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Chimène Peucelle

mercredi 8 août 2018

L'anecdote du carlin et de la tarte au citron

Août, déjà ? Nous sommes au cœur de l’été, l’année scolaire n’est plus qu’un lointain souvenir… et son retour n’est pas suffisamment imminent pour angoisser les écoliers.

En juin, beaucoup d’entre eux ont passé des examens déterminants pour leur futur professionnel, et certains ont même dû dire adieu à leur dernier établissement en date. Ce fut mon cas, puisque j’ai terminé mon cursus au lycée et passé le sacro-saint bac. Mais mon séjour au lycée ne s’est pas résumé à trois ans d’études tant bien que mal endurés pour acquérir un diplôme salvateur : j’ai trouvé moyen d’y mêler ma passion, l’écriture, en m’amusant follement et sans transgresser une seule consigne du règlement intérieur.

Comment, me demandes-tu jeune Musher ?

Je vais te raconter cette histoire par le menu. Elle risque de te donner faim ! Assieds-toi confortablement, sers-toi un jus bien frais et une part de tarte… au citron.

Tout commence en octobre 2015.

Il était une fois une lycéenne scolarisée sur Bordeaux, en classe de seconde. Elle allait passer en L l’année prochaine, elle le savait déjà, mais en attendant elle supportait bon gré mal gré les cours de SES (Sciences Économiques et Sociales). Cette lycéenne, c’était moi !

Mr Nosebril était mon professeur de SES. Il était gentil (même s’il m’a mis un 6/20 une fois), et assez drôle parce qu’il adorait les tartes au citron et en parlait tout le temps, dans ses cours, ses exemples, ses schémas, ses diapos. À qui s’adresse une usine agronomique pour acheter de la farine et des œufs ? Si la demande de tartes au citron dans les pâtisseries baisse, comment évolueront les prix ? Même les élèves qui le connaissaient mal savaient qu’il y avait, dans ce lycée, un professeur obsédé par les tartes au citron…

J’avais trouvé cette obsession tellement drôle que j’avais abandonné les gribouillages sur mon cahier de brouillon pour focaliser mon énergie créative sur un nouveau projet : une histoire en prose intitulée "Moi, la tarte au citron, notre vie commune". Son héros, Robin Sel, était un fervent consommateur de tarte au citron ; un beau jour, il découvrait qu’un homme d’affaires peu scrupuleux cherchait à remplacer toutes les tartes au citron par des tartes à la fraise ! Le voici parti à l’aventure pour rétablir la justice dans les pâtisseries de sa ville.

Je ne mesurais pas encore l’ampleur que mes divagations littéraires allaient finir par prendre. La preuve : j’avais innocemment demandé à une bienveillante professeure de glisser le premier chapitre dans le casier de Mr Nosebril. Le processus fut évidemment anonyme, pour que je ne me fasse pas tirer les oreilles au cas où ! Ce chapitre, anonyme, était assorti d’une consigne simple : "Si le suspense vous tient et que vous comptez connaître la suite de l’histoire de Robin Sel, je vous invite à écrire le mot "citron" en haut à droite de votre tableau pour tous vos cours du mardi et du jeudi. Je verrai ce signe et vous communiquerai le chapitre 2 lundi prochain, dans votre casier."

Je n’y croyais pas trop, mes quelques ami.es dans la confidence non plus, et pourtant…

Le mardi suivant, le "citron" manuscrit était au rendez-vous sur le tableau blanc.

Ainsi s’est lancée une farfelue correspondance ; à sens unique ceci dit, puisque Mr Nosebril ignorait qui se cachait derrière l’énigmatique Freddie, signataire de chaque chapitre déposé dans son casier.

Freddie était un pseudonyme pris totalement au hasard. À titre indicatif, Nosebril et Robin Sel sont des anagrammes du véritable nom de ce professeur de SES ; dans un souci d’anonymat, il ne sera pas révélé dans cet article.

Décembre 2015.

Ces fameux mots-clés, écrits au tableau par Mr Nosebril chaque semaine, devaient m’assurer de son consentement quant à la transmission des chapitres. La communication étant unilatérale, je voulais être certaine que mes textes l’amusent, pas qu’ils le harcèlent. Malheureusement, notre échange s’est arrêté trop vite à mon goût : après trois chapitres seulement, Mr Nosebril n’a pas noté le nouveau mot-clé sur son tableau. J’étais fort attristée d’arrêter là cette belle aventure, mais je devais m’en tenir aux règles fixées. S’il ne voulait plus des aventures de Robin Sel, tant pis pour moi !

J’appris un an et demi plus tard qu’il y avait eu un quiproquo dans la transmission de ces "mots de passe" à afficher. Entre-temps, nada, silence radio !

De décembre 2015 à mai 2017.

Pas une miette de tarte au citron pour égayer mon quotidien de lycéenne.

Je ne m’ennuyais pas pour autant : il y a bien d’autres choses à écrire en cours pour s’occuper les mains et l’esprit au lieu de réviser un commentaire littéraire assommant de redondance. Mais je songeais souvent à cette belle aventure citronnée interrompue trop tôt… Heureusement, le destin a fini par s’en mêler pour me donner une occasion de relancer la machine.

Juin 2017.

