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Aloyse Taupier

jeudi 27 décembre 2018

Papier, violette, filante

Vingt-et-unième papier

21.


Le sommeil me quitte ; j’ai beau essayer de le retenir, de grappiller quelques miettes encore, il reste inaccessible. Instantanément les migraines arrivent, avant même le premier battement de cil. Elles sont toujours au rendez-vous quand je n’ai pas assez dormi ; on peut compter sur elles. L’alcool que j’ai bu hier n’arrange pas les choses, il faut dire. Je garde les yeux fermés un moment, espérant vainement arriver à comater juste un peu plus. Je me tourne et me retourne dans mon lit, puis je me lasse. Je me redresse lentement, sans réveiller ceux qui dorment encore à côté de moi. Je suis décalqué, mais pas de mauvais poil comme d’habitude. Je sais à quoi est dû ce miracle. Pour la première fois depuis longtemps, je suis content d’être là où je suis. J’ai pleinement conscience que ça ne durera pas ; je goûte d’autant plus ma chance et le bonheur temporaire qu’elle amène. Fait rare : je suis le premier réveillé, ce qui étrangement, me remplit d’énergie. J’ai envie de tout faire, tout vivre. Alors je ne vais rien faire ; juste me lever et savourer ce moment en solitaire – probablement l’unique que j’aurai de la journée. Exceptionnellement, je ne m’en plains pas.

Je marche à pas de loup, slalome entre les dormeurs, glisse jusqu’à la salle de bain. Je n’en ressors pas frais, seulement un peu plus éveillé. Mon estomac me signifie douloureusement que c’est l’heure du petit-déjeuner, mais je préfère attendre les autres. Je pousse la porte de la cabane et l’air salé me frappe de plein fouet. La mer. Elle emplit tous mes sens et je l’accueille avec délice. Elle s’étend à perte de vue et, dans ces moments-là, je suis content d’être en vie. J’avance tranquillement le long de la falaise, jusqu’à trouver le meilleur endroit pour m’asseoir. Moi qui ai toujours quelque chose à faire, toujours cette impression tenace – envahissante – de ne jamais pouvoir être tranquille, jamais vraiment seul avec mes pensées, je remercie l’univers pour ce sentiment de paix que j’éprouve depuis quelques jours et qui ne reviendra peut-être pas. Pour moi, le bonheur n’est pas une petite chose parfaite, il n’a pas besoin d’être seul et d’éclipser les inquiétudes, la tristesse, la mélancolie. Il a simplement besoin d’être présent. Et je peux donc le dire pleinement : aujourd’hui je suis heureux.

Le soleil commence tout juste à éclairer les pierres de sa lumière rasante ; je vais pouvoir admirer son ascension et sa réflexion sur l’eau. Chaque lever et chaque coucher est comme une nouvelle existence. Bien sûr, tous les jours sont liés : la vie est faite de continuité. Mais chaque soir, volontairement ou non, je fais le point sur ma journée et ma vie, et je pense que ça m’apporte quelque chose, des clés pour aborder le jour d’après. Est-ce que cela veut dire pour autant que chaque jour est meilleur que le précédent ? Non, probablement pas. Les jours qui suivront ceux que je vis en ce moment ne seront certainement pas meilleurs. Mais qu’importe au fond. J’avais une amie qui disait « Maintenant qu’on est là, autant vivre du mieux qu’on peut, ou se foutre en l’air tout de suite, alors. ». Si j’ai gardé cette phrase en mémoire c’est qu’elle m’a paru assez sensée, même si le « mieux » variera selon les gens. Pour elle, je ne sais pas quel était ce « mieux », mais je suppose que ça n’a pas dû être suffisant puisqu’elle s’est « foutue en l’air ». J’espère qu’elle est « mieux » là où elle est maintenant. Et si elle n’est nulle part, eh bien, c’est dommage. Ah, je vois du mouvement au loin, tout le monde sera réveillé d’ici dix minutes ; je vais tranquillement me rediriger vers la cabane, sinon je vais manquer le petit-déjeuner. Sacrilège.

Du jus de fruits et des tartines : que demander de plus ? On ne touche pas aux bières avant le soir, histoire de maintenir une hygiène de vie à peu près correcte. Je regarde tout ce petit monde se passer la confiture, le pain de mie ou le chocolat, et je me sens bien. Plus je vieillis et plus je fais attention à ce genre de petites choses, ces petites scènes de la vie, anodines en apparence mais importantes au fond. Importantes pour ce qu’elles apportent et ce qu’elles signifient. On est tous contents d’être là. Même les ermites comme moi se sont déplacés et ne le regrettent pas. Être ensemble devient au fil du temps un besoin sporadique. Oh, très sporadique, mais on ressent les effets du manque au bout d’un moment. On se rend compte que, quand même, parler avec des gens qu’on apprécie et se retrouver, ça fait du bien. Parce qu’on se sent entouré tout simplement, et que chaque personne s’approprie ce sentiment à sa manière. Bien sûr on peut faire sans. Et même s’en sortir plutôt bien au niveau du moral. Mais certaines soirées seront plus difficiles que d’autres, et il faudra les encaisser seul face à soi-même. C’est faisable, mais peu souhaitable à mon avis.

Toutes ces personnes autour de la table, tous ces parcours de vie, toutes ces expériences. Nous sommes si riches, si riches. J’ai hâte que ce soit la nuit. Elle délie les langues et, avec l’aide de l’alcool, efface la gêne à parler de soi. J’aime quand les gens parlent d’eux, et ce moment où ils arrêtent de penser que c’est un problème. J’aime quand la fatigue commence à se faire sentir, juste assez pour que les meilleures conversations débutent, pas assez pour les ralentir. Ces instants qui nous rapprochent le plus, qui nous font nous ressentir, nous et les autres. Dans la soirée de petits groupes se créent, puis s’éparpillent et se reforment, et chacun apporte son lot d’histoires de vie au coin du feu. Et chacun apporte autant de secrets et de blessures, de joies et de souffrances, qu’il y a d’individus autour de ce feu. Je voudrais que ces instants durent toujours, pour pouvoir être en connexion perpétuelle avec ces amis qui font pleinement et ponctuellement partie de ma vie. Et que toutes ces existences se remplissent et s’alimentent mutuellement comme des vases communicants, à jamais.

Commentaires

Ce texte m'évoque immédiatement l'été et les fêtes étudiantes qui ont lieu sur la plage ! Et c'est tout choupi comme message <3
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jeudi 27 décembre à 10h00
Merci pour ce texte :)
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jeudi 27 décembre à 19h11