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Aloyse Taupier

vendredi 25 février 2022

Lierre

Chapitre 5

Après la fin du cours, Ambrose et Amine se consultèrent pour savoir comment profiter du temps dont iels disposaient jusqu’au repas. Le choix s’imposa de lui-même : iels voulaient absolument repasser par la bibliothèque. Iels descendirent la tour, traversèrent les halls et longèrent les corridors : nulle trace en vue de la jeune fille qui avait quitté la classe précipitamment ni de celle qui était partie à sa recherche. Ce qui avait pu perturber la première les interrogeait. Ils s’inquiétèrent, se demandant si elle pourrait se confier à ses nouvelles amies, ou si elle avait au moins quelqu’un à qui parler de ses problèmes. Quand iels l’avaient aperçue près de la cascade, elle n’avait pas l’air d’aller très bien non plus : tout du moins, il était clair que quelque chose la travaillait. Iels ne la connaissaient pas, mais savaient à quel point le premier jour d’école pouvait être dur.

Après avoir grimpé l’escalier en colimaçon, puis foulé le tapis sombre du grand couloir, iels arrivèrent devant les portes de la bibliothèque. Silencieusement, iels entrèrent. L’odeur du vieux papier, du bois verni et de la poussière mêlés les assaillit. Un sourire se dessina spontanément sur leurs visages respectifs. Iels s’étaient bien trouvé·e·s : deux rats de bibliothèque prêts à engloutir quantité de connaissances si cela leur permettait de se rapprocher de ce qu’iels désiraient le plus. Iels se séparèrent. Chacun·e alla explorer les rayons de son côté, cherchant à comprendre le système de classification, s’impliquant dans la quête qui consistait à choisir un ouvrage pour accompagner leur temps libre. La bibliothèque semblait déserte.

Ambrose parcourut les allées débordantes de livres en tout genre, admira l’application avec laquelle ils étaient rangés, retira tel ou tel volume pour le feuilleter, avant de les reposer, pas encore satisfait·e de ce qu’iel avait trouvé. Certains possédaient une couverture épaisse ornée de diverses gravures, décorations et autres dorures, d’autres étaient imprimés sur un papier fin, presque du papier bible, leur couverture à peine cartonnée. D’autres encore paraissaient plus modernes, brillaient toujours un peu et exposaient des images aux traits plus contemporains. Ambrose aperçut finalement au fond de la pièce, dans un coin, un bureau massif presque dissimulé dans l’ombre. La lumière que laissait échapper la fenêtre la plus proche descendait cependant jusqu’au meuble et réchauffait le vieux bois de sa table. De petits grains de poussière tournoyaient, dansaient au travers des rayons. Il semblait que le temps s’écoulait différemment, ici.

Un livre était ouvert sur le bureau. Ambrose vit soudain une main blanche tourner la page : iel s’approcha prudemment, supposant que c’était certainement le ou la bibliothécaire qui était assis·e là. Après tout, qui d’autres bénéficierait d’un grand bureau orienté à sa convenance ? Iel osa un discret « Bonjour ? », perçut du mouvement, puis entendit une voix grave lui répondre « Bonjour, mon jeune Monsieur ». Iel engagea donc la conversation :

« C’est-à-dire que je ne suis pas un Monsieur. Mais je suis ravi·e de faire votre connaissance. Seriez-vous le ou la bibliothécaire de cette école ?

— Ni le, ni la. Je suis un être qui réside à Hedera depuis… »

Sa voix se perdit dans les ombres, et Ambrose relança :

« Je suis désolé·e si ma question est indiscrète, mais quand vous utilisez « un être », c’est-à-dire ? Je viens juste d’arriver, je ne connais pas encore grand-chose, voyez-vous.

— Il est difficile de te répondre. Il y a si longtemps que je réside ici ; les souvenirs de ma vie d’avant se sont effacés. Je ne me rappelle même plus de mon arrivée. Je crois… je crois que j’étais plein de vie autrefois, comme toi. »

Ambrose sentit la chair de poule s’étendre sur ses bras. Le fait qu’iel ne puisse toujours pas distinguer le visage de la personne avec qui iel discutait n’aidait pas non plus.

« Vous êtes… vous êtes… mort ?

— Oui jeune fille, c’est cela. Il y a bien longtemps.

— Je ne suis pas non plus une jeune fille. Excusez-moi mais… qu’est-ce que vous êtes, alors ?