Lors de son dernier cours avec des Terminales ES, Mr Nosebril raconte à ses élèves cette pittoresque histoire de tarte au citron : il leur décrit la façon dont les chapitres lui parvenaient, énumère les mots-clés à copier au tableau, leur sort les chapitres qu’il avait sur lui pour leur en lire des passages ! Il avoue que la correspondance a pris fin parce qu’il n’a pas recopié l’un des mots à cause d’un mauvais timing, qu’il a essayé de relancer ensuite en écrivant "tarte" et "citron" en boucle dans les coins de son tableau… Sans succès. (Taupe que je suis, je n’ai vu passer aucune de ses tentatives de relance…)

Comment je sais tout ça ? Il se trouve que l’une de mes amies appartenait à cette classe de Terminale ES. Quelle ne fut pas la surprise de Mr Nosebril quand elle l’a averti qu’elle connaissait le mystérieux auteur de "Moi, la tarte au citron, notre vie commune" ! Elle a refusé de divulguer mon identité, malgré l’insistance de son professeur. Mais elle a proposé de me parler de son désarroi pour que la transmission de chapitres reprenne… Aussitôt dit, aussitôt fait. Le lendemain même, un nouvel épisode attendait Mr Nosebril dans son casier, assorti de nouvelles consignes. Pour m’assurer de son consentement – et surtout renouer ce semblant de complicité qui avait émergé grâce au système du tableau – je lui demandais d’écrire "tarte au citron" sur l’une des pages d’un site d’économie, qu’il tenait pour ses élèves préparant le bac. Et diantre, il était motivé ! Car quelques jours plus tard, sur ledit site, il avait écrit : « Pour être en bonne santé et avoir l’esprit vif, il faut manger de la tarte au citron. » Si on cliquait sur la phrase, on atterrissait sur une page de Marmiton.fr, qui répertoriait toutes les recettes de tarte au citron…

Septembre 2017

Après les vacances d’été, l’écriture de "Moi, la tarte au citron, notre vie commune" a repris comme avant, ou presque. Désormais que je n’avais plus cours avec Mr Nosebril, je ne pouvais plus assurer cette fragile communication avec lui par notre système de mots-clés. L’une de mes professeures était encore dans la confidence et elle s’occupait de déposer chaque chapitre dans son casier sans être repérée.

Avec le travail propre à l’année de Terminale (et mes obligations vis-à-vis de l’Attelage), le rythme a suffisamment ralenti pour qu’à la fin du mois d’avril, l’histoire soit encore en cours.

Mai 2017 : la fin de l’aventure !

J’ai arrêté les cours le 26 mai.

L’avant-dernier chapitre a été transmis début mai. Pour finir en beauté, je préparais quelque chose d’un peu spécial… J’avais prévu un article dans le journal de mon lycée, pour dévoiler publiquement mon identité et toute la teneur de cette aventure, mais les responsables du papier ont eu du retard et le dernier numéro de l’année scolaire n’a été publié que début juin, trop tard pour moi. Alors, une professeure a scotché pour moi le texte qui devait me servir d’article sur le casier de Mr Nosebril.

En plus de dévoiler mes nom, prénom et classe, je l’invitais à venir me trouver IRL, afin de lui remettre en main propre l’ultime chapitre. Autant dire que je stressais pas mal pour cette dernière semaine de lycée.

Il est venu me voir jeudi matin, après deux heures de philosophie.

J’étais en train de ranger mon sac de cours quand il a lancé dans mon dos : "Ferme rien, t’as quelque chose à me donner !" Visiblement, on l’avait briefé avant, car il m’a reconnue directement, alors qu’en seconde j’étais parmi ses élèves les moins marquants.

Quelle satisfaction de pouvoir lui donner les derniers feuillets directement ! On a parlé pendant quinze bonnes minutes : il n’avait pas compris que Robin Sel était une anagramme de son propre nom de famille, grosse révélation ! J’ai même casé quelques mots sur l’Attelage, même si on ne l’a pas vu promener son regard citronné ici depuis.

Au total, quatorze chapitres, très inégalement répartis sur trois ans de lycée. Trois ans de manigances et d’anonymat pour transformer un délire de lycéenne en une aventure à haut suspense…

Nul doute que "Moi, la tarte au citron, notre vie commune" a à elle seule rentabilisé ma scolarité. Si j’avais eu semblable idée en Terminale, je n’aurais sûrement pas osé glisser pareil texte parodique dans le casier d’un professeur. La fougue de la jeunesse, hum ?

Et vous, vous aviez – ou avez toujours – un professeur aux manies déconcertantes, qui donneraient presque envie d’écrire dessus pour en rire de conserve ?

Ou semblable aventure d’écriture, à la limite des règles de bienséance mais qui s’est finalement conclue sur une expérience inoubliable ?

Racontez tout à votre carlin préféré : ma curiosité ne demande qu’à être assouvie !

Commentaires

C H O U P I trop bien !
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mardi 21 août à 22h08
Tu trouves tout chou toi ahah
Merci !
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lundi 27 août à 10h13
Whaou cette histoire est incroyable
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lundi 20 août à 00h55
Merci beaucoup^^
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lundi 27 août à 10h12
Il est super ton article, Chichi :')
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lundi 13 août à 17h11
J'en ai mis du temps mais il fallait bien que je réagisse, cette histoire est tout sauf banale !

C'est à la fois un bon moyen que tu as trouver pour égayer un peu ta vie au lycée mais aussi pour te distinguer des autres en toute modestie (combien aurait profité d'un fait moindre pour se mettre en avant outre mesure ?). Je trouve çà vraiment sympathique que le professeur est répondu à ce petit jeu et que tu es pu compter sur l'aide de "complices". C'est une petite histoire bienveillante, drôle et touchante alors je suis content qu'elle soit vraie.
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samedi 11 août à 23h11
Je me suis vantée auprès de certains amis évidemment ! Mais oui, c'était palpitant à vivre^^
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dimanche 12 août à 18h14