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Aloyse Taupier

samedi 25 juillet 2020

Papier, violette, filante

Trente-cinquième papier

35.


Comme le corbeau qui croassa « Jamais plus » jusqu’à son dernier souffle, je me répétais ces mots pour qu’il n’y ait plus qu’eux dans ma tête. Ma respiration raclait ma gorge et sifflait dans mes bronches lorsque je m’arrêtai à la fin d’une rue qui se jetait dans une autre. Je haletais, et n’exhalais rien que des chuintements et un peu de buée. Je m’appuyai d’une main contre le mur, juste un instant. L’énormité de ma fuite me sauta au visage ; un vertige menaça de m’engloutir. J’avais franchi la porte, esquissé un pas, puis deux. L’avais refermée, sans même la claquer, puis encore un pas, puis deux. Puis l’enchaînement, et la course, effrénée. Ne plus penser : s’échapper.

Je lâchai le mur et titubai sur quelques mètres. Je relevai la tête et rien ne m’était familier. Je ne connaissais pas cette partie de la ville, probablement très éloignée de mon quartier ; j’avais couru à perdre haleine, longtemps, l’adrénaline décuplant mes derniers fragments d’énergie. Je décidais de reléguer tout ça dans un coin de mon esprit, de ne pas me rendre compte, de ne pas prendre la mesure de ma situation, de ne pas réfléchir à comment j’allais passer la nuit. À la place, j’avais pris ma soirée pour explorer de nouveaux horizons, pour le plaisir. Le reste attendrait.

Je me laissai guider d’une allée à une autre, d’embranchements en intersections, de parallèles en perpendiculaires. Ici et là, des parfums de nourritures diverses me chatouillaient le nez. De plats marinés en gratins de pommes de terre, d’acras de légumes en bouillons, de soupes Pho en brocolis à la crème, de lablabis en choux farcis, je me retrouvai sur les quais. J’écoutai le bruit de la mer, un temps, humai son odeur, avant de reprendre mon aventure. Je longeai la plage, puis retournai au bitume. Là, je tombai sur un stand de churros, où le gras et le sucre me rappelèrent que j’avais sauté le dîner. Je trouvai dans mes poches de quoi me remplir largement le ventre ; je demandai même un supplément crème de marron et chocolat.

Je déambulais ; au fur et à mesure l’éclairage public s’éveillait à la vie, les vitres s’illuminaient, les phares des voitures commençaient à balayer les façades. Je n’étais jamais dehors à cette heure-là, d’habitude : je connaissais la ville de plein jour, la ville de la nuit et de l’obscurité, mais pas cet entre-deux où rien n’est bien défini encore. Je croisais des gens qui rentraient chez eux, déverrouillaient l’entrée de leur immeuble et, un temps plus tard, la lumière d’une fenêtre inondait la chaussée. Je devinais et imaginais les vies des ombres qui se dessinaient sur les rideaux, devant mes yeux passifs. Ici une jeune cheffe fraîchement reconnue pratiquait ses découpes, là un couple à table qui n’a pas besoin de mots pour se comprendre. Un étudiant qui procrastinait dans un monde meilleur un peu pixellisé par peur du recalage, et derrière un store multicolore passé, un vieux monsieur faisait jouer sa main droite contre sa main gauche aux échecs, alors que son chat goûtait l’air sur le balcon.

À mesure que j’avançais, les bâtiments s’espaçaient, les appartements se muaient progressivement en lotissements, puis en maisons indépendantes aux abords en pente douce de la ville. Je grimpais, prenais mon temps et un peu de hauteur. Marcher m’aidait à supporter le froid mordant ; explorer le paysage des yeux à garder l’esprit vide. Quelques carrés d’herbes grignotaient la grande route d’où s’échappaient des ramifications plus petites et moins récentes. Avec l’aval de la côte venaient les prés et les arbustes, privilège des possesseurs de villas ; les piscines avec vue sur la mer, aussi. J’arrivai sur un plateau, la lumière de la lune rasait le goudron et ses alentours, et avec la perte du soleil descendait un givre précoce. Un peu plus loin, à quelques mètres de la chaussée, siégeait un muret en pierres recouvert de vigne-vierge. À ses pieds, quelques feuilles rouges tombées dès les premières gelées.

