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Aloyse Taupier

samedi 25 avril 2020

Papier, violette, filante

Trente-troisième papier

33.


Dans un fracas métallique, je baisse le rideau de fer et le verrouille, comme la porte d’entrée. Je rentre ensuite tranquillement, sifflotant le long du chemin un air que mon mari fredonne souvent. Il a déjà dû préparer le pot-au-feu pour ce soir, j’ai hâte d’y goûter. Je franchis le seuil de la maison et la bonne odeur des légumes bouillis m’enveloppe.

Après avoir profité du repas, discuté un peu et joué à quelques jeux, je monte me coucher en premier. Je me lève tôt et j’ai besoin d’un corps alerte. Mon cher et tendre me rejoindra bien plus tard ; c’est un oiseau de nuit. Avant de laisser mon esprit dériver, je permets à celui-ci de me rappeler que je dois commencer à œuvrer sur la commande de Mme Laurent demain.

Dans un crissement particulièrement désagréable de bon matin, je remonte le rideau de fer et déverrouille la porte d’entrée. Le soleil est à peine levé : j’allume toutes les lampes pour éclairer ce que je fais. Je range déjà toutes les pièces terminées dans leurs cartons respectifs, proprement étiquetés. Je prépare mon plan de travail et dépose à droite celles qui doivent être ajustées ou que je n’ai pas encore touchées. Mes outils sont propres et prêts à servir ; je les ai impeccablement nettoyés hier soir, comme toujours. Je passe un dernier coup de balai et fais basculer la pancarte sur la porte de « Fermé » à « Ouvert ». J’éteins les lumières ; le soleil suffira, maintenant, et je m’assois derrière ma table.

Je sors d’abord une jolie paire de sandales bleu lagon que Mme Laurent m’a demandé de retoucher. J’ai beau lui avoir dit que je la préviendrai lorsqu’elles seront prêtes, elle passe tous les jours pour vérifier où j’en suis. J’espère bien ne pas la voir aujourd’hui, je déteste qu’on me presse. Ces chaussures appartenaient à sa mère, qui les lui a transmises lorsque ses pieds se sont déformés à cause de la vieillesse ; elle m’a fait tout l’historique sans que je ne demande rien. Elle a d’ailleurs insisté à plusieurs reprises sur le fait que cette paire lui était extrêmement précieuse et chère, et qu’il fallait par conséquent que j’y fasse extrêmement attention. Elle a appuyé l’intonation sur chaque « extrêmement ». Comme si je ne connaissais pas mon métier. On voit bien que c’est la première fois qu’elle vient chez moi. Le problème est causé par une bête histoire de lanière en plus : plusieurs ont cédé à cause de l’usure ; ce sont des sandales très finement ciselées avec des tas de bretelles qui se rejoignent, rien de surprenant à ce qu’elles lâchent après toutes ces années. Elles ont déjà été recousues à la main quelques fois par la propriétaire, mais cette fois les déchirures sont un peu plus grosses. Rien de très compliqué à réparer non plus. Un peu de rafistolage et le tour sera joué.

Je suis à peu près à la moitié de l’ouvrage lorsque le carillon de la boutique retentit. Je n’ai pas besoin de jeter un coup d’œil pour savoir que c’est Mr Deblanc qui vient récupérer son carton en partant au travail, comme d’habitude. Cela fait plusieurs années maintenant que je le vois environ deux fois par an, toujours pour la même paire. Il n’est pas bavard, mais de ce que j’en ai compris, il trimballe tout le temps ces vieilles chaussures de ville impeccablement cirées parce qu’il est trop pingre pour en racheter. Il travaille dans un bureau assez huppé du quartier pourtant, mais je ne juge pas : personne ne me paye pour et le client est roi. Chaque fois c’est le même motif, les semelles commencent à se décoller. Il traîne pour me les amener car il ne veut pas dépenser, jusqu’à ce qu’elles deviennent trop ridicules pour les porter. Je lui fais régulièrement la leçon depuis qu’on se connaît un peu mieux et lui réexplique que ce serait bien plus simple et bien plus vite fait s’il n’attendait pas le dernier moment pour les apporter – d’autant qu’il exige toujours des délais déraisonnables – mais ça ne veut pas rentrer. Enfin, tant qu’il paye rubis sur l’ongle, je m’exécute.

