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Agathe Bordeaux

jeudi 9 septembre 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 7

L'Aimante



Au moment de la grande Scission, les Astronomes rejetèrent loin d'eux tout ce que les hommes avaient inventé pour s'éloigner de la Science.

Tous les fruits de l'imagination pure furent bannis de la cité-libre, et bientôt l'on s'aperçut que la langue elle-même charriait des concepts vide de sens.

On procéda à l'ablation de ces termes qui ne recouvraient aucune réalité et on les nomma sarcomates glossarii: "tumeurs du lexique".


Maîtreuse Éromélis, La Fondation logique.



B lottie sous une vieille couverture, sa robe de cérémonie suspendue au-dessus d'elle, Héro regardait le jour se lever à travers la verrière du grenier.

L’aube encore grise se devinait au travers du vitrail fleuri qui fragmentait le paysage. Chaque segment de la rosace prêtait sa teinte au petit jardin et aux collines d’Astrée.

Rouge, la colère de Bergevin et l’ombre du feu sur une face de chouette.

Gris, les veines du marbre et l’eau fleurie d’une vasque.

Jaune, les dernières feuilles du saule et la déception sur un visage aux boucles d'or.

Un mouvement arracha Héro à sa contemplation.

Marysa remuait un peu, roulée en boule sur l’un des fauteuils cerise. À ses pieds, en piles nettes, patientaient les manuscrits que les deux amies avaient explorés la veille au soir, après les aveux d’Héro.

Entre elles, enfermé dans le panier d’osier de Galéio –qui n'avait d'ailleurs toujours pas reparut–, le chat-chouette avait entrepris de se nettoyer les ailes.

Héro se redressa sur ses coussins, et rattrapa in extremis le lourd manuscrit avec lequel elle s’était endormie.

Un livre qui parlait de créatures mi-félines mi-rapaces.

Sa couverture rose pâle était frappée d’un titre d’or : Des principales races de griffonets.

Au détour de chaque chapitre surgissait une nouvelle variété de ces créatures, et, encore une fois, leur diversité fascina Héro : des angoras des neiges, écrasants de blancheur, rivalisaient avec des tigrés grands-ducs et leur mine hautaine. Un chapitre assez long faisait place aux quelconques griffonets de gouttière, bientôt suivis de la minuscule chevêche à queue courte. Entre la hulotte petite-oreille et le griffon-pêcheur (une sous-espèce exotique), Héro retrouva le chapitre de l’orfraie des clochers, ce qui était manifestement la dénomination du spécimen qui se mordillait un coussinet avec intensité, derrière ses barreaux.

Sur une double page rongée par l’humidité s’étalaient des aquarelles de plumes et de pattes félines. Quelle étrange coïncidence de rencontrer dans la même pièce secrète une créature inconnue et un livre qui la dépeignait ! De grandes ailes sable piquetées de bleu, une face blanche, des oreilles de chat…

Héro feuilleta le chapitre et parcourut à nouveau le texte presque illisible qui lui était associé.

Ou plutôt le conte.

L'état de la page, à lui tout seul, était assez troublant. Le copiste avait multiplié les coquilles, à un point tel qu’Héro se demandait s’il n’avait pas brouillé son ouvrage à dessein. La veille, en tous cas, elle avait eu d’immenses difficultés à déchiffrer les phrases. Quelques angles des paragraphes semblaient s’être évaporés brutalement, comme grignotés par le parchemin vierge, alors même que certains mots, notamment griffonets, s’étalaient en graphie large au milieu d’autres, plus resserrés. Lorsque ces mots jouxtaient la marge, ils mordaient allégrement dessus avec des pleins et des déliés envahissants. Quelques enluminures disséminaient de petites plumes qui semblaient voler tout autour du texte et s’accumuler tout en bas.

Le chef-d’œuvre du chapitre était sans conteste un dessin d’une fidélité confondante : sur la lettrine de l’histoire, une petite créature peinte semblait occupée à ronger le bord ouvragé de la majuscule. Ses griffes d’encre s'accrochaient au caractère avec une attitude férocement possessive, et de petites gouttes métallisées allumaient des reflets d’azur sur ses longues ailes.

Et tout, toutes ces bizarreries, n’étaient encore rien au regard de l’étrangeté du texte.

Héro n'avait jamais rien lu de moins rigoureux : nulle indication géographique ou cardinale, aucun nom de village ou datation précise, et quant à l’identité du veilleur… Et bien il n’était même pas nommé. Si le texte se voulait récit, il manquait cruellement de références : un écolier aurait été plus précis. La jeune fille grimaça en songeant à la tête que feraient les maîtreurs à la vue d'un tel ouvrage.

Héro feuilleta de nouveau le manuscrit, sans trop d’espoir, et ne trouva toujours ni sommaire ni index ; ni auteur ni notes, de quelque sorte que ce fut. L’événement s’était-il déroulé entre les murailles d'Astrée, ou bien était-il antérieur à la grande Scission ? Agacée, elle abandonna sa lecture et reporta son attention sur le griffonet.

Assis dans une position improbable, ailes ouvertes autant que la cage le permettait et patte en l'air, il se léchait le ventre, en équilibre précaire. Le fauna semblait bien moins terrible que ses congénères du récit. Héro n'avait pas plus tôt pensé cela que la créature, emportée par un coup de langue plus vigoureux que les autres, bascula en avant et s’écrasa le bec contre les barreaux.

Les griffonets ne disaient rien…

Un fauna aussi maladroit pouvait-il véritablement parler  ?

