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Aloyse Taupier

lundi 25 avril 2022

Lierre

Chapitre 7

Plus la classe avançait et plus les arbres se resserraient autour d’elle. Bientôt, il fut impossible de distinguer d’où iels étaient venu·e·s ou dans quelle direction iels se dirigeaient. Leur professeur, confiant, semblait pourtant connaître parfaitement leur chemin. Il marchait d’un pas serein, qui permettait à tout le monde de le suivre sans difficulté. Jamais il n’eut besoin de ralentir ou de s’arrêter pour chercher sa route. Progressivement, l’herbe grasse laissa la place au tapis de feuilles mortes et de plantes en décomposition coutumier des forêts, éclairé çà et là par les rayons qui gouttaient au travers des intermittences du feuillage. Les frondaisons se paraient d’un vert profond ; l’arrivée prochaine de l’automne restait pour le moment imperceptible.

Quelques minutes plus tard, iels débouchèrent soudainement dans une petite clairière ensoleillée. L’herbe y reprenait ses droits, des fleurs encore humides de la bruine passée la parsemaient, et l’air y était plus doux. Iels continuèrent leur trajet, alternant ainsi éclaircie jade et forêt plus sombre, jusqu’à parvenir enfin à destination : une immense étendue de verdure, et, autour d’elle, un cercle quasi parfait d’arbres resserrés. Certains au tronc lourd, ancien, épais. D’autres à l’écorce plus lisse, aux branches plus fines. Il paraissait impossible d’arriver par une autre route que celle qu’iels avaient prise.

Ébahi·e·s par la singularité de l’endroit, iels restèrent sans voix quelques secondes, à contempler la beauté comme l’étrangeté du lieu. Tous ces arbres au même endroit… Ça ne semblait pas très naturel. Ils s’avéraient cependant bien pratiques, puisqu’ils les abritaient de tout vent qui se serait levé, en plus de dissimuler la clairière. Alby, qui roulait non loin d’Ambrose, se rapprocha soudain d’ellui pour lui donner un discret coup de coude et lui pointer une silhouette, assise dans l’herbe à quelques dizaines de mètres au loin.

« Eh, ce serait pas Céleste ? Comment elle a fait pour arriver ici toute seule ? »

Ambrose la désigna également à Amine, et petit à petit, tout le groupe la repéra. Le trio put lire le soulagement qui détendait les traits de Raphaëlle et Robin. Sans le laisser trop paraître, elles avaient dû s’inquiéter tout ce temps.

« Vous voyez, je vous avais dit qu’elle nous rejoindrait », sourit leur professeur.

En se rapprochant, iels discernèrent comme un filet de voix. Iels virent ensuite les lèvres de Céleste bouger, puis s’arrêter : aucune bribe de réponse ne leur parvenait, comme si elle parlait seule. Toujours souriant, Monsieur Nkosi les mena auprès d’elle et leur proposa de s’assoir. Si les feuilles gouttaient encore sous l’auvent de la forêt, le grand soleil qui brillait avait déjà séché la prairie. Par précaution, le professeur fixa le sol quelques secondes, concentré. D’une large zone s’élevèrent une multitude de particules d’eau, qu’il déplaça et relâcha un peu plus loin. Céleste, l’air gêné, profita du fait que les regards étaient tournés vers lui pour rejoindre ses amies. Elle ne donna aucune explication à son départ, pas plus que leur enseignant.

« Maintenant que tout le monde est présent, nous allons pouvoir passer à la dernière partie du cours d’aujourd’hui. Laissez-moi vous présenter votre autre professeur de Visualisation, avec qui nous partageons les sujets et les heures. »

Il se tourna alors vers un arbre immense, séculaire. Colossal. Un chêne, supposa Ambrose. Personne ne l’avait aperçu jusqu’à maintenant ; il se fondait dans le paysage et les teintes de son écorce faisaient ton sur ton avec la barrière d’arbres derrière lui. Ses branches luxuriantes semblaient s’élever sans fin vers le ciel. Jamais on n’avait vu tronc plus large. Il devait être âgé de centaines, voire de milliers d’années, pensa Vlad.