Je le longeais jusqu’à trouver une vieille porte en bois entrebâillée. J’hésitai, mais décidai de jeter un coup d’œil à l’intérieur de la propriété. Je me retrouvai dans une petite cour de graviers pleine de branches et de tiges cassées – visiblement, le ménage n’avait pas été fait depuis un moment. Une grande maison la surplombait, envahie par la vigne-vierge elle aussi, et de lierre. Une terrasse avec balustrades venait la prolonger. Je passai en contrebas, effleurai de la main les fissures de la façade, laquelle comprenait une fontaine asséchée. Je continuai ma route, me frayai un chemin parmi les haies abandonnées et les massifs libres de croître, jusqu’à déboucher dans une allée de lauriers roses. Ils avaient poussé, grandi, s’étaient élargis, et fleurissaient pour la dernière fois de l’année ; ne restait qu’un fin sentier entre eux, à peine un sillage. J’écartai leurs branches au fur et à mesure de mon avancée ; l’impression que les buissons se refermaient sur moi : saisissante.

J’émergeai finalement dans un petit parc à l’abandon, tapissé d’herbe, encerclé par les arbres. Je distinguai une table verte en fer et deux chaises assorties, ainsi que, ça et là, de vieux emballages au sol. Une canette rouillée labellisée « Cacao », un coquillage tout seul, probablement vestiges d’un roudoudou, un couvercle bleu de boîte à biscuits, un bocal argenté avec écrit « Semoule ». Je m’assis sur la chaise la plus proche ; à ses pieds, un paquet de Black Stones quasiment dégradé. Je levai les yeux et la vue me frappa. En contrebas du jardin, toute la ville s’étendait, à perte de vue, infinie. Autant de carrés de lumières et de couleurs, qui se mouvaient, s’entremêlaient, s’éclairaient et s’éteignaient à tout instant pour former une immense peinture sur fond de nuit. Reflet d’un microcosme de lueurs.

Je restais immobile et repoussais tant bien que mal les pensées indésirables qui tentaient de s'immiscer. La chaise, glaciale au début, commençait à se réchauffer sous moi, et malgré la température je n’étais pas si mal ici. J’exhalai un petit nuage de vapeur ; il était parfois si difficile de faire un effort pour exister. Comment l’action même d’être pouvait-elle devenir si coûteuse ? Pourtant, à travers le paysage qui s’étirait au loin, je me figurais chaque luciole comme une âme unique qui continuait à vivre jour après jour, et j’y puisai du réconfort. Si elles pouvaient le faire, j’en étais capable aussi. Dans ma contemplation, je sentais ma vue se flouter, mes paupières commencer à se fermer. Je savais que je ne devais pas m’endormir à cause du froid ; de toute façon même si je le voulais je n’y arriverais pas. Je décidais de rester encore, puis de partir explorer les alentours un peu plus tard, d’aller visiter la maison, peut-être.

Commentaires

J'ai trouvé cette vision fantastique : « Ici une jeune cheffe fraîchement reconnue pratiquait ses découpes, là un couple à table qui n’a pas besoin de mots pour se comprendre. Un étudiant qui procrastinait dans un monde meilleur un peu pixellisé par peur du recalage, et derrière un store multicolore passé, un vieux monsieur faisait jouer sa main droite contre sa main gauche aux échecs, alors que son chat goûtait l’air sur le balcon. » !

Et bravo pour ce texte, il est très inspiré :)
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samedi 25 juillet à 17h59
Je suis vraiment fan du style de ce texte, il est très agréable à lire. J'aurais bien aimé comprendre ce qu'il s'est passé au début, avoir une approche plus profonde de ces sentiments liés à la fuite. Je rejoins Julien sur la description des rues, très sympa, on s'y croit !
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dimanche 26 juillet à 02h15
Vraiment très joli, ce papier. Tu y mêles une contemplation très évocatrice et une introspection qui, en restant floue, permet au lecteur d'y transposer ce qui le touchera le plus. Tu dis que tu n'aimes pas la ville, mais tu la décris si bien ! Le microcosme de lueurs, et cette énumération des profils en appartement... C'est révélateur sur ton talent, que tu fasses de telles prouesses avec un sujet dont tu n'es pas familière :)
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lundi 27 juillet à 11h17
Merci beaucoup, ça me touche !
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lundi 27 juillet à 20h45