— Eh, gros malin ! tenta-t-elle.

L’animal se releva, l'air passablement froissé, mais ne lui prêta aucune attention.

Marysa, en revanche, leva une tête ensommeillée.

— Quoi  ?

Héro lui sourit et referma le livre. Son amie s’était endormie après avoir écouté le récit du cambriolage, de la découverte du grenier et des menaces de Bergevin, sans même passer la chemise qu’Héro lui avait prêtée. Si tout ceci ne leur avait laissé que le temps de feuilleter quelques livres, l'ensemble l’avait secouée.

— Je disais “c’est le matin”, improvisa Héro.

Marysa leva la main pour se protéger d’un rayon de soleil qui lui tombait pile dans l’œil :

— Merci, j’avais cru remarquer, ronchonna-t-elle.

Elle s’extirpa de ses couvertures et posa un regard encore brumeux sur le panier en osier et son étrange locataire.

— J’espérais vaguement que tout ceci n’était qu’un songe-creux...

Héro remonta ses genoux contre elle pour dissimuler la pointe de déception qui lui perçait le cœur.

— Tu n’as jamais souhaité que quelque chose d’inattendu se produise ? tenta-t-elle. Une aventure, un secret...

Son amie lui jeta un regard qu’Héro ne reconnaissait pas. Elle s’agita, mal à l’aise, et détourna les yeux.

— C’est comme quand nous étions enfants, poursuivit la jeune fille, et que nous croyions avoir trouvé quelque chose de nouveau, seulement pour découvrir qu’un scient l’avait déjà théorisé avant nous. Sauf que cette fois-ci...

Marysa secoua ses boucles blondes.

— Une découverte, oui ! Pas ça...

Elle désigna du menton le griffonet qui dormait toujours dans son panier.

— Il y a de quoi bouleverser des décennies de Science... L’arbre des espèces... La morphologie des vertébrés... Le classement encyclopédique  ! J'aurais préféré une trouvaille moins spectaculaire, conclut-elle, avant d'entreprendre de défroisser sa robe de crêpe noir.

Héro caressa le plumage de la créature du regard.

— Je n’avais jamais vu de véritable chouette effraie...

— Mais ça n’est pas une chouette ! s'emporta Marysa. Et ce grenier...

Elle balaya la pièce de ses yeux clairs.

— Il est complètement hérétique, Héro... Ce sont des livres d’avant la Scission... Pleins de délusions...

Héro posa instinctivement la main sur son manuscrit.

— Qui te dit que ces créatures n’existent pas ? Hier soir encore nous ne savions pas qu’elle, elle existait, fit-elle en pointant le griffonet du menton.

Marysa eut un rire sans joie, qui ne lui ressemblait guère.

— Je t’en prie ! Un vertébré à six membres, passe encore, mais tu ne me feras pas croire que des mammifères à feuilles et des insectes fleuris existent ailleurs que dans ces bouquins !

Héro ne répondit rien. Les aquarelles et le conte du griffonet brûlaient dans ses pensées.

Le silence de la jeune fille radoucit Marysa.

— Que vas-tu faire pour Léontin  ? reprit-elle.

Héro haussa les sourcils :

— Me dénoncer, bien sûr ! L’audience commence à onze heures.

Son amie la regardait avec ce qui ressemblait à de la pitié.

— Tu ne crains pas leur punition  ?

Héro reporta son attention sur la verrière. Marysa ne comprenait pas.

— Ce n’est pas la bonne question, dit-elle enfin. Mais non, je suppose qu’il n’y a plus grand-chose que je craigne...

Un silence désagréable s’étira entre elles, avant que Marysa ne se lève maladroitement pour récupérer quelques affaires.

— Tu pars déjà  ? s’étonna Héro.

Marysa attachait ses boucles blondes.

— Je suis désolée... Ma mère doit m’attendre...

Elle suspendit son geste, une épingle en main, l’autre entre les lèvres  :

— Nu veux fe ve vienne  ?

— Pas la peine, s’amusa Héro, de toute façon personne ne sera impressionné par ton éloquence.

Marysa lui jeta un faux regard noir, avant de pouffer et d’attacher sa dernière épingle :

— Parfait, débrouille-toi toute seule !

Héro se leva avec son visage le plus contrit :

— Je te raccompagne  ? Je ne voudrais pas que tu te perdes et que tu tombes nez-à-nez avec un mammifère à feuilles !

Marysa fit la grimace et refusa en riant tandis qu’Héro lui ouvrait la trappe.

— Bon courage ! lui glissa-t-elle avant de descendre l’échelle, et ne te fais pas dévorer par un lézard géant ou un Bergevin fleuri !

Héro lui sourit et referma le mécanisme sur ses boucles d’or.

Marysa partie, le grenier replongea dans son mystère enivrant. Un vent léger traversa la béance du toit et agita quelques-unes des pages d’un manuscrit qu’elles avaient abandonné devant la verrière.

Héro ne savait pas vraiment pourquoi elle avait caché à Marysa le chapitre du griffonet.

Était-ce pour l’épargner, ou pour se venger de ce regard interdit qui lui avait échappé au récit de son cambriolage  ?

Car il fallait se rendre à l’évidence : le griffonet en chair et en plumes apportait la preuve vivante que la moindre créature de ces étranges bestiaires n’était pas une hérésie.

Qui savait ce que le manoir cachait encore  ?

Héro enfila un pantalon grossier par-dessus sa chemise de nuit et extirpa de sa besace un grand sac de nourritures diverses.

Le moment était venu d’appâter.