— Eh bien, l’on m’a donné plusieurs noms au cours des décennies. Je crois me souvenir que le dernier en date était « Fantôme ». Mais dis-moi, comment dois-je t’appeler, si tu n’es ni un garçon, ni une fille ?

— Comment est-ce que les autres vous appellent, vous ?

— Cela dépend. Les élèves m’appellent généralement Monsieur le Fantôme, Madame la Fantôme, Fantôme, Esprit. Pour les autres, c’est simplement « Bibliothécaire ».

— Mes ami·e·s m’appellent Ambrose. Si je vous appelle Bibliothécaire, vous pouvez m’appeler « Élève ».

— D’accord, Élève. »

Ambrose ne voyait toujours de Bibliothécaire que ses mains blanches, presque translucides, qui reposaient sur le bureau. Iel sentit cependant dans sa réponse une pointe d’amusement, comme si cette conversation lui plaisait. Bibliothécaire relança même :

« Alors, Élève, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— C’est-à-dire que… Je me demandais si… » commença Ambrose, qui s’était approché·e par curiosité et n’avait pas plus de questions que ça.

Iel balaya des yeux la bibliothèque, repéra Amine entre deux rayons qui les regardait du coin de l’œil, et se décida finalement :

« Je me demandais si vous pouviez m’expliquer le système de classification de la bibliothèque. C’est vous qui rangez les livres ?

— Oui… Oui en effet. C’est très simple, toutes les allées sont étiquetées et agencées par ordre alphabétique, comme les ouvrages qui les composent. Vous avez d’abord celles qui concernent les cours donnés dans cet établissement. Vous trouverez ensuite divers domaines plus généraux, puis le coin des œuvres littéraires, classées par genre. Le deuxième étage est globalement organisé de la même manière mais contient les volumes les plus avancés. Si vous avez une requête particulière, vous pouvez venir me demander directement. Depuis le temps, je connais l’intégralité des livres qui résident ici. Et pour répondre à votre question, oui, je range chaque ouvrage qui entre. Comme vous pouvez le constater, il y a rarement foule. Cela me laisse tout le loisir de les consulter et de les organiser ensuite. »

À mesure que Bibliothécaire avançait dans son explication, Ambrose sentait la chaleur revenir dans sa voix au départ froide et caverneuse. Il lui semblait d’ailleurs, sans en être tout à fait sûr·e encore, que Bibliothécaire appréciait son métier, et aimait se plonger à longueur de journée dans ses livres, même si une certaine solitude émanait aussi de ses mots. Ambrose se risqua donc à poser d’autres questions pour entretenir la conversation :

— Excusez-moi si c’est impoli, mais j’ai toujours entendu dire que les fantômes étaient immatériels et ne pouvaient pas toucher les objets. Est-ce que c’est faux ?

— Non, l’information que vous possédez là n’est pas erronée. Les fantômes sont en effet immatériels, et ne peuvent toucher quoi que ce soit. Il se trouve cependant quelques rares exceptions. Par exemple, si un fantôme, lassé de vivre une existence intangible, décidait soudain d’apprendre, ou de réapprendre la magie, s’il y mettait toute son énergie vitale, et s’entraînait durant de longues années sans se décourager, il finirait, peut-être, par pouvoir générer un halo autour de certaines parties de son corps, qui lui permettrait d’interagir avec le monde. Il ne retrouverait pas pour autant les sensations dans ses membres, ou le bonheur d’être effleuré par une brise légère, mais il deviendrait, au moins, acteur de sa propre vie. Il ne pourrait pas sentir la caresse des pages sur ses doigts, ni être réchauffé par le doux soleil, mais il pourrait malgré tout gérer cette bibliothèque de ses mains, et mettre son bureau tout proche de la fenêtre pour admirer les rayons qui le baignent. »

Ambrose entraperçut une mèche de cheveux noirs ondulés retomber sur un morceau d’épaule qui semblait drapé de tissu sombre. Iel entendit, aussi, toute la mélancolie mêlée de détermination dans l’intonation de Bibliothécaire.

« Eh bien, Élève, est-ce que cela répond à vos questions ?

— Tout à fait, je vous remercie pour votre temps. Me permettez-vous d’en abuser encore un peu ?

— Naturellement, naturellement. Rares sont les conversations auxquelles j’ai l’occasion de participer, après tout. Il paraît que je fais « peur », et que la bibliothèque est hantée. Cela expliquerait le manque de fréquentation.

