4

Aloyse Taupier

vendredi 25 janvier 2019

Papier, violette, filante

Vingt-deuxième papier

22.


Le soleil a déjà entamé sa descente, quand je déchire mon jean sur les morceaux de verre qui saillent. Merde. Encore un. Ma cuisse est restée intacte heureusement. C’est elle qui va prendre, un jour. Cette porte-fenêtre en ruine fait le guet depuis toujours, et je continue de m’y accrocher chaque fois que je me glisse entre ses étaux de fer. Il n’y a pas d’autre entrée il faut dire ; tout le monde passe par là. Et personne ne s’est dit que ce serait une bonne idée de dégonder la porte, ou d’enlever le verre au moins. Moi non plus d’ailleurs. Alors on essaye juste de faire attention, une solution peu efficace pour moi.

Personne ne sait depuis quand cette maison est abandonnée, ni depuis combien de temps des gens y passent. On dit qu’un beau jour les propriétaires sont partis en voyage et ne sont jamais revenus. La mairie a envoyé plusieurs courriers pour les prévenir qu’elle ne pourrait pas veiller sur leurs affaires éternellement, mais il n’y a jamais eu de réponse. Quelqu’un a forcé la porte quelques semaines plus tard pour aller se servir : à partir de là, plus personne ne s’est gêné. Il paraît qu’il y avait plein de beaux meubles, de la vaisselle et un piano. Mais c’était il y a longtemps, ça fait des années que l’endroit est complètement vide. Maintenant les restes de riches tapisseries côtoient les tags, et l’image qui en ressort, même si elle surprend, est assez belle. On peut distinguer çà et là sur le vieux plancher quelques traces de feux éteints. Les gens ne squattent plus trop ici, il y a un bâtiment plus récent, et plus proche de la ville, qui a été abandonné il y a peu. En fait, à part moi, je ne sais pas s’il y a encore beaucoup de passage. Tant mieux, au moins la maison est entièrement mienne.

Et puisqu’il n’y a personne, je ne vais pas me gêner et augmenter le volume de la musique au maximum pour qu’elle emplisse toutes les pièces. Je n’aime pas tellement le silence. La mélodie me remplit l’esprit et m’incite à toujours m’occuper, à ne pas rester sans rien faire. Ce n’est pas bon pour moi sinon. Et puis, tout est plus fort avec de la musique, comme dans un film. Chaque chose semble plus importante. On dirait que tout a un sens, que tout conduit quelque part. On ne sait jamais vers où, mais on sait pour sûr qu’il y a une fin. C’est rassurant. Ordonné. Je danse aussi, pour ne faire qu’un avec les vibrations, pour me défouler, sortir ce qu’il y a en moi jusqu’à n’avoir plus rien à recracher.

Puis je me balade un peu, et je trouve un bout de mur ocre, vierge, que personne n’a encore touché. Je pense que c’était un mur de la cuisine. Je sors les bombes de mon sac puis je m’assois pour réfléchir. Finalement, je décide de reproduire les motifs de la tapisserie qui hante les autres murs, pour essayer d’apporter de la continuité à cette maison. Elle qui a été abandonnée, puis visitée par beaucoup, seulement de passage. Des feux n’importe où et pas dans ses belles cheminées dont il ne reste plus grand-chose. Des repas pris sur le sol, puisque la table a disparu. Et des corps étendus un peu partout ; partout sauf dans ses lits tombés en poussière.

Entre mes déambulations, la musique, la danse et la peinture, le soleil est quasiment couché quand je m’arrête parce que je n’y vois plus rien. Il est l’heure de faire un peu de lumière et de manger un bout. Je sors un paquet de bougies ; celles qui sont épaisses et qui tiennent six heures. Puis du papier journal pour que la cire ne marque pas le plancher, même s’il est abîmé depuis longtemps. Il est plein de trous et de taches, mais ce n’est pas une raison. Je dispose les lumignons un peu partout dans ce qui devait être la salle à manger. Il y a des éclats de verre par terre ; la lumière s’y reflète et j’y vois des pièces d’or au pied d’un arc-en-ciel. Je sors mon repas du soir : des crêpes multicolores, fraîchement cuites cette après-midi avec des amis. Je n’aime pas cuisiner, mais là c’était bien. C’était amusant. On en a raté pas mal, mais ce n’était pas grave parce qu’elles étaient bonnes quand même. J’ai emporté une partie de ce qui restait, et je vais maintenant les accompagner de pâte à tartiner pour rendre ce repas encore plus sain.

Je n’ai pas de duvet, mais j’ai l’habitude de dormir par terre. Et je n’aurai pas froid en cette saison, c’est surtout l’humidité qui risque de gêner mon sommeil. J’essaye de lire un livre à la lueur des bougies avant de me coucher. Un livre que j’ai trouvé dans la rue mais qui est en anglais. Je crois qu’il parle de gemmes, ou en tout cas de pierres ; ça avait l’air assez barbant quand je l’ai entrouvert, mais les images étaient jolies. Ça me paraissait bien pour s’endormir. Et ça l’est ; je sens Morphée envahir mon cerveau rapidement, et je n’aurai probablement pas d’insomnies. Je veille juste à ne pas laisser tomber le livre près des bougies avant de sombrer.

Quand je me réveille, la rosée a infiltré toute la maison, et la lumière du soleil commence à peine à émerger. Je regarde le plafond, et les toiles d’araignée ornées de gouttes d’eau, semblables à des colliers de perles oubliés. Je prends peu à peu conscience qu’il y a du bruit près de moi ; un bruit dont j’ai l’habitude maintenant. Les petites pattes déambulent un peu partout, furètent autour sans jamais se risquer à me grimper dessus. Puis elles bifurquent droit vers ce qui intéresse leur museau : les restes de mon repas d’hier soir. J’en ai laissé exprès, suffisamment pour que tout ne soit pas dévoré tout de suite. Je les connais un peu mieux maintenant, ces souris, depuis le temps qu’on se fréquente. Il y a celles du soir, celles du milieu de la nuit, et celles du matin. Alors il faut qu’il y en ait pour tout le monde. J’aime beaucoup les animaux, si je peux donner un coup de main, c’est avec plaisir. Je pense qu’elles sont bien dans cette grande maison.

Je vais bientôt devoir y aller, il va falloir que je les dérange. Pas le choix, je me redresse et je les vois retourner à toute vitesse dans les fissures des murs. Je fais mon sac et je vérifie que je n’ai rien laissé traîner, rien abîmé, rien sali. Je peux y aller. Je balaye les pièces d’un dernier regard, puis je tourne les talons. À bientôt, vieille amie.

Commentaires

Les maisons abandonnées sont un mystère dans lequel peu osent entrer, ce qui rend ce point de vue si intéressant :)

Évidemment j'ai apprécié ce texte, comme d'habitude. Tu te projettes vraiment bien dans ces tranches de vie. Sinon, j'ai un doute quant à l'usage du conditionnel dans la phrase « et je n’aurais probablement pas d’insomnies ». Je sais que c'est une déduction, mais je la verrais plutôt au futur simple
 1
vendredi 25 janvier à 14h59
Merciii ! :3 C'est vrai que maintenant que tu le dis, ça passe mieux au futur simple qu'au conditionnel !
 1
samedi 26 janvier à 15h31
ça me donne envie d'être en été... Encore une fois, très beau texte <3
 1
samedi 26 janvier à 10h02
j'admire toujours la façon dont tu arrives à créer l' ambiance... Chapeau!
 0
lundi 11 février à 21h05