D’un coup, iels entendirent une voix forte tonner, grave, puissante. Elle emplit toute la clairière, plana sur la classe.

« Bonjour, jeunes humains. »

Plusieurs élèves pâlirent, d’autres se jetèrent des regards inquiets. Même Céleste, qui avait pourtant discuté avec lui quelques minutes auparavant, sembla surprise. En arrivant, iels auraient dû entendre une voix aussi sonore.

« Vous êtes en forme, aujourd’hui ! » fit remarquer Monsieur Nkosi.

Il se tourna vers sa classe et continua :

« Votre professeur fait un effort de style car c’est le premier jour, mais habituellement vous verrez que son timbre est beaucoup plus bas, souligna-t-il. Parler trop longtemps le fatigue : il a tendance à s’économiser. Raison de plus pour écouter ses précieuses paroles et lui accorder toute votre attention. »

La voix de l’arbre retentit alors à nouveau :

« Mais qu’est-ce que tu vas leur dire là, Nkosi ! Si je ne peux plus impressionner tes jeunes et faire mon petit effet, à quoi bon donner ce cours, je te le demande. »

Le professeur (l’humain, pas le chêne) laissa échapper un rire, puis lui répondit avec un sérieux d’apparat : « Mais pour la beauté de l’enseignement voyons, cher confrère. Tout ce savoir que vous allez transmettre, c’est magnifique. »

La classe entendit alors un drôle de son rauque, comme un bruissement de feuilles mêlé à un raclement de bois qui viendrait des profondeurs. Iels comprirent que c’était l’arbre qui riait. Iels avaient suivi cet échange entre leurs deux enseignants avec beaucoup de perplexité, avaient intégré l’idée d’un arbre parlant, mais un arbre riant, c’était encore autre chose. Certain·e·s élèves n’étaient pas rassuré·e·s, d’autres brûlaient de poser mille questions. Nul besoin de dire à quelle catégorie appartenaient Ambrose, Amine, et leurs nouvelles connaissances faites la veille au soir.

« Votre professeur, reprit Monsieur Nkosi, qui a accepté d’être appelé Monsieur Chêne pour faciliter les choses, vous apprendra surtout des techniques de visualisation. Vous vous entraînerez avec lui, pourrez lui demander conseil, et son inestimable savoir vous sera précieux. Il est probable que Monsieur Chêne soit le plus vieil utilisateur de visualisation du pays, voire du monde, ce qui fait de lui le meilleur professeur dont vous pourriez rêver. »

Il se tourna alors vers l’arbre et lui indiqua :

« Je vous laisse la parole jusqu’à la fin du cours, mon ami, et me contenterai de vous écouter avec attention, comme jadis. »

Il était difficile pour les élèves de savoir où poser leur regard. Monsieur Chêne ne possédait pas à proprement parler de visage. Iels purent repérer des fentes à intervalles réguliers dans l’écorce, comme des yeux pluriels sur tout le tour du tronc. En dessous, du côté qui leur parlait, une crevasse plus large paraissait faire office de bouche ; iels se fixèrent donc à peu près sur cette figure.

Monsieur Chêne s’agita soudain, déplaça ses immenses racines, et modifia légèrement la position de son tronc pour mieux leur faire face. Ses branches vibrèrent, quelques feuilles tombèrent au passage. Plusieurs élèves eurent un mouvement de recul, ne s’attendant pas à ce que l’arbre bouge : encore moins un arbre aussi gros qui semblait pleinement ancré dans la terre. Monsieur Nkosi resta stoïque, ce qui rassura sa classe. Le chêne prit alors la parole, d’une voix plus douce, moins intense que la première fois.