— Oh, je suis désolé·e de l’apprendre. Personnellement, je suis enchanté·e de notre discussion. Je suis très content·e d’avoir pu faire votre connaissance.

— Vous êtes bien aimable, Élève. Alors, dites-moi tout sur ces interrogations ?

— Eh bien voilà. D’abord, je voudrais savoir pour mon ami Amine, là-bas, dans le rayon Robotique, si les tables rétroéclairées sont en libre accès et si elles sont très demandées.

— Elles sont effectivement en libre accès. Si elles restent très demandées, il y en a cependant toujours au moins une de disponible ; vous pourrez dire à votre jeune ami de ne pas s’inquiéter. C’est principalement la maison Parmardor qui les réquisitionne, mais il arrive que quelques élèves d’Astramentis, et plus rarement de Vertemps, travaillent dessus. Elles peuvent être utilisées n’importe quand durant les horaires d’ouverture. Même si, entre vous et moi, la bibliothèque ne ferme jamais vraiment.

— Vous voulez dire que vous n’allez jamais vous reposer ? Vous ne dormez pas ? Vous ne mangez pas non plus ? demanda Ambrose, interloqué·e.

— Oh non, je n’ai pas besoin de me nourrir. Quant au repos, d’abord j’ai tout le temps qu’il faut pour m’aérer l’esprit ici, et il est vrai que je ne dors pas non plus. Une bénédiction si vous voulez mon avis, ça m’offre plus d’heures de lecture. Je suis par conséquent toujours plus ou moins là. Je n’aime cependant pas être dérangé en pleine nuit à l’improviste : si l’envie de me visiter le soir vous prenait, je vous prierais de me prévenir à l’avance, directement ou en m’envoyant un mot. »

Ambrose n’aurait même pas pensé cela possible d’aller faire un tour à la bibliothèque au milieu de la nuit, mais iel était maintenant très heureux·se de savoir qu’en cas d’insomnie, ou de questions dévorantes, iel pourrait venir ici et s’immerger complètement dans les livres. Ambrose était de plus ravi·e, et touché·e, d’avoir trouvé quelqu’un qui semblait aimer la lecture et la connaissance autant qu’ellui. Le sentiment était partagé, car Bibliothécaire sentait rajeunir son vieux corps ectoplasmique, et sortait un peu de la mélancolie qui le prenait fréquemment lors des premières semaines de cours, quand personne ou presque ne visitait sa bibliothèque, et que nul ne lui adressait la parole. Ambrose reprit :

« Je vous remercie pour mon ami. Je lui transmettrai. J’ai une dernière question. Vous avez dit tout à l’heure que vous connaissiez tous les livres de cette bibliothèque. Est-ce que vous pourriez m’en conseiller un ? Je cherche un livre qui m’introduise à la fois à ce monde magique que je découvre, mais qui m’émerveille aussi, qui puisse m’être utile pour mes cours, et qui me passionne. Est-ce que vous auriez ça quelque part ? »

Bibliothécaire prit le temps de délibérer. Il observa longuement Ambrose, et balaya des yeux ses rayonnages. Il se plongea dans une intense réflexion qui dura plusieurs minutes, au point qu’Ambrose finit par se demander si Bibliothécaire ne l’avait pas complètement oublié·e. Finalement, il se leva et flotta jusqu’au deuxième étage, se mouvant dans les ombres. Ambrose put tout de même entrapercevoir une grande robe noire ornée de dentelles en divers endroits, et des manches bouffantes. Bibliothécaire semblait être de taille moyenne, et ses longs cheveux sombres cascadaient sur ses épaules, son buste, son dos, partout. Il revint bientôt et déposa devant Ambrose un petit livre à la couverture épaisse, bleue. Elle était décorée d’étoiles dorées.

« Je n’aurai pas l’aplomb de vous dire que mes recommandations sont toujours justes, ni que je ne me trompe jamais. J’espère cependant que cet ouvrage sera à votre convenance, et vous enrichira autant qu’il m’a enrichi il y a des années. »

Ambrose saisit le livre, le tourna et le retourna avec précaution. Iel le feuilleta rapidement et aperçut çà et là des illustrations colorées. Les pages, garnies de notes serrées mais parfaitement lisibles, semblaient avoir été remplies à la main avec beaucoup de soin. Plein·e d’envie, Ambrose regarda Bibliothécaire avec reconnaissance.

