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Agathe Bordeaux

vendredi 9 juillet 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 6

Car tu as fait la Lumière



Un Institut d'astronomie devenu cité-libre !

Plus de guerres, d’hérésies, une ville entière à rebâtir de leurs valeurs !

Quel fut le premier décret des Astréens ?

Un couvre-flammes pour rendre la nuit aux étoiles.

Humilité de Scient ! Beauté de la nature !


Inquisisciente Palléas,

Discours d'ouverture du tricentenaire de la Grande Scission


H éro n'avait encore jamais mis les pieds dans le Phare de la coupole, et encore moins pour une Passation.

Le Phare.

Un nom bien pompeux pour un malheureux balcon qui n'avait jamais vu la mer, songea-t-elle dans le hall de l'Observatoire des Sciences. Au fond de la pièce, un escalier titanesque se ramifiait pour mener aux différentes loges de l'Hémicycle du Phare.

Au pied des marches, deux gardes vérifiaient l'identité de ceux qui étaient venus célébrer le travail de Desdémone Brintaigu. Lorsque vint le tour d'Héro, la jeune fille ne put réprimer un frisson devant le regard froid du soldat de la Science. Entre le marbre de l'escalier et les reflets glacés des épaulières de l'homme, l’Observatoire entier lui sembla avoir perdu la vie. Fallait-il adopter la froideur des morts pour leur rendre hommage ?

Héro redressa sa haute silhouette, tendue d'un mauve si foncé qu'il en paraissait noir, et ajusta la couronne de fleurs qu'elle avait tressée à ses cheveux pour l'occasion.

— Déclinez votre identité, intima le garde.

Héro obtempéra et le soldat se perdit un instant dans sa liste tandis que son collègue jetait des regards mauvais à la tenue de la jeune fille. Celle-ci rougit en songeant au cuir fatigué de sa vieille besace.

— Héro Brintaigu, émergea enfin le premier, en tant que parente de la défunte, vous êtes attendue dans la loge du flambeau.

— Et je vous conseillerais de renoncer à cet ornement tapageur, se permit son comparse, les yeux rivés à ses quelques fleurs. Il n'est pas temps de nuire à l'honneur de Maîtreuse Brintaigu.

Héro ficha ses yeux gris dans ceux du planton.

— Ces fleurs sont mortes, rétorqua-t-elle, acide, et je vois mal comment quelques plantes séchées pourraient offenser une botaniste qui partage leur sort.

Piqué, l'homme déjà impressionnant se raidit dans son armure, mais Héro était au-delà de l'exaspération. Elle ouvrait la bouche pour enfoncer le clou quand un bras se glissa avec élégance sous le sien :

— Ah, te voilà enfin ! la gourmanda Léontin.

Son ton badin ne trompa pas Héro. Le délusionniste n'était pas amusé.

— Je vous prie de bien vouloir pardonner la fougue de ma jeune amie, s'inclina Léontin, mais la semaine a été éprouvante.

Le garde à la liste nota son nom et les pria de monter rapidement à leurs places, sous le regard courroucé de son collègue. L'accrochage avait causé un attroupement léger qu'ils étaient pressés de disperser.

Léontin embarqua fermement Héro dans l'escalier, et la jeune fille se dépêcha de ramasser les plis de sa robe afin d’éviter de trébucher. Le velours lie de vin se mit à lui peser de plus en plus au fil des marches, et, lorsqu'ils parvinrent sur les coursives de l'Hémicycle, Héro n'eut pas le courage de regarder par-dessus la rambarde forgée. Il lui semblait que le moindre faux pas l'enverrait s'écraser en bas du dôme, au milieu du parterre où tant de gens attendaient que l'on honore sa mère. Heureusement, Léontin n'avait pas desserré sa prise, et il ne la lâcha que lorsqu'ils eurent gravi le dernier palier. Seuls ses yeux de vieux lion empêchaient Héro de filer se tapir dans les fauteuils adossés à la paroi de pierre, mais la jeune fille nota qu'ils contenaient plus d'inquiétude que de colère.