« Je suppose que vos petites têtes bouillonnent de questions, alors allons-y. Posez-les-moi toutes, que vous puissiez vous concentrer décemment ensuite et que vous ne m’interrompiez pas à chaque cours. »

Devant l’absence totale de réponse, il les pressa :

« Allez, allez, on n’a pas toute la journée ! Je ne vais pas vous manger. La terre fait un bien meilleur repas que vous. Dépêchons, dépêchons ! »

Alby leva timidement la main, ce qui pour ellui n’était pas habituel. Même son enthousiasme avait été quelque peu contenu devant la présence imposante de Monsieur Chêne.

« Vous avez quel âge ? Je n’ai jamais vu d’arbre aussi grand que vous.

— Absolument aucune idée, lui répondit placidement le vieux professeur. Il a dû s’écouler plusieurs centaines d’années avant que ma conscience émerge. J’avais probablement plus de mille ans à ce moment-là. Et mille ans ont probablement encore filé depuis, au moins. Peut-être plus. Je ne saurais vous dire.

— Vous avez plus de mille ans ? ? ? Wouaw ! Vous êtes le plus vieil arbre au monde ? ? ? »

Iel en avait fallu peu pour qu’Alby retrouve déjà toute son énergie ; iel était tellement impressionné que sa spontanéité était revenue.

« Je ne sais pas si je suis le plus vieil arbre du monde ; je n’ai certes pas rencontré d’autres arbres comme moi, mais je n’ai pas non plus voyagé durant tant d’années que cela. Je n’aime pas ça.

— Attendez, attendez, intervint Vlad. Vous voulez dire que non seulement vous pouvez bouger, comme tout à l’heure, mais vous vous déplacez aussi ?

— Bien sûr, je n’allais pas rester là à attendre que le temps passe toute ma vie. J’ai mis des années avant d’arriver à me mouvoir, mais je suis allé voir un peu partout si je rencontrais d’autres entités comme moi, et j’ai pu découvrir à quoi ressemblait le monde. Bon, ça n’était pas si intéressant que cela, finalement. Je me suis trouvé aussi bien ici qu’ailleurs : je suis donc rentré. Je ne me déplace plus qu’en cas de nécessité, maintenant. Plus les ans se fanent, et plus cela me fatigue. D’ailleurs, c’est bien plus simple lorsque vous venez me voir. Heureusement, Monsieur Nkosi, qui est bien aimable, a mis en place certaines solutions si j’ai à bouger. »

Celui-ci acquiesça de la tête, puis continua d’écouter sagement, comme ses élèves. Raphaëlle, son sac orné d’un arc-en-ciel posé sur ses genoux en tailleur, rassembla son courage et osa soumettre la question qui l’animait.

« Mais alors, vous n’avez rencontré personne qui vous ressemblait au cours de vos voyages ?

— Non. Ou plutôt, si et non. Je n’ai rencontré personne comme moi. J’ai cependant croisé, rarement, quelques arbres qui pouvaient se déplacer aussi. Malheureusement, ils n’avaient pas de conscience à proprement parler, du moins, pas plus que celle de mes congénères plante. Je n’ai pu communiquer avec eux de la même façon qu’avec vous. Ils n’avaient pas de perception d’eux-mêmes ; leurs mouvements, automatiques plutôt que volontaires, servaient surtout à fuir une catastrophe, ou à aller habiter dans un endroit plus agréable à vivre. La faim, la soif, la lumière guidaient leurs errances. Cependant, il n’est pas exclu que dans quelques années ils déploient petit à petit une vision plus globale du monde, tout est possible : je l’ai bien fait, moi.

— C’est triste. C’est triste que vous n’ayez pu trouver personne qui vous ressemble, développa Raphaëlle.