« J’ai hâte de m’y plonger. Merci beaucoup pour votre temps et pour cette conversation, c’était très agréable de vous rencontrer. J’espère ne pas vous avoir importuné.

— Balivernes ! Tout le plaisir était pour moi ! N’hésitez pas à revenir, j’attends avec impatience vos retours sur l’ouvrage que je vous ai confié. Pas d’inquiétudes, je m’occuperai des formalités d’emprunt tout à l’heure. Je pense qu’il est l’heure pour vous d’aller manger : je vous souhaite une bonne soirée. »

Amine les rejoignit à ce moment-là. Il s’inclina devant Bibliothécaire, puis se présenta en bonne et due forme. Il ajouta :

« J’espère avoir l’occasion de discuter avec vous, moi aussi ! Je n’emporte rien aujourd’hui, mais je reviendrai rapidement. À la prochaine, Bibliothécaire. »

Puis il entraîna Ambrose vers la sortie, car iels allaient se mettre en retard pour le repas. Durant le trajet jusqu’au réfectoire, Ambrose lui montra l’ouvrage qu’iel avait récupéré, ses images, et des extraits pris au hasard. Amine, s’il avait du mal à le reconnaître, se sentait un peu jaloux de sa trouvaille. Le livre était magnifique, et la façon dont Ambrose le dévorait des yeux ne lui donnait que plus d’attrait. Il ne s’avouait cependant pas vaincu. Il espérait qu’à sa prochaine rencontre avec Bibliothécaire, celui-ci lui dégoterait exactement ce qu’il lui fallait. Peut-être un traité sur les liens entre mécanique et magie et les moyens de les combiner. Ou encore mieux : une encyclopédie sur tous les sortilèges utiles mis en place dans l’école depuis ses origines. À cette idée, il se sentit tout de suite consolé et put se réjouir pleinement pour son ami·e.

Quand iels arrivèrent dans la salle, presque tout le monde était déjà assis, et iels se dépêchèrent de trouver un coin de table. Iels remarquèrent que la jeune fille aux cheveux châtains était de retour parmi ses camarades. Elle souriait, et son regard ne paraissait pas aussi sombre que lorsqu’elle l’avait plongé dans les eaux de la cascade. Le dîner se déroula sans événement particulier ; tout était délicieux. Ce soir-là, la thématique des plats tournait autour de Taïwan. Si tout le monde discutait activement entre deux bouchées de pancakes aux oignons verts et de patates douces caramélisées, le bruit ambiant restait à un niveau raisonnable : chacun·e pouvait entendre ses voisin·e·s sans trop de difficulté. Après avoir terminé leur repas, iels avaient quartier libre jusqu’à l’heure du coucher.

Si le jardin d’été paraissait le meilleur endroit lorsque les rayons du soleil illuminaient la cascade, Amine et Ambrose se sentirent plus attiré·e·s par le toit du dortoir pour cette soirée. La perspective de se détendre dehors les enchantait, la voûte céleste à portée d’yeux, comme la vue sur les vastes terrains de l’école.

Lorsqu’iels franchirent la porte qui donnait sur l’extérieur, la brise tiède les accueillit. Le soleil n’était pas tout à fait couché : on pouvait encore voir au loin. Une lumière rougeoyante baignait les arbres les plus distants. De petits groupes d’élèves s’étaient dispersés sur la terrasse, profitaient du soir, admiraient le paysage et le déclin de l’astre. Ambrose et Amine s’installèrent par terre près de la rambarde, sur une couverture. Quelqu’un avait préparé de la tisane, laissée à disposition, et iels s’en servirent une tasse. Elle était encore fumante. Elle se teintait d’une jolie couleur rubis, et lorsqu’iels la goûtèrent, la saveur des fruits rouges mélangés aux épices réchauffa leur palais. Iels soupirèrent d’aise. La journée avait été riche en découvertes ; iels profitaient d’un moment de calme bien mérité. Les autres élèves, comme elleux, parlaient à voix basse pour ne pas se déranger. Amine et Ambrose contemplèrent jusqu’au bout le coucher du soleil : si Ambrose y était plutôt habitué·e, s’adonnant à cette activité fréquemment, Amine n’avait jamais vraiment pris le temps de s’assoir et de ne faire que cela, sans penser à autre chose, sans travailler sur tel ou tel projet. Il n’avait rencontré Ambrose qu’à peine depuis une journée, et pourtant iel l’influençait déjà. Le côté très contemplatif d’Ambrose l’amenait à profiter de l’instant présent, l’aidait à s’arrêter pour se reposer, pour le plaisir, sans avoir toujours besoin d’être actif. Amine se sentait reconnaissant. Il avait l’impression que c’était exactement ce qui lui manquait.