— Le respect qui est dû à ton deuil ne te protégera pas longtemps, remarqua simplement Léontin, ne prends pas trop goût à provoquer les plus puissants que toi.

La jeune fille s'attendait à une remontrance, mais le regard de Léontin se faisait doux. Il effleura la couronne de fleurs avec l'ombre d'un sourire avant de s’effacer devant Héro.

La jeune fille lui serra l'épaule avec reconnaissance avant de reporter son attention sur la loge. C'était un grand balcon de marbre qui courait sur la face interne du dôme, et qui reliait avec élégance l'Hémicycle de pierre avec sa coupole de verre. Des voûtes arachnéennes s'ouvraient sur le ciel nocturne, et, entre elles, des fauteuils offraient une vue plongeante sur les paliers inférieurs et le parterre déjà bien rempli. Au centre de ce dernier s'élevait une chaire très haut-perchée sur laquelle Héro apercevait déjà la longue silhouette de Grégoire Mandel. L’apprenti serrait la main de quelques éminents maîtreurs de la Guilde des botanistes.

Héro prit place sur son siège avec le sentiment d'être un oiseau posé sur une branche. Au-dessus d'elle, la coupole de verre s'infléchissait en une haute bulle vitrée. Une vasque d'huile titanesque y était suspendue et se balançait lentement au-dessus de la chaire. Allumé et hissé en haut du Phare, ce flambeau brillerait loin dans la nuit d'Astrée et ferait concurrence aux étoiles.

Car c’était là le propos de la Passation de Lumière.

Une cérémonie d’hommage, seule exception arrachée aux couvre-flammes. Une nuit illuminée par les travaux des Scients.

Les bustes sculptés des plus éminents maîtreurs jetaient leur regard de marbre depuis mille niches creusées à même le dôme, et devant chacun d’eux patientait une chandelle éteinte. À leurs côtés, des maîtreurs en chair et en os prenaient place, les mains jointes sur des cierges neufs. Ils formaient une chaîne ininterrompue qui s’enroulait autour des escaliers avant de courir le long des loges.

Un léger mouvement de foule attira l’attention d’Héro. Au parterre, les invités recevaient chacun une chandelle, distribuée par des enfants munis de larges paniers. La même scène devait se reproduire partout dans la cité-libre. Tout Astrée attendait que se répande la lumière du Phare des sciences.

Comme elle avait aimé ces cérémonies, petite ! Elle se souvenait de ces nuits frissonnantes, les mains serrées autour de sa petite lanterne, le cœur battant, les yeux rivés sur le Phare qui pouvait à tout instant rompre leurs nuits de son soleil artificiel. Soudain, la coupole s’illuminait et une marée de lumière engloutissait la ville. C’était comme si les astres venaient se poser entre les pavés de la cité-libre, comme s’ils habitaient les constellations, comme si l’univers changeait de nature. D’un seul coup, les étoiles pâlissaient, et l’obscurité devenait moins profonde, le monde plus petit, abrité sous un grand dôme d’encre, et les Astréens se souvenaient alors qu’ils habitaient ce petit espace, chaleureux et fragile. C’étaient des nuits durant lesquelles achever la science semblait imaginable : lorsque les galaxies retiraient leur clarté abstruse, le monde semblait plus simple, et avec elles disparaissaient toutes les énigmes de l’univers.

Héro fut tirée de sa rêverie par le parfum de Marysa qui flotta jusqu'à elle. Elle leva les yeux et tomba nez à nez avec son amie et ses boucles d'or. Marysa, somptueuse dans sa robe de crêpe noir, un panier de chandelles à la main, lui tendait un sourire triste et une grande bougie. Héro accepta les deux avec gratitude, et son amie lui tourna le dos le temps de distribuer les cierges à toute la loge. Elle salua Johannes, qu'Héro n'avait pas vu s'installer, avant de se glisser dans le fauteuil d’à côté avec un grand soupir.

Héro haussa un sourcil amusé.

