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Agathe Bordeaux

lundi 9 août 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Conte de l'Orfraie des clochers

L'Orfraie des clochers









l était guetteur de nuit, en haut du clocher, mais les ténèbres qu’il scrutait rôdaient de plus en plus près des murailles de son cœur. Cela faisait longtemps que son vieux village n’était plus qu'une ombre dans son dos, car il dormait à l’heure où d’autres veillaient, et veillait à l’heure où d’autres dormaient. Sous la lueur froide des étoiles, il avait peu à peu oublié la couleur du jour et le visage de ses semblables.

Ne restait jamais que le néant.

Il advint qu’au matin d’une nuit, tandis qu’il sondait son cœur avant sa longue garde, il y trouva, tranquillement lovées, un peu de ténèbres.

Il n’en fut pas surpris.

Tout au plus légèrement attristé.

Ou réconforté.

Il l'avait appris très tôt : les murailles étaient faites pour être franchies.

Alors, il replia proprement sa petite couverture et reprit son poste sous la cloche d’argent. Rien n’aurait pu l’empêcher de veiller. Il avait le souvenir d’une époque révolue, où les heures nocturnes pesaient sur ses jeunes paupières et les fermaient peu à peu.

Comme ils s’étaient moqués de lui !

Nulle brise ne traversait son balcon et les cimes de la Forêt Bleue se tenaient coites, plus que de coutume. Cependant, la corde qui pendait du clocher se balança et un tintement grave tomba de la charpente. Le guetteur leva les yeux, et le petit peu de ténèbres niché en lui frissonna, mais la cloche ne fit pas plus d’échos. Quelques reflets bleus scintillaient dans les hauteurs. Les ombres intranquilles s’étirèrent jusqu’à frôler les parois de son cœur.

Il ne restait plus beaucoup de temps.

Il était hanté.

L’obscurité le gagnait et réveillait délicatement les remords qui le rongeaient.

Déjà, il croyait voir des torches arder sous les sapins crépusculaires, et la lune cligner sur des reflets de lames. Il battit des paupières et tout s’éteignit dans la Forêt Bleue. Le veilleur s’obligea à respirer profondément et repoussa un peu les ombres qui le gagnaient. La nuit lui envoyait son cortège de visions furieuses et risquait de lui faire manquer le danger véritable.

Il ne restait plus beaucoup de temps, mais il veillerait jusqu’au bout.

Aucun vent ne secouait son repaire, cependant la cloche tinta à nouveau. Comme les ténèbres plantaient leurs griffes dans son cœur, le veilleur porta la main à sa poitrine et glissa au sol.

Un cri guttural descendit du clocher et de ses échos naquit un étrange tumulte sous la muraille.

Étincelles.

Paroles étouffées.

Acier.

La joue contre la pierre froide, le veilleur sentit son sang se glacer dans ses veines.

On attaquait le village.

Se soutenant de son mieux aux meurtrières, le garde leva un bras -contre son cœur, qui le torturait- et agrippa la corde de la cloche. Les doigts gourds, il sonna l’alarme de toutes ses forces.

La cloche d’argent fracassa ce qu’il restait de la nuit et abattit ses volées de métal dans les ombres du village. Il sembla au veilleur que son cœur se figeait tout à fait, tétanisé par le vacarme. Plus rien n’existait que ce gong terrible : des pierres de la tour aux tympans du veilleur, Luinivers entier semblait être frappé dans la même résonnance.

Le garde redoubla d’efforts, tirant la corde à s’en faire éclater le crâne.

Dong !

Les villageois s’étaient-ils éveillés ?

Dong !

Avaient-t-ils eu le temps de prendre les armes ?

Dong !

Sa famille était-elle sauve ?

Cette dernière question lui souleva le cœur, et il trouva la force de se relever : la cloche d’argent s’essouffla quelque peu.

Dans les silences, entre ses battements, nul bruit.

Entre les créneaux des murailles, nulle flamme.

La Forêt Bleue étendait sereinement son empire.

Le veilleur serra plus fort la corde contre lui, mais laissa la cloche se taire.

Où était l’armée ?

Lentement, il tourna ses regards vers le village, son angle mort, sa charge.

La lune étirait ses ombres immenses entre des bâtiments en ruines.

De l’envahisseur, des villageois, nulle trace.

La bourgade entière était anéantie, toitures et cheminées effondrées.

Disparues.

Parties en fumée, sans cendre dans les airs.

Le vent agitait sauvagement des lambeaux de lierre en haut des charpentes mises à nues, et le cœur du veilleur explosa.

Il les avait tous tués.

Les ténèbres rugirent dans ses oreilles sonnées.

Le veilleur perdit pied, se soutint à la corde. Un glas péremptoire tomba du clocher et le guetteur se souvint.

Il était jeune.

Trop, peut-être.

Il était fatigué.

Trop, sans doute.

Il avait fermé les yeux, un instant.

Un instant de trop.

Les cris, le feu, la fureur.

Lorsqu’il avait sonné la cloche, le village était déjà perdu.

Luinivers vide respirait lentement.

Des lames d'air hululaient entre les arcades ouvertes aux quatre vents. Le veilleur avait froid. Son cœur tout noir ne lui faisait plus mal.

Restait-il seulement un être, un témoin de sa douleur ?

Combien de nuits à veiller les ruines de sa vie ?

Le garde noua la corde, et se pendit.


La cloche d’argent vrilla l’air dans une lente plainte, sa bélière se tordit et s’arracha à son joug.

L’homme et le métal chutèrent ensemble entre les échelles de bois.

L’homme et le métal s’écrasèrent en bas du clocher. L'argent rompit ; le guetteur hurla, le corps en pièces.

Goutte à goutte, le remord et les ombres s’écoulèrent hors de son cœur dévasté, et grimpèrent dans les hauteurs.

Un frissonnement de plumes agita la charpente, et un à un, portés sur des ailes inaudibles, les griffonnets descendirent du clocher.

Des éclats affûtés tombaient de leurs yeux, et leurs cris éveillaient la rumeur d’une armée en marche.

Le veilleur contemplait la spirale de ces grandes faces blanches, et crut y voir l’ombre des valses de sa jeunesse.

— Vous étiez là, souffla-t-il.

Les griffonnets ne disaient rien et le regardaient mourir.

Commentaires

Mon Dieu. C'est beau. Et c'est noir, tellement noir...

Bravo.
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lundi 9 août à 14h53
C'est à la fois très beau, très poétique... et absolument horrifique ! J'ai adoré, tu as très bien dosé. J'en ai des frissons **
 1
lundi 9 août à 17h00