Elle commença par glisser un peu de viande séchée et un biscuit entre les barreaux de la bestiole, avant de répartir le reste et quelques quartiers de pommes et de graines en tout genre à terre. Après un instant de réflexion, elle déverrouilla délicatement le panier d’osier et le laissa entrouvert. Marysa aurait sans doute préféré garder la créature sous contrôle.

Mais Héro n’aimait pas les cages.

La jeune fille s’assit dans l’ombre du grenier avec une pile de manuscrits, là où le matin ne perçait pas encore, et résolut d’attendre un peu.

Le griffonet, qui s’était ostensiblement lové dos à elle, ne remarqua pas immédiatement que le panier était entrebâillé. Ce ne fut que lorsqu’il agita une aile pour chasser le rayon de soleil qui venait lui chatouiller les plumes que la porte pivota complètement.

La créature releva la tête et cilla plusieurs fois de ses grands yeux bleus, avant de découvrir la nourriture à ses côtés. En deux coups d’ailes, elle fut sur ses pattes, et avala gloutonnement biscuit et charcuterie.

Alors seulement, elle remarqua sa liberté.

Elle sortit de sa cage avec un léger dandinement de gros chat, sans doute causé par ses deux grandes ailes, et s’avança dans le grenier en jetant des regards suspicieux en direction d'Héro. Les morceaux de viandes dispersés au sol eurent bientôt raison de sa méfiance, et elle s’attaqua résolument… aux brisures de biscuits.

Héro fronça les sourcils avant de rouvrir le manuscrit rose. Les premières pages étaient consacrées à des remarques d’ordre général sur le comportement des griffonets, indifféremment des races représentées. Plusieurs paragraphes écrits dans une plume soignée —beaucoup plus nets que les contes, remarqua-t'elle— agrémentaient le croquis du squelette-type de la créature. Héro eut tôt fait de trouver l’information qu’elle cherchait :

Comme la plupart des hybrides bispéciés à régime alimentaire invariant, les griffonets ont en partage le système digestifs de leurs deux parents. Ils sont donc, pour la plupart, des carnivores stricts, même si certains individus présentent des tendances opportunistes.

Héro jeta un regard amusé sur le griffonet qui venait vraisemblablement d’avaler un morceau de sablé un peu trop gros, et qui s'étouffait avec des mouvements de gorge grotesques.

— Des tendances “opportunistes”, railla-t-elle. T’es pas banal, toi !

La créature recracha le biscuit avant de le picorer à nouveau.

Héro reprit sa lecture, tandis que le griffonet grattait avec dépit dans les feuilles mortes, à la recherche d’un gâteau égaré.

Les femelles étant par nature plus grandes que les mâles, un trait copié sur les rapaces nocturnes, leur appétit est jusqu’à deux fois supérieur à celui de leurs homologues masculins.

Par acquis de conscience, Héro vérifia le sexe de l’animal d’un coup d’œil... Mais le griffonet contemplait maintenant un quartier de pommes qu’il tenait dans ses serres.

Le griffonet, ou plutôt la griffonette.

Aucun doute ne fut plus possible lorsque la créature croqua le morceau de fruit d’un coup de bec décidé.

— Eh, tu vas pas tout manger, non  ? protesta Héro.

Pour toute réponse, la griffonette entreprit de décimer les pommes.

Héro n’eut pas le cœur de la chasser. Pour ce qu'elle en savait, cette espèce pouvait bien être l’un des principaux prédateurs du grenier. Avec un représentant aussi goulu, les autres créatures, si tant fut qu’il y en eut, devaient trembler pour leur vie au fond de leur cachette, et le piètre appât de la jeune fille n’avait aucune utilité.

Elle ne s’avéra pas vaincue pour autant : il restait les plantes du grenier.

Héro se leva le plus discrètement possible, et la griffonette se contenta de pivoter la tête dans sa direction sans pour autant cesser de mâcher son quartier de fruit.

L’arbre l’attendait, écrasant de majesté. Ses larges feuilles d'or arboraient de curieuses nervures qui se déployaient en boucles et en arabesques, très différentes des symétries classiques. Héro n'avait pas la moindre idée de l’espèce à laquelle appartenait ce botanum et elle se prit à supposer qu'il faisait l'objet de l'un des ouvrages du grenier.

Comment survivait-il dans cette pièce ? Héro posa la main sur son écorce lisse et s’accroupit pour observer ses racines de plus près. Leur entremêlement était recouvert de feuilles à demi-décomposées et de cette mousse violette à long brins doux qui poussait le long de la fuite. En creusant un peu dans les débris de plantes, Héro découvrit qu’ils avaient constitué au fil du temps une couche d’humus d’une bonne coudée d’épaisseur qui allait décroissant en s’éloignant de la verrière et de la trouée du toit, la manne véritable de cette forêt miniature. Les racines de l’arbre couraient à l’horizontale dans cette terre inespérée et leurs nœuds de bois clair affleuraient sous les feuilles. Autour de la trappe, là où réapparaissait le plancher ravagé par les intempéries, elles étiraient leur ultime phalange dans l’espoir de rencontrer une nouvelle source. Le spectacle du bois vivant sur les lattes de chêne vernies offrait un contraste saisissant qu’Héro savoura quelques minutes. C’était comme si la charpente redevenait l’arbre qu’elle avait été autrefois.

La jeune fille reporta son attention sur la base de l’arbre qu’elle grattait toujours lorsque ses doigts rencontrèrent une forme inattendue entre les racines : comme un angle plat et dur coincé directement sous le tronc. Elle tira sur l’objet qui se désagrégea sans plus de résistance.

