confère cette aura irréelle et un peu mystique que j’aime tant. Les tombes sont toutes d’une couleur différente le jour, gris foncé, gris clair, noires. Mais la nuit, elles se ressemblent toutes. Elles sont uniformes. Les feuilles des arbres et leurs ombres sur le sol bougent doucement. Les tombes aussi ont une ombre. Invariable, stationnaire, comme elles. Je vois quelques brins d’herbes épars trembloter. Comme j’aimerais qu’ils se changent en une mer verdoyante, ondulante, recouvrant tout le cimetière ! Tous les cimetières. Du haut de mon bateau-tombeau, mon regard se perdrait dans cette immensité, prairie ondoyante, infinie. De l’herbe à perte de vue, jusqu’à l’horizon et au-delà. La nuit, je m’allongerais, je sentirais la pierre chaude contre mon dos, et je lèverais les yeux vers les étoiles. Là, le bruissement de la prairie me bercerait, et elles me conteraient mille histoires. Puis, le lever de soleil me réveillerait doucement. J’ouvrirais les yeux, et je contemplerais encore une fois, cet infini couleur émeraude.

Je lève mon regard vers les étoiles, et je m’y perds.

Commentaires

J'aime beaucoup, encore une fois !
Ton style me rappelle le concept du "stream of consciousness" que j'avais étudié pendant mes cours de littérature anglaise ^^ Je crois que je l'utilise assez souvent aussi...
Et petite remarque qui n'a qu'un demi rapport : j'aime aussi beaucoup le résumé de ton recueil et du coup j'avoue m'amuser à chercher des liens ou non entre les textes, à imaginer les personnages qui parlent, les mettre en lien, créer leurs univers... :)
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lundi 9 avril à 14h39
C'est le papier qui m'a le plus porté pour le moment, et j'y ai reconnu quelques pensées qui ont pu, parfois, me traverser l'esprit. Merci pour ce texte, j'ai apprécié :)
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mardi 10 avril à 11h55
Merci à vous! Je dois avouer que c'est un de mes préférés aussi.^^
Je ne connaissais pas le "stream of consciousness" (du coup je me suis renseignée) et effectivement ça correspond pas mal à ce que je fais, merci pour cette découverte!
Je suis ravie que tu joues avec les personnages en essayant de trouver et créer des liens, j'aime beaucoup faire ça quand je lis certains recueils de nouvelles ou de textes et j'ai voulu le transmettre, donc si ça touche certaines personnes c'est parfait!
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jeudi 26 avril à 20h38
J'ai beaucoup aimé la fin !

Les deux premiers paragraphes m'ont un peu perturbé, je trouve que les phrases s'enchainent en allant à droite, à gauche, puis à droite et à gauche de nouveau (évoquant tour à tour le jour, la nuit, puis de nouveau le jour etc...) et ça me perdait un peu ! Après c'est pitêtre voulu ; en tout cas je trouve qu'après ça se stabilise ! Répétition de "tranquillité" au deuxième paragraphe, aussi :3

J'aime la quiétude qui se dégage <3
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mardi 11 septembre à 23h48
Merci pour tes retours ! Hm hm je vois ce que tu veux dire. La répétition est volontaire pour appuyer justement sur la tranquillité, mais je vais revoir un peu les deux premiers paragraphes en ayant ton ressenti en tête^^
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jeudi 20 septembre à 20h22