Une multitude de petites lampes s’allumèrent à l’instant où le soleil disparut à l’horizon. Dispersées un peu partout sur la terrasse, elles ressemblaient presque à un vol de lucioles savourant la fin de l’été. Baigné·e·s dans cette lumière douce, Ambrose et Amine eurent envie de téléphoner à leurs parents. Depuis leur départ, tellement de choses avaient changé. D’un commun accord, iels se séparèrent et s’éloignèrent pour se trouver chacun·e un coin tranquille et confortable.

Lorsqu’iels parvinrent à les avoir au bout du fil, iels leur racontèrent tout. Ambrose insista sur la bibliothèque, sur la rencontre qu’iel y avait faite et le livre qu’iel y avait obtenu. Il décrivit le jardin d’été, le lac découvert avec Amine, les repas incroyables et le toit sur lequel iel était actuellement. Iel semblait intarissable. Amine parla de son côté de tous les sorts pratiques qu’il avait vu, le filtrage de la lumière et du son, les rampes d’accès et les chemins translucides, les chariots de nourriture volants, les cabanes et les logiciels informatiques magiques. Il mentionna quelques-uns des projets qu’il retournait dans sa tête, et leur dit qu’il avait hâte d’utiliser les tables rétroéclairées de la bibliothèque. Amine comme Ambrose évoquèrent timidement la rencontre de l’autre. Leurs parents étaient fiers et ravis d’entendre que pour le moment tout allait bien. Ils vivaient un peu de leur émerveillement à travers leurs yeux, et se sentaient aussi rassurés de savoir qu’iels avaient trouvé quelqu’un pour partager leurs découvertes. La mère d’Ambrose se fit la réflexion qu’avoir quelqu’un d’extraverti avec ellui ferait certainement du bien à son enfant. Cela l’aiderait peut-être à nouer d’autres relations, voire à se sentir plus libre, plus ellui-même.

Une fois que tout eut été dit, que tous les aspects de la vie scolaire furent abordés, les nouvelles échangées, les marques d’affection verbalisées, Amine et Ambrose souhaitèrent une bonne soirée et raccrochèrent, puis se retrouvèrent.

Iels levèrent la tête et contemplèrent le ciel ; les étoiles s’allumaient progressivement dans la nuit. L’air se rafraîchissait et iels saisirent une couverture. Petit à petit, d’autres groupes d’élèves arrivèrent, et l’atmosphère se fit plus animée. Amine aperçut un rassemblement composé de la jeune fille châtain qui avait quitté le cours précipitamment, ses amies, ainsi que la personne blonde qui avait paru si enthousiaste plus tôt en cours. Ambrose vit la porte s’ouvrir, et le garçon qui s’inquiétait de son emploi du temps ce matin, ainsi que son groupe rejoignirent aussi le toit. Quelqu’un proposa de lancer un jeu et tout le monde se rapprocha. L’enthousiaste fit un signe de la main à Amine et Ambrose pour qu’iels participent.

Iels déplacèrent des tables et des chaises, des coussins et des tasses, puis toustes s’assirent. Le garçon aux cheveux noirs, qui paraissait maintenant moins angoissé quant à l’organisation des cours, posa un tas de cartes violettes sur la table. Il indiqua que c’était un jeu très courant parmi les sorciers et sorcières, qu’il y avait beaucoup joué lorsqu’il était chez ses parents, et qu’il allait leur expliquer les règles, très simples. Il proposa d’abord un tour de l’assemblée pour que tout le monde se présente et commença :

« Moi c’est Vladimir, mais appelez-moi Vlad’. Mes parents étaient sorciers, mais même après avoir reçu la lettre de l’école, j’ai pas eu le droit de m’entraîner, donc je suis au même point que tout le monde. Je sais juste un peu plus de trucs sur le monde magique, demandez-moi si jamais vous avez des questions ou si vous comprenez pas des trucs en cours ; je ne connais pas tout mais je peux toujours essayer d’aider. J’adore les jeux, les plantes, et la littérature. Enchanté de vous rencontrer tous. »