C’était le coin ouvragé d’un ancien manuscrit. D’élégants renforts de métal enserraient le vieux cuir de la couverture et l’avait probablement protégé un peu plus longtemps de la gourmandise de la pluie.

L’arbre poussait sur un livre.

Héro reposa avec respect le coin métallique. Voici donc où se trouvaient les ouvrages qui manquaient aux étagères de la bibliothèque.

Elle s’approcha de la crédence la plus ensoleillée, sur laquelle deux manuscrits de botanique étaient restés ouverts durant un temps incalculable. Dans le creux de leurs reliures, de petites herbes avait pris racine, et quelques jeunes feuilles faisaient de l’ombre aux paragraphes.

Héro les ôta avec soin, referma délicatement les ouvrages et achevait de les ranger lorsqu'un grignotement dans son dos attira son attention.

À court d’appâts, la griffonette fouillait la terre de ses griffes et semblait avoir exhumé un autre manuscrit enfoui. Elle saisit le coin de la couverture de cuir entre ses serres étrangement habiles et la porta à son bec. Héro s’empressa d’intervenir :

— Tu penses qu’à manger, toi !

Il était hors de question que la créature dévaste les quelques manuscrits qui étaient encore lisibles.

— Va réviser ton régime alimentaire ! la tança Héro.

La griffonette en laissa tomber son coin de livre avec un glapissement comique. Héro agita un peu les bras dans l’espoir de la faire fuir, mais la créature se rassit et se mit à l’observer avec intérêt. La jeune fille, amusée, renonça à ses moulinets.

— Je te fais pas peur, c’est ça ?

La créature claqua du bec, pleine d'espoir.

— Oui, lui répondit Héro, je suppose que c’est mieux comme ça. Mais j'aurai le livre que tu voulais grailler.

La jeune fille fouilla dans ses poches à la recherche d’un dernier biscuit mais ne trouva qu’une grosse miette. Il n'y avait plus rien d'autre de comestible dans le grenier-forêt.

— On échange ? C’est pas gros, c’est vrai, mais c’est tes préférés !

La griffonette ouvrit de grands yeux et se leva avec empressement. Les ailes frémissantes, à demi-levées pour pouvoir décoller assez vite, elle fixait la friandise de ses étranges pupilles qui se dilataient et se rétractaient continûment. Elle semblait se préparer à bondir sur sa proie qui, en l'occurrence, n'était pas plus grosse qu'une phalange. Soudain inquiète de perdre l’une des siennes dans l'affaire, Héro lança la miette. La créature fit un bond démesuré, attrapa la friandise de justesse, puis prolongea son saut de deux battements d’ailes qui la portèrent sur le dossier du fauteuil cerise le plus proche, où elle avala son trésor tout rond, d’un petit coup de tête triomphant.

Avant de reporter son attention sur les poches d'Héro.

La jeune fille se perdit un instant dans la contemplation des oreilles pelucheuses puis reprit l'examen du parquet de terre battue. Là où creusait la griffonette se trouvait un manuscrit usé et imbibé d’eau. Les planches botaniques qu'il arborait se dissolvaient en vastes tâches aqueuses : l'ouvrage semblait prêt à se déliter au moindre contact. Héro tira un petit bureau de bois sculpté jusqu'à l'endroit où le soleil taperait au plus fort de la journée et, avec des précautions infinies, y déposa le manuscrit trempé sans oser en tourner la moindre page, puis retourna fouiller le sol du grenier.

Lorsqu’elle acheva enfin de sonder le bord de terre qui s’égrainait autour de la trappe, sept nouveaux manuscrits séchaient en plein soleil, sur différents meubles que la jeune fille avait regroupés devant la verrière. Certains n’avaient pas souffert du passage du temps ; ils brillaient encore de l'éclat du neuf, alors même qu'ils avaient patienté de longues années ensevelis sous les feuilles mortes, tandis que d'autres, pourtant soigneusement rangés sur les étagères, étaient couverts de mousse et de plantes en tous genres. Héro les avaient entreposés de son mieux. Elle était même redescendue chercher une chaise dans la chambre de bonne pour pouvoir disposer sa dernière trouvaille, un gros livre bleu du doux nom d’Hybrides Lépidoptériques.

La jeune fille contempla son nouveau domaine d’un œil critique : une grosse vingtaine de manuscrits patientaient désormais sur des étagères ou bien au soleil. Le vent agitait doucement leurs pages jaunies et les hautes graminées du parquet. Un sifflement musical naissait dans les grandes herbes auquel un oiseau invisible pépiait un élégant contrepoint. La griffonette avait disparu dans les ombres de la charpente, au grand regret d’Héro.

Le grenier-forêt lui semblait désormais aussi merveilleux que fragile. C’était un biotope à l’équilibre ténu : la probabilité pour que les conditions nécessaires à la vie de cette forêt se réalisent lui semblait si infime ! Héro soupçonnait l’ensemble des espèces de ce grenier d’être tributaires les unes des autres. Plus elle y songeait, plus il lui semblait évident qu’il fallait abattre l’arbre et réparer le toit si elle voulait sauver cette pièce à nulle autre pareille, et, dans le même temps, elle devina qu’il lui faudrait d’abord comprendre parfaitement ce qu’il apportait à l’ensemble, pour pallier sa disparition et protéger la vie minuscule qui l'habitait.