— J'ai toujours de la peine pour les porteurs des paniers, se justifia Marysa. Mère m'inscrivait pour toutes les cérémonies, je n'en pouvais plus de tous ces escaliers.

Elle agita sa corbeille vide à l’intention d'un enfant pâlichon équipé d'un panier semblable qui entamait la montée vers la loge, et ce dernier s’illumina avant de filer sans demander son reste.

— Comme si les adultes ne pouvaient pas se servir tous seuls, maugréa Marysa.

Héro ne s'étonnait plus que son amie ait ses entrées dans la loge d'honneur. En tant que fille de l'inquisciente la plus influente d'Astrée, peu de portes lui résistaient. Elle connaissait personnellement la moitié des habitants de la cité-libre, et avait même été invitée plusieurs fois au palais des Genii.

Une vague de gratitude affola le cœur d’Héro, et elle attrapa la main de son amie. Elle n’avait pas su la remercier pour ces longues semaines de soutien. La jeune fille s'apprêtait à se rattraper lorsque Marysa lui coupa l'herbe sous le pied :

— Tu n'aurais pas un truc à grignoter ? Je meurs de faim.

Héro pouffa et plongea la main dans sa besace… Avant de se faire pincer sauvagement un doigt par le ballotin de gâteaux.

Elle sursauta violemment et le panier de Marysa roula à terre.

— Il y a une bestiole dans mon sac ! s'exclama Héro.

Marysa se remit de sa surprise la première et elle empoignait la besace pour l'examiner de plus près quand les lanternes de la salle furent toutes soufflées d'un seul coup.

La Passation de Lumière commençait.

Loin sur l'estrade, une unique chandelle s'alluma, révélant la silhouette fripée de l'aînée de la Guilde des botanistes. À ses côtés se tenait Grégoire, droit, sans notes, le regard fier.

Entre eux, exposée sur un petit guéridon de marbre blanc, se dressait une urne noire.

Des cendres.

Plongées dans l'ombre d'un buste voilé.

Héro frémit et Marysa reposa la besace pour serrer sa main.

La vieille botaniste se racla la gorge. Plus un seul bruit ne folâtrait dans l’assemblée.

— Au commencement de la Guilde de botanique, Maîtreuse Darmoisier initia trois apprentis.

Le long des murs arrondis s'allumèrent les bustes marmoréens des maîtreurs botanistes d'antan, d'abord un, puis trois.

— Ces apprentis devinrent maîtreurs, et les trois en formèrent deux, deux devinrent quatre, et quatre furent bientôt six.

Au fil du discours de l'aînée, des lueurs tremblotantes venaient animer les visages de pierre de tous ces Scients que le temps avait dévorés.

Héro sentait une paix inattendue descendre sur elle. Les regards pétrifiés de générations de maîtreurs honoraient la vie de sa mère, sa passion, son œuvre. Elle rejoignait le panthéon de ceux qui l'avaient précédée.

Héro écoutait ce silence minéral s'emparer de l'assemblée des vivants, et son cœur se desserrait un peu. L'aînée égrainait la liste des botanistes, et l'Hémicycle du Phare étincelait des mille veilleuses des chercheurs de jadis.

— Et à mon tour, j'initiai mon apprentie qui devint Maîtreuse Brintaigu.

Bercée par les chiffres, Héro fut presque surprise d'entendre nommer sa mère. Elle se pencha vers l'estrade et vit Grégoire ôter, avec un respect infini, le satin noir qui couvrait le buste de Desdémone. L'aînée hocha la tête et recula dans l'ombre, laissant le jeune homme seul en scène avec le buste de sa maîtreuse.

— Mon nom est Grégoire Mandel, apprenti de Maîtreuse Brintaigu et de Maîtreur Philéas.

C'était la délusion de Desdémone qui avait été cause du dédoublement de la formation de Grégoire. Savait-il que nommer ses deux professeurs rappelait cruellement l’éviction de “Maîtreuse Brintaigu” ? N'était-ce pas hypocrite de saluer dans la mort celle qui avait été rejetée de son vivant ?