Durant son discours, il semblait avoir confiance en lui et s’exprimait avec aisance. Pourtant, son regard déviait parfois sur le côté et une rougeur lui montait aux joues. Une fois qu’il eut terminé, ses amis se présentèrent aussi. Il y avait trop de prénoms en même temps pour tous les retenir : Ambrose se dit qu’iel les apprendrait au fur et à mesure. Iel était sûr·e qu’Amine les avait déjà tous en tête et pourrait les lui souffler au besoin. Ce fut au tour de l’autre groupe d’intervenir. Les prénoms fusèrent à nouveau, doublés d’un bref résumé des histoires de vie et de ce que chacun·e aimait. Amine était passionné par ce qu’il découvrait sur ses camarades. Il avait envie d’en apprendre plus et de mieux les connaître. Toustes.

Ambrose retint seulement deux prénoms et deux discours. La jeune fille au sweat bleu et au sac avec un arc-en-ciel sourit posément et énonça d’une voix chaleureuse :

« Raphaëlle, enchantée. J’ai fait la plupart de mes cours de collège à distance donc je suis pas hyper habituée à l’école ni à discuter avec d’autres personnes de mon âge, mais je veux apprendre ! Je m’en remets à votre bienveillance et j’espère pouvoir mieux connaître tout le monde bientôt. J’aime la pâtisserie, les randonnées, et j’ai hâte de voir à quoi ressemble le cours de Potions ; j’ai toujours adoré la chimie. »

Elle se tourna alors vers sa voisine pour lui signifier qu’elle avait terminé. Sa voisine qui semblait mal à l’aise et qui fit donc très bref. Ambrose et Amine l’écoutèrent avec attention, curieux·ses, car iels allaient enfin entendre le son de la voix de la jeune fille qu’iels avaient croisée à plusieurs reprises, près de la cascade et en rentrant du lac.

« Bonjour… Je suis Céleste. Je n’avais jamais entendu parler de magie avant. J’aime les animaux, les échecs et les jeux vidéo. »

Elle se dépêcha de presser la personne à côté d’elle pour qu’elle commence son discours. Cette personne, voisine à Ambrose, était celle qui les avait invité·e·s à les rejoindre. C’était aussi l’enthousiaste qu’iel avait repérée ce matin, qui semblait inépuisable. Ses phrases fusèrent à toute allure.

« Bonjour moi c’est Alby ! Je suis super content d’être là j’aurais jamais cru être accepté dans une école de magie j’ai hâte de commencer ! J’ai grave hâte de faire des sorts et de découvrir plein de trucs ! J’espère qu’on sera toustes ami·e·s parce que vous avez toustes l’air super sympas ! Comme vous le voyez je suis en fauteuil mais je me débrouille très bien tout seul j’ai pas besoin d’aide donc c’est très gentil mais vous inquiétez pas je gère, faut pas déplacer mon fauteuil sans mon avis ! J’ai vu qu’il y avait plein de routes et de chemins magiques dehors et j’adore les balades alors je suis trop content ! Madame Rivière m’a promis de m’apprendre vite à en faire moi-même et après je pourrais aller me promener avec tout le monde sans problème ! J’espère qu’on pourra découvrir des coins sympas tous ensemble ! J’adore aussi faire du basket, et regarder des séries, et la couture, et les mathématiques, et les plantes ! Et plein d’autres trucs ! Voilà à ton tour maintenant ! »

Alby fit signe à Ambrose de continuer. Si Ambrose détestait parler devant tout le monde, iel avait tellement répété ce qu’iel allait dire qu’iel put se présenter sans trop d’encombres. Iel expliqua qu’iel n’avait jamais entendu parler de magie non plus mais qu’iel en avait toujours rêvé, qu’iel était un peu timide et qu’iel ne fallait pas le prendre pour soi s’iel ne répondait pas très bien, et qu’iel aimait la cuisine et les pâtisseries, les jolis endroits, les livres, et avait hâte que tous les cours commencent car tout avait l’air bien.

« T’inquiètes pas mec, y a pas de mal à être timide, rassura Vlad. On pourra discuter lecture, ce sera cool. »

Si la mention du mot « mec » gêna Ambrose, et qu’iel eut envie de dire quelque chose, iel ne voulait pas casser la bonne impression qu’on avait d’ellui et passer pour quelqu’un de bizarre ou de désagréable. En plus, Vlad avait l’air gentil. Iel répondit simplement « Merci, ça me ferait plaisir. » et ce fut tout.