Toute une colonie de scarabées dorés, dont Héro supposait qu'ils n’existaient nulle part ailleurs, s'affairaient au pied de l'arbre. Certains déplaçaient des morceaux de feuilles brillantes soigneusement découpés, d'autres de microscopiques touffes noires et blanches, et tous progressaient à la suite les uns des autres.

À la grande surprise de la jeune fille, trois individus posèrent soudain leur fardeau pour aller agiter leurs antennes étincelantes autour du coin de livre métallique qu'elle avait reposé sous l’arbre, avant de le soulever chacun d'un côté et de l'emporter dans la file. Curieuse de découvrir le nid de ces nouveaux spécimens, Héro remonta la colonne de coléoptères.

Leur voyage n’était pas sans danger : plusieurs carapaces d'or ternies étaient prisonnières des larges fleurs d'une liane grimpante. Sous les yeux d'Héro, un scarabée trop curieux s'approcha du cœur noir et luisant d'une corolle béante. La jeune fille hésitait à le sauver du piège, quand soudain la fleur, comme mue par une force invisible, plongea irrésistiblement sur l'insecte, qui se colla contre elle avec un tintement sourd. Les pétales blancs se rabattirent avec pudeur sur le scarabée qui agitait ses courtes pattes, la carapace fermement plaquée contre la fleur qui se paraît d’une délicate teinte pêche. De ce qu’Héro pouvait en observer, la plante semblait dissoudre lentement ses proies au moyen d'une sécrétion d’un orange venimeux. Les corolles en pleine digestion, telles des fruits abominables, exsudaient une poix rouille sombre qui coulait le long des tiges et se figeait au pied de la plante à la manière d'une lave noire pailletée d'or. Abandonnant l’insecte à son triste sort, Héro repoussa les boucles brunes qui lui tombaient devant les yeux et se redressa pour observer une fleur vide. Par quel moyen les scarabées restaient-ils accrochés aux fleurs ? Le centre de la corolle, aussi noir que la bordure était blanche, intriguait de plus en plus l'astréenne. Tout en songeant à la tête que Marysa ferait si elle était encore là, Héro balaya toute prudence et posa un doigt sur la surface sombre : le cœur n’était ni mou ni collant, mais plutôt sec et dur comme une pierre froide. Avec la certitude de voler de découverte en découverte, Héro cueillait une corolle vide lorsqu’un immense papillon orange fondit sur la fleur au scarabée fraîchement capturé, et réduisit les pétales en charpie à l'aide de… quatre pattes griffues.

La jeune fille s'approchait sans oser en croire ses yeux, quand la bestiole (qui n'était manifestement pas un papillon) tourna furieusement vers elle une petite tête reptilienne, auréolée de fourrure de bourdon, et lui montra des crocs minuscules en grondant. Héro recula précipitamment –ce qui était ridicule face à une créature à peine plus longue que sa main, antennes comprises– et le fauna replongea son long cou dans la fleur pour dévorer le ventre tendre du scarabée. Peu enthousiaste à l’idée de se faire mordre par une bestiole inconnue parée de couleurs aussi vives, Héro résolut de feuilleter les manuscrits les mieux préservés, espérant y trouver les faunae et les botani qui peuplaient le jardin. Les textes, –les contes, se corrigea-t-elle– étaient tous plus illisibles les uns que les autres, mais au bout de quelques manuscrits, elle reconnut des élytres métallisés au détour d'une planche anatomique. Les scarabées se nommaient caparaçons d'or, et quelques recherches de plus dans le même ouvrage (Réseaux aurifères) la récompensèrent avec le chapitre de la liane-piège qui, apprit-elle, répondait au doux nom de « l'aimante ». Elle n'eut pas le temps de déchiffrer la moindre information supplémentaire, car une grosse goutte de pluie tomba tout droit du ciel en plein sur sa page ouverte.

Le temps changeait.

Héro courut mettre les livres au sec, puis alla chercher un grand baquet de cuivre qu’elle installa au troisième étage, là où l’eau du grenier-forêt s’égouttait vers les niveaux inférieurs. Elle espérait ainsi ralentir la décrépitude du manoir... sans se faire d’illusions : si la bâtisse n’était pas assainie au plus vite, les combles finiraient par descendre d’un étage et ensevelir leur précieux contenu.

La matinée était bien entamée lorsqu’Héro se résigna à quitter le grenier, maculée de terre des pieds à la tête, la besace pleine de fleurs étranges, de caparaçons d’or évidés et de fioles de sécrétions d’aimante. Elle se lava avec soin, sans parvenir à rincer tout à fait l’émerveillement qui l’habitait encore, et se vêtit de son chemisier le plus sage et d’une grande jupe d’un gris humble qui répondait à la couleur du ciel. La jeune fille regroupa ensuite les feuillets du dossier de la grand-mère de Léontin et le trousseau du grand-pierre, mais pas sans lui avoir ôté la clef du grenier-forêt qu’elle suspendit à une longue chaînette d’argent passée à son cou. Porter ce trésor sur elle constituait sans doute un risque de plus, mais savoir son secret battre si près de son cœur donnait à Héro un courage bienvenu.

Après réflexion, elle troqua sa besace pleine de trésors contre une large bourse de daim souris –elle n’avait pas besoin d’une nouvelle échappée de griffonet en plein Astrée– et noua ses cheveux en un chignon d’autant plus strict que ses pensées débordaient d’herbes folles. Son miroir lui renvoya l’image d’une grande fille terne dont seuls l’éclat des yeux conservait un grain de feu.

Elle était prête pour l’audience.