— Oh non, pas du tout. C’est une question de point de vue, peut-on dire. Ou d’espèce, peut-être. Je ne ressens pas du tout de solitude comme vous les humains. J’ai été seul durant des millénaires ; ça ne m’a jamais dérangé. Nous ne fonctionnons pas tout à fait de la même manière. La plupart de vos sentiments me restent étrangers. Même s’il semble qu’avec le temps, j’en ai appris certains au contact de votre professeur. »

La classe tourna son regard vers Monsieur Nkosi, mais il ne détourna pas le sien de l’arbre, et se contenta d’esquisser un sourire tranquille.

L’histoire de Monsieur Chêne interrogeait Ambrose. Elle lui rappelait quelque chose, mais iel n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Quelque chose… qu’iel avait vu ? Qu’iel avait perçu… ? Iel continua à se creuser la tête quelques minutes pendant que la discussion se poursuivait autour d’ellui.

… Le lac ! C’était au lac ! Lorsqu’iels étaient rentré·e·s pour le cours de l’après-midi avec Amine, iel avait aperçu du coin de l’œil du mouvement. Iel n’avait rien vu de suspect quand iel avait observé avec plus d’attention, mais maintenant qu’iel y pensait… peut-être y avait-il là-bas aussi des arbres qui bougeaient tout seuls ? Mais pourquoi Monsieur Chêne ne serait-il pas au courant ? Iel devait y retourner avec Amine.

Sa distraction apaisée, iel reporta sa concentration sur le grand chêne. Celui-ci s’était lancé dans un laïus à propos du non-respect des forêts et des plantes par les humains, et il termina en déclarant qu’il allait leur apprendre les bonnes manières, lui.

Monsieur Nkosi se permit alors une courte interruption pour lui rappeler les raisons de la présence de sa classe ici.

« Oui, oui, bon. Ҫa ne rend pas ce que je dis moins vrai. Enfin, le sujet est clos. Avez-vous d’autres questions ? »

Les plus brûlantes semblaient s’être taries. Restaient encore de multiples interrogations sur la vie du vieil arbre, mais elles n’avaient pas leur place dans un cours. Monsieur Nkosi savait cependant qu’il serait certainement assailli lors du trajet retour.

« Très bien, déclara Monsieur Chêne. Nous allons pouvoir nous mettre au travail. Nkosi, que leur as-tu montré pour l’instant ?

— Seulement les exercices du jardin et de l’objet, avant de venir. La rentrée était il y a deux jours, vous savez.

— Bon, bon. Allons-y doucement, alors ; j’ai compris avec le temps que vous étiez plus fatigables qu’un arbre. Mais ne croyez pas que vous allez pouvoir papillonner : ce que je vais vous demander nécessitera toute votre concentration. Éloignez-vous d’abord les uns des autres. Dispersez-vous, mais restez à portée de voix. »

La classe s’exécuta. Les élèves se levèrent, s’écartèrent puis se rassirent à un bon mètre de la personne la plus proche. Implicitement, Ambrose, Amine, Vlad, Céleste et les autres s’étaient dirigé·e·s vers le même coin et se retrouvaient toustes à faire partie d’un groupe presque distinct du reste. Raphaëlle et Ambrose s’étaient assis·e·s de part et d’autre d’Alby, pour qui il était plus difficile de se déplacer dans l’herbe. Iel se tint coi, mais leur fit un petit signe de la main, puis de grands gestes enflammés vers l’arbre, qui englobèrent ensuite toute la clairière. Le message passa sans problème : iel était ravi d’être là. Ses deux ami·e·s hochèrent la tête puis lui sourirent avec allégresse, et tournèrent à nouveau leur regard vers leur séculaire professeur.