— Il y a peu s'est éteinte une maîtreuse noble et innovante, enthousiaste et courageuse, qui a su captiver un jeune élève féru de botanique. Nous sommes réunis cette nuit pour honorer sa flamme, car la Science ne craint la mort d'aucun d'entre nous.

Grégoire alluma une veilleuse sous le menton de pierre tandis que l'assemblé répétait dans un grand frissonnement :

— Car la Science ne craint la mort d'aucun d'entre nous.

Marysa avait parlé pour deux : les yeux rivés sur la sculpture qu'elle ne reconnaissait pas, Héro n'était pas parvenue à desserrer les dents.

— Maîtreuse Brintaigu a renouvelé ma perception des règnes du vivant, poursuivit Grégoire, et ses travaux ont fait honneur à la lignée de ses ancêtres. Il faut de la force pour porter loin le flambeau de ceux qui nous ont précédés, mais il en faut peut-être plus encore pour retracer leurs pas dans les cavernes de la Connaissance et bifurquer là où tous ont manqué une voie plus tortueuse et plus vraie.

Un malaise secoua l'assemblée. Il était malvenu de rappeler que la Science ne marchait pas toujours vers le progrès en ligne droite. Grégoire continuait, les yeux rivés à ceux de son mentor statufié, et Héro crut reconnaître dans son regard la même flamme que celle qui éclairait le visage de pierre.

— Maîtreuse Brintaigu ne s'est pas seulement élevée au niveau de ses ancêtres, mais elle a sublimé leurs œuvres en les allégeant des ombres qui y étaient restées attachées.

L'apprenti ferma les yeux et se mit à réciter :

— “Mes travaux auront prouvé aux yeux de tous, je l’espère, que les trois règnes définis par l’illustre Maîtreur Astérios sont débordés par l’éventail des comportements vivants qui s’offrent à nous. Je peux affirmer aujourd’hui que sa tripartition ne recouvre pas le champ du réel. J'ai l’honneur immense d’avoir prouvé que certains êtres se tiennent à la frontière de Botaniae et Fauna : insectorum herba ne dévore-t-elle pas des mouches ? Botaniae établit des stratégies de survie qui, pour être singulièrement plus lentes que celle des animaux et des insectes, n’en sont pas davantage éloignées. On ne peut diviser le vivant en règnes, de la même façon qu’il est parfois difficile de le séparer en êtres. Les espèces dépendent les unes des autres, comme le cœur dépend des poumons. Il me semble désormais que le vivant ne tolère aucune frontière. Tous les objets de ce monde ne forment-t-il pas la longue et ininterrompue chaîne des êtres ?”

Un murmure coléreux prit naissance sur les bancs des botanistes et des encyclopédistes, mais Grégoire n'avait pas terminé. Il laissa la foule épuiser son humeur, ouvrit les yeux, et acheva son hommage :

— “Je soutiens que l’univers entier est un seul être immense.”

— Hérésie ! cria quelqu'un.

Il y eut un mouvement au parterre et, dans le clair-obscur, Héro et Marysa devinèrent que les gardes de la Science évacuaient l'importun. Droit devant le buste de sa maîtreuse, Grégoire n’avait pas tremblé.

Le temps d'une cérémonie, l'honneur de Desdémone était intouchable.

Un grincement interrompit la scène, et tous se tournèrent vers la vasque d'huile qui descendait de la coupole avec des grâces de lustre.

Grégoire s'empara de la veilleuse de Desdémone et la leva à bout de bras :

— Je dis que cette œuvre ne sera pas oubliée, car la Science ne craint la mort d'aucun d'entre nous. Moi, Grégoire Mandel, pour un temps voix unique de la cité-libre, prononce ton hommage, car tu as fait la Lumière.