L’apprentie délusionniste qui tenait l’accueil de la Guilde ne leva même pas la tête lorsqu'Héro se présenta à son comptoir.

— Une audience exceptionnelle occupe actuellement les maîtreurs de la Guilde, récita-t-elle platement, sans quitter des yeux les notes qu'elle consultait. Le pavillon est fermé aux non-initiés jusqu'à midi…

La réceptionniste s'interrompit le temps de griffonner quelque chose dans sa marge, avant de conclure dans un soupir :

— L'ensemble de la Guilde à grande hâte de rouvrir ses portes.

Héro ravala l'ironie qui lui montait aux lèvres et arbora son sourire le plus humble :

— Je suis venue apporter mon témoignage à l’audience de Maîtreur Aslénide.

L'apprentie releva la tête et la détailla du regard.

— J'ai reçu ordre du président lui-même de ne laisser entrer personne, Mademoiselle, fit-elle, les sourcils froncés.

— N’a-t-il vraiment mentionné aucune exception  ?

À quoi jouait Bergevin  ? Était-ce une manœuvre pour radier Léontin  ?

L'apprentie retira ses lunettes avec un geste las et les briqua sur le coin de sa manche.

— Ses mots exacts : « À moins que quelqu’un ne force le passage à coup de pied-de-biche ».

Héro sentit le rose lui monter aux joues, et hésita un peu avant de lancer :

— Je suis Héro Brintaigu. C'est moi qui ai cambriolé les archives.

La réceptionniste suspendit son geste et écarquilla les yeux. Il lui fallut un petit moment avant de reprendre lentement le nettoyage de ses lunettes.

— Dans ce cas, je suppose que vous êtes attendue...



La réceptionniste frappa à la porte du conseil, puis s’effaça pour laisser entrer Héro. Le brouhaha qui s’élevait depuis l’autre côté de l’huis ne décrut pas le moins du monde, aussi la jeune fille poussa-t-elle la porte sans attendre d’y être invitée. Une douzaine de vénérables délusionnistes s’invectivaient autour d’une grande table ovale au bout de laquelle se tenait un maîtreur voûté qui plaidait de son mieux :

— … mais ça n’a jamais justifié de bannir qui que ce soit ! Je ne compte plus les noms d’oiseaux entendus à cette table ! Hier encore, ici-même, un bon tiers d'entre vous m’accusait d’être “un vieil ahuri”. À ce compte-là, il ne restera bientôt personne dans la Guilde ! Notre bon Léontin regrette sans doute ses fâcheux propos...

L’intéressé eut un sourire carnassier :

— Bien au contraire, mon cher Philibert, bien au contraire. Et si c’était à refaire, j’aurais volontiers enrichi le lexique ordurier employé à cette table.

Le dénommé Philibert sembla perdre quelque peu le fil de son argumentaire, et les membres du conseil protestèrent avec véhémence.

Parmi eux, seuls Léontin et Bergevin patientaient calmement. Ils furent les premiers à remarquer Héro. Si Léontin s’assombrit brutalement, un sourire éclaira le visage poupin de Bergevin, et il leva tranquillement une main. Aussitôt, le silence se fit dans l’assemblée.

— Chers confrères, voilà une invitée qui gagne à être entendue ! Que nous vaut l’honneur de votre visite, Mademoiselle Brintaigu  ?

Héro redressa sa haute taille et rassembla son courage. Était-ce bien sage de céder au chantage de Bergevin  ?

Un peu tard pour reculer, songea-t-elle en voyant tous les délusionnistes la dévisager avec curiosité. Elle s’obligea à desserrer les poings et s’appliqua à ne pas regarder le président.

— Lorsque la commission qui étudiait ma mère lui a retiré son carnet, se lança-t-elle, j’ai supplié pour qu’il lui soit rendu. Je n’ai pas cru les délusionnistes qui soutenaient que cet objet aggravait son mal.

— La croyance n’y fait pourtant rien, Mademoiselle, l’interrompit sévèrement l’une des membres du Conseil. Cette décision n’était pas un caprice, mais l'aboutissement logique de nos recherches et expériences. La pathologie de votre mère laissait peu de place à l’amateurisme, comme l’a prouvé son décès prématuré aux mains de Maîtreur Aslénide.

Une violence sourde s’alluma dans les veines d’Héro, mais elle hocha la tête sans oser porter les yeux vers Léontin. La maîtreuse la fixa un instant et se tourna vers Bergevin :

— Je vous avoue, Président, que je ne comprends guère pourquoi cette audience ne pouvait attendre.

Le président de la Guilde la tranquillisa d’un geste et fit signe à Héro de poursuivre.

La gorge sèche, la jeune fille garda les yeux baissés de peur que puisse s’y deviner sa colère qui couvaient encore, et reprit son aveu  :

— Je craignais que l’absence du carnet ne tue ma mère, alors j’ai résolu de le lui ramener moi-même.

Un long silence s’étira dans la pièce, dérangé seulement par le grincement d’un fauteuil. Héro n’osait plus le briser. Des coups sourds battaient à ses tempes, prisonnières de son chignon trop strict. Elle s'avança et retourna son sac au-dessus de la table du conseil : un pied de biche, le dossier de Mariana Aslénide et le trousseau du grand-pierre s’écrasèrent sur le bois vernis. Les maîtreurs tressaillirent, et bientôt tous l’invectivèrent :

— Insensée !

— … mais nul ne l’a fait et...

— Songe-creuse !

— … des générations sans une telle infamie...