Amine, devant l’absence de réaction d’Ambrose, se sentait mal à l’aise. Il avait peur que son ami·e n’ose rien dire car trop timide. Il lui jeta un regard en coin et vit qu’iel était partagé·e entre l’envie réelle de dire quelque chose et le refus de faire une remarque en public. Amine prit alors sa décision. Si Ambrose n’était pas d’accord avec quelque chose, il devait parler pour ellui.

« Hey, juste pour info, Ambrose utilise iel pour se définir quand on parle. Et iel accorde avec un point médian. Je sais pas si vous voyez ce que c’est exactement mais je peux vous faire un topo. Ce serait cool d’utiliser ces pronoms. »

Ambrose, à la fois reconnaissant·e mais mortifié·e d’être le centre de l’attention, sentit la chaleur lui monter au visage et se mit à transpirer.

Soudain, Alby leva la main d’un coup et cria presque :

« Moi aussi ! Enfin pas tout à fait mais si vous pouviez utiliser iel ce serait cool et après les accords je m’en fiche moi j’utilise les accords au masculin mais iel c’est bien donc je veux bien que vous y pensiez pour moi aussi merci ce serait chouette ! »

Quelques secondes de silence passèrent, où tout le monde fut perplexe devant la brusquerie de l’intervention, mais bientôt les camarades d’Alby et Ambrose hochèrent la tête, sourirent amicalement et indiquèrent toustes qu’iels en prenaient note. Alby jeta un regard en coin à Ambrose, qui semblait se sentir un peu mieux de ne pas être isolé·e dans cette situation. Puis leurs yeux se croisèrent et iel lui sourit aussi. Ambrose le lui retourna timidement ; iel était heureux·se d’avoir quelqu’un qui avait un vécu similaire, vers qui iel pourrait se tourner. Ce n’est pas qu’iel ne pouvait pas discuter de ces choses-là avec Amine, mais il n’avait pas connu les mêmes choses qu’ellui, et s’il pouvait essayer de comprendre en se mettant à sa place, il ne le ressentirait jamais dans son cœur.

Vlad reprit la main et commença à expliquer les règles du jeu qu’il avait apporté.

« Donc. Ce jeu ressemble beaucoup au Loup-garou, pour ceux qui voient. La différence, c’est qu’on y introduit un certain nombre de propriétés magiques. Plus on est fort en magie, plus on peut ajouter différents sorts. Nous on n’y connaît rien pour le moment, alors ça sera comme un Loup-garou classique. Mais j’ai déjà joué avec des personnes à la maison qui faisaient des trucs incroyables. Par exemple la carte de la petite fille pouvait être enchantée par son possesseur pour qu’il puisse observer les loups-garous avec les yeux ouverts, sans être détecté. Pour les autres, il paraissait avoir les yeux fermés. On ne peut agir que sur la carte qu’on a reçue au départ bien sûr, sinon ce serait de la triche. »

Tout à coup, ce jeu qu’iels avaient pour la plupart fait et refait revêtait une attraction nouvelle. Y ajouter des sorts étendait les possibilités et obligeait chacun·e à stimuler sa créativité pour rivaliser avec les autres. Céleste, qui avait l’habitude des échecs, commençait déjà à élaborer différents stratagèmes. Vlad rappela ensuite pour celleux qui ne les connaissait pas les règles de base. Certains étaient des loups-garous devant dévorer chaque nuit les villageois sans se faire découvrir, les villageois devaient repérer les loups-garous, et il y avait aussi des cartes spéciales avec différents effets, la plupart pour aider les villageois, comme le chasseur, Cupidon, la sorcière, la petite fille, et cætera. Tout le monde recevait une carte avec son rôle au départ ; il s’agissait ensuite de bluffer, manipuler, investiguer et déduire comme on le pouvait.

Iels purent jouer deux parties avant l’extinction des feux : la première fut gagnée par les villageois, et Vlad et Ambrose, les loups-garous, furent vaincu·e·s ; la deuxième vit le triomphe de Céleste et Alby qui dévorèrent les habitants jusqu’au dernier. Chacune fut ponctuée de nombreux cris et haussement de voix, d’excitation, de déception, de joie, de victoire ou de défaite. Toustes s’amusèrent, commencèrent à créer des liens à force de discussions stratégiques, et l’ambiance chaleureuse resta présente tout du long. Iels furent frustré·e·s lorsque vint le moment de s’arrêter. La journée avait cependant été abondante en découvertes, comme la précédente, ainsi qu’en exercice, et en conversations exaltées. La fatigue se faisait sentir et le lendemain promettait d’être aussi diversifié et riche. Iels se levèrent à regret et s’attelèrent à ranger et à remettre à leur place les fournitures. Puis les groupes se séparèrent, se souhaitèrent bonne nuit et à demain, et prirent congé.