La bougie tremblotait de tous ces regards tournés vers elle, mais lorsqu’elle toucha la vasque sa flamme se mua en incendie dans un embrasement d'orage. L’huile brûlait de ses mille langues de feu et léchait de ses reflets sanglants les visages des citoyens tendus vers elle. Une vague de chaleur frappa Héro et l'engloutit dans sa lumière dévorante. Des centaines de pommettes de pierre s'avivèrent aux couleurs de la flamme, et Héro eut la sensation vertigineuse de voir des milliers de paupières battre dans les lueurs qui dansaient sur les murs. Pour un temps, les maîtreurs de jadis ouvraient leurs yeux de pierre pour contempler le visage de celle qui les rejoignait.

Grégoire souleva un flambeau ouvragé et le plongea dans la flamme juste avant que la vasque ne commence sa lente ascension.

— J'ai été ton élève et je porterai ton œuvre à la connaissance de tous, car tu as fait la Lumière. Je chercherai tes fautes et je suivrai tes traces, car tu as fait la Lumière. Quand le moment viendra, un autre s'avancera et relèvera ce flambeau, car j'aurai fait la Lumière.

À ces mots, le parterre entier brandit une armée de cierges que Grégoire allumait avec son flambeau. Chacun s'abreuvait à la flamme de son voisin, et une lente onde de feu submergea la salle. Bientôt, les lueurs escaladèrent les bougies que les maîtreurs portaient dans les escaliers et débordèrent sur les balcons. Héro regarda Marysa cueillir la lumière du bout de sa chandelle et se tourner vers elle, et la jeune fille sentit un sourire s'allumer sur son visage tandis que sa propre mèche s'embrasait.

Desdémone avait toujours aimé cette cérémonie. Du coin de l'œil, Héro regardait Léontin et son père se transmettre la lueur lorsqu'un tonnerre d'applaudissement secoua la salle. La vasque avait atteint son point culminant et répandait sa lumière sur la cité-libre du haut de sa flèche de verre.

Héro se leva et entraîna Marysa à sa suite vers les vitraux des arcades. Leurs yeux peinèrent tout d'abord à traverser la nuit profonde, mais une étoile s'alluma bientôt quelque part sur le parvis de la coupole, puis deux, puis une dizaine, et c'était comme assister à la naissance inversée de l'univers, le dos réchauffé au brasier du tout premier soleil. Des galaxies trouaient peu à peu le néant des ténèbres et entamaient leur lente révolution. Le ciel renaissait sur les pavés de la ville, et, le cœur à l'envers, Héro regardait les gouffres plier sous les étoiles.

Marysa passa un bras autour de ses épaules, et Héro se blottissait contre elle lorsqu'un cri perçant s'éleva de la loge :

— Un rat !

Les deux jeunes filles se retournèrent dans un bel ensemble et découvrirent le spectacle désolant de la moitié de la loge debout sur les fauteuils de velours, chacun s'accrochant de son mieux à sa bougie et à la manche de son voisin. Et leurs regards dégoûtés s'attachaient à…

— Ta besace ! souffla Marysa.

En effet, éventrée au milieu des gradins, la vieille besace d'Héro avait vomi son contenu avec application. Gâteaux brisés, nœuds papillons, loupe, crayons, épingles à cheveux et morceaux de parchemin étalaient leur désastre aux yeux du beau monde d'Astrée. Héro se sentit rougir, mais n'eut pas le temps de s'appesantir sur sa honte car la besace bougeait.

Marysa et Héro échangèrent un regard éloquent. Ce qui avait mordu Héro tantôt se trouvait encore dans la sacoche. Le gratin d’Astrée piaillait et se bousculait pour descendre les escaliers, tandis que quelques courageux tentaient de s’approcher de la besace.

—  Du calme, citoyens, du calme !

Deux gardes des Sciences tentaient de remonter le courant de la foule.

—  Laissez passer !

Le tumulte peinait à se calmer et les soldats tentaient en vain de réguler l’évacuation de la loge. Les deux jeunes filles profitèrent du désordre pour se rapprocher de la besace qui tressautait, sans savoir comment appréhender l'intrus.