Héro recevait leur colère sans plus s’émouvoir. Il lui semblait avoir franchi la ligne que son impatience avait toujours redoutée et, parvenue de ce terrifiant côté, elle n’y trouvait aucun monstre qu’elle craigne réellement. Elle redressa la tête.

Cela faisait plusieurs jours déjà que son monde avait brûlé.

Au milieu du chaos, Léontin la fixait tristement. Héro soutint son regard sans faiblir.

Bergevin déploya soudain sa longue silhouette, et la tablée retrouva progressivement le calme. Les maîtreurs se rassirent et bientôt il ne resta que Bergevin et Héro debout, dressés l’un en face de l’autre. La jeune fille aurait juré que l’ombre d’un sourire flottait sur le visage du président, pourtant lorsqu’il prit la parole, sa voix résonna avec gravité

— Pardonnez mes confrères, Mademoiselle Brintaigu, mais il y avait bien longtemps que notre belle cité n’avait plus connu un tel acte de vandalisme.

— C’est un scandale ! Il faut avertir l’Inquisiscience ! chevrota un vieux maîtreur.

— Quoi, pour une malheureuse porte  ? railla Léontin. Et est-ce toi, Marcus, qui portera cette nouvelle de première importance aux si patientes oreilles de l’inquisisciente Palleas  ?

Le vieillard blêmit et bafouilla une réponse inaudible.

Bergevin eut un geste apaisant.

— Paix, chers Maîtreurs ! Il est vrai qu’il ne serait pas sage de faire appel à l’Inquisiscience pour un acte d’une telle insignifiance. Après tout, il ne s’agit jamais que d’un peu de bois et d’une jeune fille égarée par la douleur.

La coiffure d’Héro lui vrillait la tête. Une étrange part d’elle-même regrettait furieusement que son geste soit balayé d’un simple revers de main.

La maîtreuse qui avait interrompu Héro plus tôt reprit calmement la parole :

— Il est vrai que cela fait peu, Président Bergevin. Toutefois, pour qui regarde au-delà des contingences matérielles, le geste n’est pas aussi anodin que vous semblez le croire. Voilà bien longtemps que nul n’avait aussi ouvertement nié les connaissances d’une Guilde. Si le dernier crime contre la science nous paraît bien lointain à tous, il en est à cette table qui se souviendront pourtant des terribles conséquences de l’hérésie. Cette jeune fille s’est depuis longtemps détournée de la lumière des Scients pour suivre passionnément ses intuitions. Nous ne sommes pas si loin des délires de la Sombre Décennie.

À ces mots, Léontin frappa du point sur la table :

— Mais de quels délires parlez-vous  ? Celui de croire que l’imagination est aussi salutaire au cerveau humain que l’air à nos poumons  ? Au reste, Héro ne suivait aucunement quelque fantasque intuition, mais le fruit de mes années de recherches. Laissez l’enfant en paix et débattez avec moi, devant la Cour des Scients s’il le faut.

La maîtreuse eut un sourire sans joie et croisa ses longs doigts fins devant elle.

— Je vous entends, Maîtreur Aslénide, et cependant je ne vous comprends pas. Qu’appelez-vous donc “le fruit de vos recherches”  ? Si vous songez à Madame Brintaigu, il faudra m’éclairer de vos lumières. Votre méthode, si révolutionnaire soit-elle, n’a-t-elle pas mené une éminente botaniste à ronger des fleurs comme une bête, oubliant tous les poisons que sa science aurait dû reconnaître  ?

Les yeux de Léontin se chargèrent d’un terrible orage, et toutefois il ne répondit rien. Héro le dévorait du regard, brûlait de bondir à son secours, de combattre avec lui la froideur de ses pairs, mais il se taisait toujours, comme vaincu. C’était plus que la jeune fille ne pouvait en supporter :

— Ce n’est pas vrai !

La voix d’Héro n’avait pas porté très loin, mais c’était suffisant pour faire résonner les murs de pierre. Une forme de pitié s’était allumée dans le regard de certains maîtreurs, et nul ne l’interrompit.

— C’est la violence de la commission qui a poussé ma mère à se donner la mort... Elle savait, elle savait les plantes qu’elle avalait, et c’était pour vous échapper, pour que vous arrêtiez de la voler... De la torturer !

Léontin releva ses yeux défaits. Héro sentait sa voix trembler, mais rien ne pouvait plus l’arrêter :

— Ma mère s’est suicidée. Ceux qui prétendent le contraire sont aussi ceux qui ont détruit sa vie. S’il fallait désigner un responsable, c’est votre commission que je traînerais en justice !

Héro se tut, et les vieilles arcades de la salle répétèrent doucement son cri. Lorsque les derniers échos périrent, la maîtreuse se leva à son tour :

— C’est une accusation très grave que vous portez, Mademoiselle.

Son regard se fit dur.

— Nul ne devrait tenir de tels propos devant le conseil de la Guilde sans en subir les terribles conséquences. Et cependant, en vertu de votre jeune âge et par égard pour le malheur qui vous afflige, je suis disposée à les oublier, et j’invite mes collègues à suivre mon exemple.

Héro releva la tête, surprise par la sollicitude de la délusionniste qui lui faisait face.

— Toutefois...

La voix mielleuse de Bergevin s’immisça dans la conversation.

— Ne rappeliez-vous pas à l’instant-même la recrudescence des atteintes faites à la Science  ? Mademoiselle Brintaigu n’en est plus à ses premières démêlées avec l’Académie, et seule une année la sépare encore de son apprentissage. Peut-on toujours la considérer comme une enfant  ? Ne serait-il pas temps de sévir  ?