Amine et Ambrose restèrent encore un peu sur le toit, à discuter. Alby faillit les rejoindre, hésita quelques secondes, puis se ravisa et partit se coucher. Iels débriefèrent la soirée, échangeant leurs impressions, à la fois sur les personnes et sur le jeu. Iels étaient toustes deux plutôt content·e·s de la tournure des événements : la gentillesse et le calme de leurs nouveaux·elles ami·e·s les avaient apaisé·e·s. Ambrose se sentait plus à l’aise, moins angoissé·e d’avoir à faire face à tous ces gens. Et déjà plus intégré·e dans un groupe qu’iel ne l’avait été les années précédentes. Iels jetèrent un dernier coup d’œil au paysage qui s’étendait au-delà du balcon, et se préparèrent à rejoindre les dortoirs elleux aussi.

Soudain, leur regard fut attiré par quelque chose. Iels se retournèrent précipitamment et se rapprochèrent de la rambarde pour mieux voir. Ҫa et là, au loin dans les bois, des éclats de lumière apparaissaient et disparaissaient brusquement, dessinant comme un halo entre les arbres. Ils semblaient tous venir de la même zone et Ambrose et Amine ne repérèrent aucune logique dans la façon qu’ils avaient de s’allumer. La clarté brillait d’une lueur jaune, presque verdâtre, comme si une énorme lampe s’était activée sous un étang et dispersait ses rayons tout autour. Le spectacle dura peut-être une dizaine de minutes, pendant laquelle Ambrose et Amine explorèrent toutes les explications possibles avec excitation. Lorsque le dernier éclat eut disparu, iels se promirent alors de trouver la raison de cet événement étrange un jour, de préférence le plus tôt possible. Iels allaient avoir du mal à dormir maintenant. Iels rentrèrent malgré tout ; iels étaient encore une fois en retard et auraient besoin de sommeil pour régénérer leur force jusqu’au lendemain.

Iels se souhaitèrent bonne nuit sur le seuil de la chambre d’Ambrose, chuchotèrent encore quelques mots sur ce dont iels venaient d’être témoins, et chacun·e alla se coucher. Ambrose retrouva Céleste, mais n’osa pas engager la conversation maintenant qu’iel était seul·e. Elle ne paraissait de toute façon pas très réceptive et semblait toujours préoccupée. Iel lui souffla alors bonne nuit de la manière la plus amicale qu’iel le pouvait, communiqua la même chose, plus poliment, aux autres, et se glissa dans ses draps. Cette fois iel s’endormit rapidement ; l’excitation, si elle restait encore présente, ne rivalisait plus avec l’épuisement qui l’enveloppait.

Commentaires

La découverte de la bibliothèque et du livre est très sympa ; les interactions avec le Bibliothécaire et les camarades, encore plus ! :)
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vendredi 25 février à 10h59
Merci beaucoup ! J'aime beaucoup ce personnage et j'avais hâte qu'on en apprenne plus sur les camarades !
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lundi 21 mars à 15h42
Je dois avouer que je n'ai pas été séduite tout de suite par ce nouveau roman. L'écriture inclusive d'abord et la similitude trop évidente avec Harry Potter au début. Mais là ça y est, je retrouve l'écriture de papier violettes filante. J'ai beaucoup aime la rencontre avec Bibliothécaire et la difficulté pour chacun de se présenter n'étant pas des 'individus" rentrant dans la cadre du vocabulaire habituel. L'utilisation de l'écriture inclusive prenant là tout son sens.
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vendredi 25 février à 20h38
Ohlala merci beaucoup, ça me fait trop plaisir ! Je creuse différentes choses pour l'écriture inclusive avec mes collègues pour essayer d'arriver à la meilleure des solutions, mais effectivement je trouvais que le parallèle avec Bibliothécaire permettait d'apporter quelque chose, en plus du plaisir de sa présence ah ah. Tu verras quand les élèves se mettront à explorer des vieilles ruines, ça devrait te plaire !
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lundi 21 mars à 15h45