« Bien. Maintenant, vous allez plonger vos mains dans l’herbe. Touchez-la, effleurez-la, comptez les brins. Sentez la différence entre les endroits plus chauds en surface, puis ceux plus frais lorsque vous allez à la base. Voyez la différence de longueur, la différence de taille des touffes. Concentrez-vous intensément et enregistrez toutes ces sensations dans votre esprit. Stockez-les. »

Les élèves se regardèrent un moment, puis s’attelèrent à la tâche. Ambrose et Raphaëlle aperçurent du coin de l’œil qu’Alby avait l’air penaud. Ce type de considérations effleurait difficilement un être sans membres, mais leur professeur venait d’exclure Alby de l’exercice. Iel était assis trop haut pour plonger ses mains dans l’herbe. Iel aurait pu s’aider de ses bras pour descendre, mais remonter lui prendrait un peu de temps et attirerait l’attention sur ellui ensuite lorsqu’il faudrait repartir. Son cœur se serra un peu, comme d’habitude quand ce genre de chose lui arrivait. Iel se résolut à attendre que l’entraînement se termine. Cependant, Ambrose et Raphaëlle se concertèrent du regard et se rapprochèrent discrètement d’ellui, sans se lever. Arrivé·e·s tout près de son fauteuil, iels l’interrogèrent en même temps :

« Tu veux un coup de main pour descendre ? »

« Est-ce qu’on peut t’aider ? »

Alby hésita. Iel leur répondit finalement :

« Je peux descendre sans problème mais je veux bien de l’aide pour remonter ensuite, c’est ça qui est le plus difficile pour moi.

— Noté, lui confirma Raphaëlle, fait-nous signe dès que tu voudras remonter. »

Iels retournèrent à leur place et Alby se laissa donc glisser de son fauteuil pour rejoindre ses camarades au sol. Iel enfouit ellui aussi avec bonheur ses mains dans la toison verte qui scintillait au soleil ; ce n’était pas quelque chose qu’iel prenait souvent le temps de faire. S’iel participait à bon nombre d’activités et de sports, l’action de devoir se tracter ou se hisser à des hauteurs et des distances inhabituelles puisait immanquablement dans ses réserves d’énergie de manière conséquente. Iel préférait garder son allant pour d’autres choses.

Iel se concentra et, comme ses camarades, s’affaira à graver les sensations dans sa mémoire. Amine, un peu plus loin, trouva l’exercice plus facile que celui où il fallait visualiser ce même type de brins d’herbe à partir de rien. Ambrose jeta un discret regard à Céleste et vit qu’elle paraissait plus apaisée, plus sereine. Elle ne semblait pas peiner comme elle avait pu le faire en classe plus tôt. Ses joues ne rougissaient pas, une moue de frustration ne barrait plus ses lèvres. Iel se recentra pour accomplir ellui aussi ce qui leur avait été demandé. Monsieur Chêne les observait tour à tour, s’assurant que tout le monde faisait l’effort de se pencher sérieusement sur la prairie. Monsieur Nkosi, comme sa classe, effectuait l’exercice.

Après quelques minutes, et lorsqu’il vit que les élèves commençaient à se déconcentrer, à s’étendre un peu plus dans l’herbe, à rouvrir les yeux ou à tourner leur visage vers le soleil, le vieil arbre sonna la fin de l’entraînement.

« Bien, qui peut me dire quelle est l’utilité de cet exercice ? »

Alby hésita, mais prit finalement la parole en premier :

« Est-ce que ce serait pas pour qu’on enregistre comment ça fait de sentir l’herbe sur nos mains ? Parce que Monsieur Nkosi a dit quelque chose comme ça tout à l’heure comme quoi on devait faire attention d’enregistrer les sensations pour pouvoir s’en re-servir après. »

Iel tourna la tête vers leur premier professeur, qui ne dit rien mais lui fit un clin d’œil, satisfait que le propos du cours soit passé.

