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Aloyse Taupier

lundi 10 septembre 2018

Papier, violette, filante

Dix-septième papier

17.


Inspire. Expire.

La fraîcheur des brins d’herbe qui caressent mes chevilles ne desserre pas l’étau qui entoure mon thorax. J’ai quitté la ville et son opacité étouffante il y a une demi-heure : j’avais besoin d’air. De beaucoup d’air. J’avais besoin de sentir le vide autour de moi. J’ai supporté le trajet en voiture jusqu’ici, et supporté le confinement. C’est en respirant douloureusement que j’ai plongé dans l’herbe, et cherché la première rosée du soir pour m’y allonger.

Inspire. Expire. Maintenant j’ai froid, mais je vais un peu mieux. Et je marche pour faire s’envoler ce poids qui m’étreint toujours.

Des nuages voilent le ciel et le clair de lune n’illumine que peu ma route. Mais qu’importe : je connais le chemin. D’ici une heure, j’arriverai à destination. Je ne me presse pas ; j’ai tout mon temps. J’ai toute la nuit. Je ne commence qu’à huit heures demain. Je pense à lever la tête pour regarder les quelques étoiles perceptibles, et mon corps devient un peu plus léger. Si seulement elles pouvaient toujours être présentes.

Elles le sont, en un sens, mais on a tendance à oublier ce qui n’est pas juste sous notre nez, ce qui n’est pas visible. Il faut que je regarde sur Internet s’il y a des maisons dont le toit est transparent. Quoique, il doit y avoir un tas d’inconvénients. Mais quand même ; ce serait si grandiose. Les petits morceaux de plastique fluorescent collés à mon plafond font pâle figure.

J’ai beaucoup de chance de vivre dans une ville qui n’est pas trop loin d’un peu de nature. Je ne sais pas comment je ferais sinon. J’aurais probablement au moins une crise par jour. Très pratique quand on travaille. Surtout dans des endroits si peuplés, où lorsque vous commencez à suffoquer les gens vous regardent en coin – presque méfiants – au lieu d’appeler un médecin. « Oui bonjour patron, oui c’est encore moi, oui comme hier et avant-hier, oui j’ai encore fait une crise, j’aurai du retard, oui je sais, oui à tout à l’heure ». C’était comme ça tous les jours quand j’ai emménagé. Et encore je ne me plains pas, en un quart d’heure je suis sur pieds ; c’est handicapant mais moins que d’autres pathologies.

Le pire, je pense, c’est cette impression qu’on va mourir étouffé. On a beau savoir que non, on a beau être habitué, avoir appris comment la maladie fonctionne, s’attendre à ce qu’il va se passer : cette sensation limpide que l’on va mourir dans les secondes qui suivent reste toujours présente. Même après toutes ces années. Et c’est ça, pour moi, le plus épuisant. Suffoquer, encore et encore, mourir, encore et encore. À chaque fichue fois c’est la même chose, et la raison n’a aucun effet là-dessus.

Puis un jour, j’ai découvert par hasard ce coin de verdure ; j’allais chez un client, je crois. Autant dire que passer du temps dans cet endroit est vite devenu mon exutoire. L’air m’y semblait plus respirable, et le stress moins présent. Venir ici me donnait un but, me permettait de contrôler plus facilement mes crises en attendant le soir. Je comptais les heures qu’il me restait à tenir et ça marchait plutôt bien. Je savais que ça irait mieux, plus tard. Bien sûr, c’est un peu encombrant de devoir venir ici tout le temps au lieu de faire d’autres choses plus amusantes, surtout le soir, mais c’est la condition de ma relative tranquillité. Je sais qu’il y a des gens comme moi qui n’ont rien à quoi se raccrocher et qui font plusieurs crises par jour. Parce que les parcs ou les jardins en ville ne suffisent pas. Il y a toujours des gens et des immeubles pas loin. On n’est jamais vraiment seul. Il devrait y avoir une loi qui oblige à ce qu’il y ait de larges espaces verts réservés à chaque personne qui le demande, à moins d’une heure de route. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais ce serait certainement utile.