J’ai le temps de terminer les sandales un peu avant midi, alors qu’un autre client entre. Un habitué aussi, qui vient probablement me demander la même chose que les fois précédentes. Il n’a jamais voulu me donner son nom, mais cela fait bien dix ans qu’il vient et nous avons fini par très bien nous entendre. Il passe même discuter, parfois, sans rien avoir à me confier. Je reconnaîtrais cette iroquoise rouge entre mille. Je ne sais pas ce qu’il fait, s’il vit dans la rue ou s’il a un chez-lui, car ses vêtements sont toujours élimés, mais au cours de nos discussions j’ai compris qu’il était anarchiste, qu’il lisait beaucoup et qu’il était punk. Je lis moi-même beaucoup ; c’est comme ça que nous nous sommes entendus. Il m’a recommandé des auteurs tout à fait intéressants qui développaient les concepts qui lui tenaient à cœur, et je lui ai conseillé de très bons romans de gare qu’il a généralement appréciés. Particulièrement ceux avec des histoires d’amour.

Après les politesses d’usage – courtes car ni moi ni lui n’en sommes friands – il me brandit comme prévu sa vieille paire de Docs. Comme prévu, les lacets ont rompu et les languettes sont complètement déchirées. Il va falloir que j’ajoute des pièces aux semelles aussi, voire que je les refasse à neuf : on peut voir au travers. Puisqu’il est l’heure de manger, je lui propose de rester pendant ma pause, partager mon repas et faire un brin de causette. Mine de rien, c’est un métier assez solitaire. Je lui offre la moitié de ma salade pommes-de-terre, edamame, quinoa, ail et basilic, et la conversation tourne autour de nos dernières lectures respectives. Il prend aussi des nouvelles de mon mari. Alors qu’il s’apprête à repartir, il me glisse qu’une fois ses chaussures récupérées dans quelques jours, il est possible qu’il s’absente un bon moment, qu’il aille barouder dans une ou deux autres villes. Il a envie de découvrir du pays, de rencontrer du monde, de prendre l’air. Je lui souhaite donc bon vent à l’avance. Je lui ferai promettre lorsqu’il viendra chercher son dû de passer me voir dès son retour en ville.

Je débarrasse et reprends sur une commande presque terminée qui m’a demandé beaucoup de temps : une paire de talons noirs tout abîmée. J’ai dû refaire et revernir une bonne partie de l’extérieur, reposer quasiment toute la doublure intérieure, consolider le talon droit et rehausser les deux car ils étaient devenus asymétriques à cause de l’usure. Il me reste juste à appliquer la dernière couche de vernis pour qu’il soit bien uniforme, et d’ici quelques heures ce sera sec. La personne à qui ils appartiennent devrait passer dans ces environs-là. La porte s’ouvre à nouveau et je laisse patienter la cliente quelques minutes le temps de finir cette dernière couche ; je ne peux pas m’arrêter au milieu.