« Voilà, reprit Monsieur Chêne ! Très bien petit ! Pas mal Nkosi, pas mal, ils sont prometteurs. En effet, cet exercice a un double objectif. D’abord, de commencer à graver dans vos mémoires la sensation du toucher de l’herbe, pour pouvoir la réutiliser plus tard dans vos exercices de visualisation. L’herbe en soi n’a pas d’importance, mais vous devez apprendre à enregistrer, mobiliser et convoquer n’importe quelle sensation rapidement et efficacement. L’intérêt supplémentaire, c’est qu’avec l’herbe, vous pouvez aussi travailler les différentes tailles et températures, puisque même dans un infime espace de quelques centimètres vous avez des endroits plus ou moins humides, plus ou moins chauffés par le soleil, et des touffes plus ou moins développées. Vous pouvez travailler tout ça en si peu de temps. Et puis ça vous apprend à vous servir de ce que vous avez sous la main comme matériel d’entraînement, ça n’est pas plus mal. Bravo les jeunes, vous comprenez vite. Soyez assidus et vous progresserez rapidement. »

Les deux enseignants leur proposèrent alors de prendre une dizaine de minutes de pause, afin de profiter de l’endroit et de se relaxer, ce que tout le monde s’empressa d’accepter. Ambrose et Raphaëlle aidèrent Alby à remonter sur son fauteuil, puis iels rejoignirent Amine et le reste de leurs nouvelles connaissances qui s’étaient regroupé sans se concerter. Un sourire s’étendait cette fois sur le visage de Céleste : elle avait l’air contente, satisfaite d’avoir réussi ce qui lui était demandé. Personne n’osa la questionner sur les raisons son départ. La conversation tourna rapidement autour de leur professeur, de la forêt traversée, de la clairière où iels étaient. Certain·e·s décidèrent d’aller explorer les alentours, d’autres restèrent à discuter.

Ambrose en profita pour glisser discrètement quelques mots à Amine concernant le mouvement qu’iel avait aperçu près de leur lac, et la possibilité que des êtres comme Monsieur Chêne y habitent. Comme iel s’y attendait, Amine était enthousiaste pour y retourner à la première occasion. À l’autre bout du champ, Vlad et ses amis observaient la barrière d’arbres, épiaient entre ses racines et ses nombreuses branches. Lorsqu’ils revinrent, ils déclarèrent avoir vu un renard ainsi qu’un drôle d’oiseau coloré.

La pause prit fin quand Monsieur Nkosi les appela à se rassembler. La matinée touchait à son terme, l’astre atteignait son zénith. Il était temps de rentrer pour le repas. Monsieur Chêne grommela quelques mots encore sur leur faible capacité de concentration, leur fatigabilité et la durée bien trop courte de leurs journées. Il leur dit cependant au revoir et leur indiqua qu’iels se verraient probablement au prochain cours. Il semblait que rien n’était bien fixé quant à sa présence en classe, et que la régularité de ses apparitions comme le contenu de ses enseignements reste variable. C’était un professeur précieux pour ses connaissances, mais il restait un être millénaire qui avait développé un certain caractère, et qui, parfois, pouvait s’emballer abondamment. De plus, il avait fréquemment besoin de repos, l’âge avançant, et certains jours, il préférait rester ancré dans la terre à se délasser au son du vent.

Les élèves s’engagèrent sur le chemin du retour. La plupart élevèrent la voix dans un brouhaha qui plana quelques minutes au-dessus de la clairière, pour crier « bonne journée » et « au revoir » à Monsieur Chêne. Alby lui sourit largement et lui fit de grands signes de la main. Ambrose fixa leur professeur, n’osa rien dire, puis hocha la tête presque imperceptiblement pour lui dire au revoir. Trop imperceptiblement pour que celui-ci l’aperçoive, probablement. Céleste lança des coups d’œil furtifs à l’arbre, commença une phrase et se ravisa, puis se pencha légèrement en avant face à lui, comme pour effectuer un salut de politesse. Après tout, elle avait longuement discuté avec lui avant que les autres arrivent. Elle se dépêcha ensuite de rejoindre ses amies qui marchaient devant. Vlad jeta un dernier regard dépité en arrière ; il aurait voulu étudier plus en détail cet arbre, qui était peut-être le plus vieil au monde.