Je sens l’air frais qui caresse mon visage, et mes poumons semblent à nouveau capables de se remplir avec suffisamment d’oxygène. La douleur dans ma poitrine s’efface un peu. Je fais une pause, m’assois, et regarde la lumière de la lune se refléter sur la prairie. Il n’y a pas encore de fleurs en cette saison, l’alpage est uniforme ; ce qui renforce cette vision que des poissons argentés jouent à cache-cache dans les prés marins. Je m’abîme dans cette contemplation. Puis je repars, d’un pas tranquille. J’ai l’impression de marcher dans la mer moi aussi ; les brins d’herbe comme de l’écume qui baignerait mes pieds.

Quand j’étais plus jeune, je rêvais d’un lit dont le sommier et le matelas seraient faits de fleurs et d’herbe grasse – bien verte – un lit qui soit épais, large, et confortable. J’avais dû pêcher ça dans une comptine ou dans une histoire ; je crois que ça parlait de bouquets de lavande. Je l’imaginais toujours avec beaucoup de marguerites, probablement parce que je ne connaissais pas grand-chose d’autres. La marguerite est vraiment une fleur de l’enfance. Le bouton d’or aussi. Qui n’a jamais joué à « Il m’aime, un peu, beaucoup » blablabla. Qu’est-ce qu’on n’apprend pas aux enfants, franchement. On leur bourre le crâne avec ces niaiseries dès le début et tout ça pour quoi ? Inspire. Expire. Mais je suppose que ça peut être mignon, sûrement. Tant qu’ils n’y croient pas vraiment. Combien d’amours les marguerites ont-elles brisées sinon ?

Expire. Inspire. Expire. Tout va bien. Je commence à apercevoir la silhouette accueillante qui surplombe ma destination. Je débute mon ascension. La colline n’est pas trop haute, heureusement. Je marche plus vite maintenant que je respire mieux. J’arrive en haut à bout de souffle, mais j’aime ça. On profite toujours mieux de quelque chose après l’effort, on a l’impression de l’avoir mérité. Et le repos qui vient après la fatigue est toujours plus agréable.

Je m’assois sous l’arbre qui a attendu patiemment, toute la journée. Je domine toute la prairie. J’ai envie de fermer les yeux, mais je me force à les garder ouverts pour contempler l’étendue devant moi. L’espace. Le vide. Je ne m’en lasserai jamais. Le bruissement des feuilles était ce qu’il manquait pour m’apaiser complètement. Puis le vent se lève et souffle, fort. Il devient de plus en plus violent et fait s’entrechoquer les branches ; la prairie se transforme en mer déchaînée. Au milieu de la tourmente, je me sens bien. Tout semble plus vivant : moi, et le monde. J’ai l’impression d’avoir plus d’énergie malgré ma fatigue ; mes sens sont en éveil. Je me lève et me tiens debout, face à l’océan. Il me communique sa force. Il emplit mon esprit et mon cœur tout entiers. Il est libre et il attise le brasier de la vie. Il consume et dévore. Je suis.

Inspire.

Commentaires

Comme d'hab, ça vient du cœur et ça crie le vrai. Félicitations
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mardi 11 septembre à 10h03
C'est magnifique et très poétique. Te lire est clairement l'un de mes plus grands plaisir ! J'adore !!
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lundi 1 octobre à 19h03
Merci beaucoup pour ces compliments ! Je suis heureuse que tu aimes, ça fait plaisir d'avoir une lectrice assidue comme toi :3
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mardi 2 octobre à 13h34
Assidue je ne sais pas puisque je passe seulement quand j'ai le temps (et avec mes nouvelles études c'est pas facile) mais je fais au mieux pour lire tout le monde quand c'est possible !
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vendredi 30 novembre à 18h17
Très fan de celui la !
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jeudi 25 octobre à 17h39