— À mon époque, chevrota un maîtreur, de tels outrages ne seraient pas restés impunis. Qui ne respecte pas le travail de ses aînés ne devrait pas avoir le privilège d’étudier sous leur houlette. Il faut renvoyer cette jeune fille de l’Académie.

Héro sentit son estomac se contracter, mais le délusionniste qui avait pris la défense de Léontin –Philibert– leva un visage catastrophé :

— Vous n’escomptez tout de même pas creuser le fossé qui sépare notre société d’une citoyenne qui n’y retrouve plus ses marques ? Il convient au contraire de lui rendre le goût de la Science, au risque d’ostraciser une Astréenne en devenir. Vous pourriez aussi bien la bannir séant de la cité-libre !

Une nouvelle nuée de protestations en tous genres prit son envol et frémit tout autour de la jeune fille.

— Assez ! tonna Bergevin. Vous oubliez notre responsabilité dans cette sombre affaire.

Le président se tourna vers Héro.

— Il est vrai que la faute repose également sur nos épaules, jeune Brintaigu. Léontin Aslénide n’aurait jamais dû accéder à la maîtrise. Voilà trop longtemps que ses théories fumeuses corrompent le travail de notre noble Guilde. Fort heureusement, rien n'entrave plus le déménagement de la famille Brintaigu.

Héro ne put retenir un mouvement de colère et Bergevin plissa les yeux :

— Nous ne saurions exposer plus longtemps des citoyens fragiles aux fantasques expériences de Maîtreur Aslénide. Son cas requiert toute notre attention, aussi je vous propose à tous de choisir promptement la sanction de cette jeune fille. Maîtreuse Atrias ?

La femme au chignon blanc avait levé le bras.

— Il faudrait pourtant consacrer plus de temps à l’affaire Brintaigu...

— Un temps que nous n’avons malheureusement pas, râla une autre maîtreuse. Dois-je rappeler que nous sommes à moins de dix jours de la Fête de l’Invention ? La commission d’aujourd’hui nous coûte déjà un temps précieux. J’ai mieux à faire que de palabrer sur des impertinences d’adolescente.

Maîtreuse Atrias reprit, sans paraître troublée par l’interruption :

— … et je suggère à cette fin de reporter son procès véritable : cette affaire dépasse la simple impertinence. Suspendons le cursus de Mademoiselle Brintaigu jusqu’à la fin des festivités. Je crains que les études ne lui semblent par trop théoriques : que sa sanction soit d’assister un maîtreur durant toute la préparation de la Fête. Au contact de la Science, la raison lui reviendra peut-être.

Philibert acquiesça avec force :

— Je préconiserais également de privilégier d’autres disciplines que le délusionnisme. Rien ne sert de redoubler la colère de cette jeune enfant.

— Vous êtes bien trop doux ! protesta un maîtreur. De mon temps, les sanctions n’étaient pas calibrées à l’avantage du réprouvé !

— Je vous en prie, Basile, se moqua la maîtreuse pressée d’en finir, n’envenimez pas un débat déjà si chronophage. Laissons la fillette subir la sanction d’Atrias. Il sera toujours temps de sévir après la Fête.

Bergevin repoussa son siège :

— Que tous ceux qui approuvent la suggestion de Maîtreuse Atrias lèvent la main !

Il y eut un moment de flottement dans l’assemblée, puis Héro vit des mains s’élever de toutes parts. Bergevin promenait son regard satisfait autour de la table, et bientôt il ne manqua plus que le vote de Léontin.

— Bien, conclut le président en se tournant vers la jeune fille. Mademoiselle Brintaigu, nous allons notifier l’Académie de notre décision. Vous pouvez dès à présent vous considérer comme suspendue, et le nom du maîtreur que vous servirez jusqu’à la Fête de l’Invention vous sera communiqué dans les plus brefs délais.

Il attrapa une clochette d’argent qui tinta avec allégresse. La jeune apprentie à lunettes passa la tête dans l’entrebâillement de la porte :

— Lisa, veuillez raccompagner Mademoiselle Brintaigu.

Un grand vide s’était emparé d’Héro. Elle accrocha une dernière fois le regard de Léontin, et ce qu’elle y lut alluma une multitude d’étincelles glacées et brûlantes sous la peau de ses joues. Effroi et fureur les hantaient tous deux, ricochaient dans les ruines de leur audience. Tandis qu’Héro tournait le dos au Conseil et suivait Lisa hors de la pièce, il lui sembla longer un abîme. L’Académie menaçait de s’écrouler sur son avenir, et un vertige nouveau s’ouvrait devant ses pas.



Elle attendit longtemps sous la barbe de lierre du pavillon des délusionnistes. Le soleil tombait lentement derrière le Phare des Sciences qui s’habillait de faux reflets de flamme. L’Académie imposait ses géométries marmoréennes dans la lumière inversée du midi déclinant, et Léontin ne reparut que lorsque le zénith périt derrière la coupole.

Il vint s’assoir aux côtés d’Héro, sur les marches aveuglantes de sa Guilde, et les éclats du jour eurent tout le temps de se perdre entre ses mèches grises avant qu’il ne parle. Enfin, tandis qu’ils perdaient tous deux leurs regards dans les rues poudreuses d’Astrée, sa voix trembla, comme une note à lui-même suspendue entre constat et promesse  :

— Jamais plus je ne franchirai cette porte.

Héro posa la tête sur son épaule, et laissa le soleil brûler les couleurs qui rôdaient encore sous ses paupières.

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