Une fois les chaussures bien calées pour qu’elles ne bougent pas pendant le séchage, je vais à la rencontre de la vieille dame qui attend tranquillement en observant la boutique. Pas n’importe quelle vieille dame : sans doute la plus adorable de mes clientes. Peut-être la plus atypique, aussi. Elle a de longs cheveux blancs soignés qu’elle ne couperait pour rien au monde, et ses ongles sont toujours impeccablement vernis et manucurés. Forcément, je ne pouvais qu’être perplexe la première fois qu’elle m’a tendu sa paire de Rangers coquées noires, me demandant de remettre en état les attaches des lacets. Ce métier m’a pourtant appris à ne jamais me baser sur l’apparence pour faire des déductions, mais il arrive encore qu’après tout ce temps l’étonnement me gagne. Je l’ai revue quelques fois depuis ; j’ai eu l’occasion de la questionner sur son choix de vêture pour le moins inhabituel. Elle m’a raconté sa petite histoire : un jour elle s’est amusée à enfiler la paire de Rangers de son mari, par ennui. Elle a trouvé que ces chaussures étaient les plus confortables qu’elle ait jamais portées. Au début, elle n’osait pas s’en acheter, puis l’âge avançant elle a fini par se décider. Maintenant elle ne met plus et ne jure plus que par elles. Elle me dit toujours qu’elle n’est parfaitement à l’aise que dans celles-là et aucune autre. Ma foi, si les pieds de mes clients et clientes sont apaisés, je le suis aussi. Ça, c’est pour le côté atypique. Pour la partie adorable, elle vient la plupart du temps à la boutique autour de seize heures ; une fois sur deux elle m’apporte du thé et des sablés aux épices qu’elle fait elle-même. Parfois nous prenons le goûter ensemble, parfois elle passe en coup de vent et me les laisse avant de repartir. Tous les commerçants du coin seraient jaloux s’ils savaient la chance que j’ai. Aujourd’hui est un jour sans, elle me passe simplement commande et souhaiterait que cette dernière soit prête en fin de semaine prochaine. Ce n’est pas un problème : je n’ai pas encore grand-chose de prévu. Nous échangeons quelques banalités, puis elle me laisse retourner à mon ouvrage.

Le temps de faire la conversation, le vernis a presque fini de sécher. Je mets un peu d’ordre dans mes papiers et dans la comptabilité en attendant de pouvoir ranger les talons dans leur boîte. Je constate que trois personnes encore doivent passer d’ici la fin de la journée, mais rien ne dit qu’ils le feront. Une heure s’écoule environ et j’hésite à me lancer dans les attaches de lacets des Rangers de Mme Siffloti. Au moment où je me décide, la porte s’ouvre et un homme d’âge mûr entre. Il marmonne un bonsoir dans sa barbe. Lorsqu’il est venu me confier sa paire l’autre jour, il n’a pas dû décrocher plus de dix mots. J’ai tout de même compris qu’il était ouvrier du bâtiment et qu’il passait en rentrant du travail. Il est probablement plus causant lorsqu’il n’a pas dix heures de boulot dans les pattes. Ses chaussures, vieilles, usées jusqu’à la corde, se sont complètement façonnées à son pied ; il doit les trimballer depuis un bout de temps, un genre de paire favorite – porte-bonheur peut-être. J’en ai pris soin, du moins j’ai fait ce que j’ai pu avec le matériau qu’il restait. Je pense qu’il en sera content. Un vague merci, il paye, les récupère, et je lui souhaite à peine une bonne soirée qu’il est reparti. Au moins, il ne perd pas de temps. Je n’en perdrais probablement pas non plus, à sa place, et rêverais juste de mon lit.

Je n’attends plus que Mme Simone et la petite jeune femme. Mme Simone ne devrait pas tarder, elle passe toujours en fin de journée alors qu’elle rentre de balade. Toujours très ponctuelle. Une demi-heure s’étire et je commence à m’inquiéter. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé sur le chemin, ou qu’elle n’a pas attrapé quelque chose. C’est fragile à cet âge-là. Je ne saurais même pas qui contacter pour demander des nouvelles. Heureusement, en parlant du loup : la voilà qui traverse la rue ; ça me rassure. Travailler sur sa pièce me change un peu : elle me confie une paire de sabots avec une épaisse semelle en bois. Elle les met pour aller faire des promenades en rivière, les pieds dans l’eau. Je ne sais pas tailler le bois ; je demande toujours à une collègue ébéniste de me faire les semelles dans des chutes qui resteraient de sa journée. Comme ça, ça ne coûte presque rien, la dame n’a pas besoin de payer des mille et des cents avec sa maigre retraite, moi j’offre le petit-déjeuner à mon amie et tout le monde y gagne. Je n’ai plus qu’à ajuster autour ensuite. Ce type de sabots sont de plus en plus difficiles à trouver : plus grand monde ne travaille le bois, alors on est bien obligé de faire comme on peut. Il ne manquerait plus que les vieilles dames ne trouvent plus chaussure à leur pied. J’applique un vernis imperméabilisant spécial, pour que l’eau n’abîme pas le bois trop vite. Pour le moment, ça fonctionne sans accroc et Mme Simone est contente. Alors que je termine avec elle, voilà ma dernière cliente : la petite jeune femme. Madame… Buissonnière, quelque chose dans ce goût-là. C’est la première fois qu’elle venait m’apporter quelque chose. Je la vois qui observe la boutique sous tous les angles alors que je souhaite bon retour à Mme Simone.

