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Aloyse Taupier

lundi 5 février 2018

Papier, violette, filante

Premier papier

1.


J’ouvris la porte, et entrai dans la chambre. Il était assis par terre au milieu de dizaines de feuillets éparpillés. Il continuait d’écrire, inlassablement. Perdu dans ses pensées, il ne s’était pas rendu compte de ma présence, ou ne le voulait pas. Je m’approchai à pas lents en enjambant les pages, et j’en ramassai une. Je commençai à la lire :

« … être assis sur un rocher plat au milieu d’une rivière et fermer les yeux, regarder un coucher de soleil, me coucher dans l’herbe très verte, coucher mes pensées, avoir un petit chat noir, monter en haut d’un arbre centenaire, m’asseoir sur le plancher au milieu d’un grand appartement vide, prendre le métro, écouter la mer, étendre le linge, te présenter Éric et Flora, cueillir des roses, des jacinthes, ramasser des citrons, aller en Nouvelle-Zélande, te chanter des chansons, acheter des peluches d’ornithorynques, te battre aux échecs, écouter « La lettre à Élise », boire du jus de poire, dormir, m’ennuyer, entortiller du fil rouge autour de mon petit doigt, chercher une maison au milieu d’une forêt, des vieilles ruines au milieu de nulle part, regarder les étoiles, peindre un mur en violet, discuter pendant des heures avec des gens passionnants, m’allonger sur une colline et regarder le ciel sans nuages, regarder les nuages passer et m’endormir, t’appeler encore, remplir des tas de flacons avec des liquides multicolores, déchirer des robes vieilles et laides pour en faire un patchwork, décorer une boite et la vernir, remplir des bocaux de tailles différentes avec des choses de différentes couleurs, être assis à l’ombre sous un arbre, respirer l’odeur de la lessive, me promener sous la pluie, regarder les étoiles, dire la vérité, t’écouter parler, te demander à quoi tu penses, te demander de me parler de toi, de faire pour moi une analyse de ta façon de penser, chanter sous la pluie, te tenir la main, dire la vérité, te mettre de la neige dans les cheveux, lire de la poésie, encenser Charles Baudelaire, expliquer mon point de vue sur l’anarchie et son vrai sens, en vanter les bienfaits, imaginer une société idéale, te regarder dans les yeux, chercher la traduction des chansons que j’aime, courir sans but, refaire le monde, m’asseoir sur un banc au milieu de la nuit déserte, faire de la vapeur en soufflant dans le froid, me mordre la lèvre, te demander si tu m’aimes toujours, te parler de moi, de mes traumatismes, et les expliquer, pleurer dans tes bras, te parler de mes joies, m’enrouler dans la couette, serrer fort mon coussin, écrire élégamment des mots sur une feuille à carreaux, écrire des lettres sans destinataire, jeter une bouteille à la mer, habiter sur une île déserte, voir une aurore boréale, manger de la neige, acheter d’énormes pots remplis de berlingots à la myrtille, regarder un film poétique, regarder « Sacré Graal » des Monty Python, rentrer en moi-même et me perdre avant de m’endormir, crier ANARCHIE au milieu d’une foule, passer la tête haute devant les regards étrangers, entendre des chuchotements sur mon passage, m’habiller en noir, jouer de la cornemuse, écouter de la musique celtique, des solo de guitares électriques, analyser les pensées, aimer, saisir la pensée humaine, avancer, être lucide, boire plein de chocolats chauds, être optimiste, dire la vérité, me réchauffer devant la cheminée, lire, lire, et lire encore, prendre une douche brûlante, rester sous la pluie jusqu’à être entièrement mouillé, débattre avec des gens intelligents, admirer les tableaux de Dalí, demander des choses impossibles, coller des étoiles sur le plafond, écrire dans la buée sur une vitre, me laver les dents, discuter sous la pluie, détester l’eau, arrêter de ramer au milieu du lac et me coucher dans la barque, avoir un gramophone, une machine à écrire, une boite à musique, une boite à souvenirs, coller des photos, remplir un appartement vide de posters, de coussins, d’étoiles fluorescentes, avoir un goût métallique dans la bouche, tenir un revolver en argent, avoir une couronne en or, et des pantoufles de cristal, rire à avoir mal, penser à des choses stupides, rire tout seul, te retrouver alors qu’on ne s’est pas vu depuis longtemps, et poser ma tête sur ton épaule, faire des bulles, courir à en perdre le souffle, m’asseoir contre toi… ».