En un éclair, Héro revit Galéio qui crachait après son sac et se débattait pour le fuir. Que s’était-il passé dans le grenier-forêt ?

Les derniers citoyens quittaient la loge : les soldats les aidaient maintenant à rallumer les chandelles qui avaient été soufflées dans la panique. Marysa s’empressa de ramasser les possessions dispersées d'Héro tandis que cette dernière tentait d'acculer sa sacoche contre une marche.

Alors qu'elle se penchait résolument pour attraper la besace récalcitrante, une boule de plume de la taille d'un jeune chat se précipita hors du sac, sauta lestement sur la rambarde de pierre et se jeta dans le vide.

Marysa et Héro se précipitèrent vers le garde-fou, juste à temps pour voir la bestiole se poser dans les ombres de la loge d'en face.

Les deux jeunes filles se regardèrent, secouées. Sur leur balcon, les derniers retardataires et les deux soldats quittaient la loge. Marysa se reprit en premier. Un sourire moqueur se dessinait sur ses lèvres.

— Il faudra quand même que tu m'expliques comment t'arrives à trimballer des animaux vivants dans ton sac sans rien remarquer.

Héro lui flanqua une bourrade, mais reporta bien vite son attention sur le balcon où avait disparu l’animal, tandis que Marysa secouait la besace d'Héro pour y remettre ses affaires. Les derniers Astréens descendaient les escaliers un peu partout dans l’Hémicycle. Nul ne semblait avoir vu l’animal.

— Tu crois que c'était un pigeon ?

— Ça courrait vite pour un piaf… remarqua Marysa.

— Un gros rat alors ?

— Avec des ailes ?

Héro se retourna vers son amie qui brandissait une plume brun clair, tachetée d'ombres. Tout au bout étincelaient des points bleus aux reflets métalliques. Marysa caressait l'objet d'un regard pensif.

— Pour une fois, nos cours de faunologie pourraient se rendre utiles, non ? demanda Héro.

Marysa lui tendit la plume avec un clin d'œil et Héro se concentra :

— C'est une ramige, sans doute du dessus de l'aile. Au vu de la forme et des couleurs, ça fait plutôt rapace… Mais un petit rapace ?

Marysa se pencha de nouveau et passa un doigt le long de la plume :

— Ou alors un jeune rapace… Et elle est si douce… Clairement taillée pour le vol silencieux…

— Une chouette alors ? Avec des points bleus ? Croisée avec un canard, donc ?

Marysa eut un rire.

— Parce qu'en plus de promener un oiseau entier dans ton sac, il a fallu que tu dégottes une espèce rare !

Héro lui sourit sans répondre, mais ses pensées tournoyaient furieusement et agitait dans son esprit les pages du manuscrit à la reliure verte.

Un oiseau rare ? Ou alors… Inconnu ? Se pouvait-il que le grenier renferme ses propres espèces ?

Elle épia de son mieux le balcon d'en face et Marysa suivit son regard  :

— Bon… On va voir ?

Héro acquiesça et, toujours perdue dans ses pensées, quitta le balcon à la suite de Marysa. Elles saluèrent les Astréens qui s’attardaient encore dans les escaliers et se hâtèrent vers la loge dans laquelle l'oiseau s'était posé.

Serait-il encore sur place ?

Les bustes des maîtreurs de jadis les suivaient de leur regard de marbre tandis qu'elles escaladaient une dernière volée de marches et Héro frémit de cette attention trop lourde. Les arcades de pierre jetaient de grands rideaux de ténèbres dans les alcôves et seules quelques étincelles du flambeau les entrouvraient parfois pour révéler furtivement un pouce de parquet ou de velours.

Les deux jeunes filles s'arrêtèrent sous la voûte de la loge et scrutèrent vainement ses ombres profondes.

— Si c'est une vraiment une chouette, chuchota Héro, elle doit prendre son temps pour nous regarder.

Sa comparse lui jeta une œillade moqueuse :

— Si c'est vraiment une chouette, ça ne sert pas à grand-chose de chuchoter.