J’emballe les talons dans du papier craft puis les dépose dans leur boîte. J’en profite pour la faire parler un peu, lui demander si cette paire a une signification particulière pour elle ou si c’est simplement des chaussures parmi d’autres. Je peux discuter plus longuement, comme c’est la dernière cliente de la journée. Elle ne me répond pas tout de suite. Je lui tends la boîte et elle la pose sur le comptoir. Elle déballe tout, comme si elle souhaitait vérifier l’état de la marchandise, et je crois voir ses yeux briller d’émotion. Elle avale sa salive, puis m’interroge pour savoir si j’ai toujours voulu faire ce métier. Ce à quoi je réponds qu’à la base je devais faire de la recherche en physique, plus par défaut que par volonté, mais qu’après mon doctorat, une envie sourde d’ouvrir une cordonnerie s’est fait sentir. Après avoir lutté contre quelque temps, j’ai rendu les armes, et c’est très bien comme ça. J’avais envie d’être plus au contact des gens. En quelque sorte, on peut dire que j’ai toujours voulu faire ce métier, oui.

Elle m’explique que ces talons sont très importants pour elle, qu’ils ont une valeur sentimentale particulière. Je ne comprends pas l’entièreté de son histoire, mais apparemment, lorsqu’elle a fait sa transition et qu’elle a annoncé à sa famille qu’elle était une femme, la plupart de ses proches l’ont rejetée. Ça n’a pas été une période facile pour elle, et elle était très malheureuse. Cependant, pour son vingtième anniversaire, elle a été surprise par la visite d’une de ses tantes – une des rares avec qui elle n’était pas en froid – qui lui a apporté un cadeau : cette paire de talons noirs. Une paire qui est transmise de génération en génération à une fille de la famille devenant femme. Comme un rite de passage. Ce cadeau l’a profondément touchée, c’est pourquoi elle en prend grand soin et est venue les faire réparer. Pour qu’ils durent encore longtemps. Elle me sourit et m’avoue que ça lui fait plaisir de partager cette histoire avec moi. Moi, je suis toujours tout ouïe, et savoir que quelqu’un accorde autant d’attention et d’affection à ses chaussures me met en joie ! Elle remballe le tout, me remercie trois fois, et me dit qu’elle reviendra ici dès qu’il y en aura besoin. Mission accomplie.

Eh bien, il va être temps de plier bagage. Encore une journée bien pleine. Il y a peu de moments où je regrette d’avoir choisi ce métier, et ce n’est certainement pas lors d’une journée comme celle d’aujourd’hui. Depuis le temps que j’ai ouvert la boutique, j’ai développé une belle clientèle, d’habitués comme de nouveaux clients ; je n’ai pas à me plaindre. En plus, pas de visite de Mme Laurent : que demander de plus ? Il ne me reste plus qu’à faire le ménage et rentrer profiter des bons petits plats qui m’attendent.

Commentaires

Ce Papier est superbe, si dense mais si doux ! Je l'adore !
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samedi 25 avril à 11h00
Cette personne a bien de la chance de se sentir si épanouie dans son travail, et une partie de sa clientèle semble si adorable ! Ça fait chaud au cœur :)
(Gros coup de cœur pour la dame aux Rangers)
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samedi 25 avril à 11h53