Ça continuait comme ça pendant des pages et des pages.

Il savait dire les choses de façon si attendrissante, et en même temps si spirituelle.

« Alors ? »

Il ne respirait plus. Lui qui était capable de faire une liste de tout ce qu’il aimait dans la vie.

« Quel intérêt de se laver les dents ? » ai-je demandé.

À ce moment précis, j’ai su que je ne le reverrais plus. Il attendait quelque chose de ma part. Il attendait un signe, une preuve que notre quotidien allait changer. Il attendait de moi que je le libère de sa cage. Que je lui offre autre chose que les miettes de mon quotidien. Que je lui promette un avenir avec toutes ces choses qu’il aimait de la vie.

Il me fixa longtemps, de ses magnifiques yeux bleus, irréels, où je lisais toute la solitude du monde. En posant cette question, je me rendis compte que je venais de le perdre. Définitivement. Il prit une feuille blanche, et commença à écrire. Et au lieu de l’arrêter, au lieu de lui dire que oui, tout ce qu’il voudrait, car oui, j’étais sur cette terre pour le rendre heureux éternellement, je suis resté immobile, et je l’ai laissé faire.

Il s’arrêta, et reboucha délicatement son stylo plume. Il rassembla le peu d’affaires qu’il avait : une montre à gousset, son stylo, et un vieux carnet. Il me contourna et ouvrit la porte. Avant de s’en aller, il me regarda une toute dernière fois. Ses yeux reflétaient un calme que je ne lui connaissais pas, même si en l’observant bien, je pouvais distinguer une infinie tristesse au fond de ses prunelles. Puis il referma la porte, tout doucement, et j’entendis le son de ses pas décroître dans l’escalier. Je marchai droit vers le lit, et pris la feuille, la dernière feuille, dont l’encre n’avait pas encore séché. « Le bonheur d’une personne ne dépend que du bonheur de son entourage, et de la satisfaction qu’elle retire des choses simples de la vie. Pour cela il faut identifier et chérir tout ce qui se trouve autour de toi, tout en cherchant ce qui ne s’y trouve pas. ». C’est tout ce qu’il y avait écrit. Ce furent les derniers mots qu’il me laissa. À moi qui n’étais pas heureux, et qui n’avais pas su prendre soin de lui. Mon cœur était vide. Aussi vide que cet appartement.

Quand je repense à lui aujourd’hui, je me souviens qu’il irradiait. Sa peau, son visage, son sourire, ses cheveux, ses gestes, tout en lui captait la lumière, et la renvoyait avec grâce et chaleur. Je crois que c’est ce jour-là, que la lumière s’est ternie à jamais. 

Commentaires

C'est à la fois doux et très poétique !
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dimanche 8 avril à 00h15
C'est beau, doux, mélancolique, poétique et ça laisse en même temps la place au lecteur d'y mettre ce qu'iel veut. Ca m'a beaucoup touché <3
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lundi 9 avril à 14h28
Merci beaucoup! Je suis ravie que le côté poétique touche juste!
C'est important pour moi que tout le monde puisse effectivement y mettre ce qu'il veut, et c'est super intéressant parce que selon les personnes, elles ont toutes une interprétation différente de chaque texte. Puis ça peut donner lieu à de belles discussions entre lecteurs (et auteur.ices) !
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jeudi 26 avril à 20h13
Aaaaaah c'est trop chouptriiiiiiiste !
J'aime beaucoup **

Comme je suis du genre à être reloue et à faire des remarques, je vais juste donner un avis miiiinuscule :
"; ça continuait comme ça pendant des pages et des pages. "
Je trouve que ce bout de phrase pourrait être remis à la ligne, pour laisser le pavé de mots "tout seul", je trouve que revenir dans le présent avec un point virgule, comme ça d'un coup, casse un peu la "césure" que créait la suite sans fin d'instants présents ! Wala <3
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mardi 11 septembre à 22h06
Merci beaucoup :3 Et c'est noté, effectivement tu as raison, je vais modifier ça !
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jeudi 20 septembre à 20h09