La traversée inverse se déroula sans accroc. Comme il l’avait prévu, Monsieur Nkosi fut bombardé de questions sur le vieux chêne. Ses élèves lui demandèrent s’il était vraiment si vieux que ça, comment il parlait, comment il voyait, comment il avait appris la magie, comment ils se connaissaient, et tout un tas d’autres interrogations dont il n’avait pour la moitié pas les réponses. Il se contenta d’indiquer qu’il était tombé sur Monsieur Chêne par hasard durant ses années à Hedera, qu’ils étaient devenus amis et qu’il lui avait proposé de faire cours avec lui lorsqu’il avait repris le poste de professeur de Visualisation. La classe le supplia de raconter le jour de leur rencontre, mais il n’en dit pas plus. Il leur pointa gentiment l’ouverture qui se profilait entre les troncs et qui annonçait leur arrivée imminente.

La classe rejoignit finalement le vaste pré parsemé de canaux devant l’école. À leur grande surprise, iels s’aperçurent que les tables du réfectoire avaient été sorties et disposées un peu partout dehors. Les cuisines, sollicitées par le club des événements (dont les membres refusaient tout changement de nom), avaient accepté d’organiser un genre de pique-nique au vu du beau temps. Puisqu’il avait plu en début de matinée, l’air n’était pas encore trop chaud et le soleil ne brûlerait pas. De petits parasols avaient au cas où été appuyés contre un mur. Un grand buffet était dressé devant les bâtiments, chacun·e venait se servir pour éviter aux chariots d’avoir à léviter jusqu’à chaque table ; celles-ci couvraient une bonne partie de la prairie.

La majorité des classes était déjà présente, celle d’Ambrose se dépêcha de les rejoindre. Des sandwichs de toutes les couleurs avaient été préparés, ainsi que des salades et des rafraîchissements divers. Les desserts, bien sûr, n’avaient pas été oubliés. Les ingrédients mis à l’honneur aujourd’hui n’étaient autres que des pétales de fleurs, certains de plantes connues, d’autres moins, et d’autres encore de végétaux pleinement magiques, aux effets inattendus. Ils agrémentaient les salades, donnaient du goût aux rafraîchissements, coloraient les sandwichs et avaient été infusés ou transformés en confiture pour être utilisés dans les gâteaux. En découlaient des mets originaux, que personne n’avait jamais expérimentés et qui ravissaient toute l’école.

Ambrose et ses camarades mangèrent toustes ensemble : iels purent donc allégrement partager leurs découvertes. Iel recommanda un délicieux gâteau roulé composé d’une génoise au basilic et garnit d’une marmelade violette, qui mélangeait les saveurs de la rose, des myrtilles et du fruit de la passion, tout en diffusant une acidité et une astringence dans la bouche qui semblaient raviver l’énergie du corps. Le groupe se sentit ragaillardi et prêt à entamer l’après-midi avec énergie. Raphaëlle et Céleste rapportèrent au groupe des thermos de thé au jasmin et de thé au sakura, tandis que Vlad fit goûter à tout le monde des sandwichs avec un pain aux céréales, du concombre, de l’aneth, et une étrange sauce citronnée qui fit crépiter leur papille. Iels ne le savaient pas, mais elle faciliterait leur digestion et permettrait à leur corps d’absorber plus facilement les nutriments. Amine et Alby posèrent sur la table de grandes bouteilles de jus glacés et Robin les suivait de près, une salade de fruits à la main. Toustes bavardèrent joyeusement, discutèrent du cours de ce matin et de leurs deux professeurs ainsi que de la suite du programme. Ce repas resterait dans les mémoires des élèves d’Hedera comme l’un des plus doux, des plus beaux et des plus agréables de leur scolarité.

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