Héro lui tira la langue et s'enfonça au jugé entre les fauteuils. Ses yeux s'accoutumaient peu à peu aux ténèbres rougeoyantes qui peuplaient la loge, mais dans ces ombres mouvantes elle ne parvenait pas à repérer l'oiseau.

Après quelques minutes de recherche infructueuse, elle se tourna vers son amie :

— Apparemment c'est un gourmand. On pourrait peut-être l'appâter avec les gâteaux ?

La jeune fille devinait que Marysa levait les yeux au ciel :

— Et maintenant c'est un rapace qui aime les sablés !

Héro sourit dans le noir et extirpa les biscuits de sa besace. Elle en émietta un, et, à la réflexion, s'empara d'un deuxième gâteau avant de s'accroupir sous le regard amusé de son amie.

Marysa se baissait à sa hauteur pour la railler de nouveau quand un bruissement de plumes voleta dans la loge. Héro posa une main sur le bras de son amie et lui fit signe de se taire.

Plus aucun bruit ne papillonnait dans les ténèbres.

Héro hésitait à abandonner lorsqu'un cracottement se fit entendre. Les deux amies se regardèrent, et un rire enfla dans la poitrine de la jeune fille qui s'empressa de détourner les yeux.

Rien n'égalait le boucan des biscuits.

La grignotade se poursuivit, de plus en plus proche, avant de s'arrêter subitement à quelques coudées des deux amies, là où les lueurs de la vasque venaient lécher l'ourlet des ténèbres.

Jouant le tout pour le tout, Héro tendit son deuxième gâteau :

— Petit, petit, petit !

À côté d'elle, Marysa étouffait de son mieux un fou rire tandis qu'Héro renouvelait son appel.

Une patte griffue jaillit du noir, vive comme l'éclair, et s'empressa d'engloutir une miette dans les ombres.

Une patte poilue, couverte de fourrure crème.

Toute envie de rire déserta les jeunes filles.

Héro hésita, avant de jeter la moitié de son biscuit à mi-chemin entre l'ombre et la bordure de sa robe.

À nouveau, la patte, une patte de chat, se posa sur le gâteau et l'emporta hors de vue.

— Peut-être que tu trimballes la plume depuis longtemps, murmura Marysa.

Héro devina que le cœur n'y était pas. Elles avaient vu toutes deux la distance immense qui séparaient les deux loges.

Le genre de distance qui exigeait une paire d'ailes…

Alors même qu'Héro tendait la dernière moitié de biscuit devant elle, un roucoulement timide se fit entendre.

Puis un deuxième. Interrogateur.

— Mais… Il réclame, non ? s'insurgea Marysa.

Héro patientait toujours en encourageant les ombres :

— Allez, un petit effort…

Il y eut un silence, puis un mouvement dans le noir… Et enfin, la patte beige revint à la lumière, rapidement rejointe par sa jumelle. Leur fourrure duveteuse s'allongeait légèrement vers l'arrière des membres, en fonçant vers un châtain pâle… Mais bientôt l'animal avança son poitrail dans la lumière, et Héro sentit son sang se glacer. Un visage de chouette la contemplait, comme un grand cœur blanc qui pulsait autour de deux billes noires. Deux grandes oreilles de fourrure brune s’agitaient en tous sens au-dessus de cette étrange face. L'oiseau —l'animal ?— cilla dans la lumière, et ses pupilles se rétractèrent à la manière de celles des félins, révélant deux iris azurées.

La créature pivota la tête à des degrés improbable en gonflant la fourrure de son poitrail, avant de fixer ses yeux d'éclipse sur Héro. Puis sur le sac de gâteaux qu'elle tenait encore.

Deux grandes ailes se déployèrent dans les ombres, et avant même que la jeune fille ait le temps d'esquisser le moindre mouvement, la créature sauta sur sa robe, planta les griffes dans le ballotin de gâteaux, et le ravit dans un grand bond prolongé d'un coup d'aile qui la porta sur le garde-fou.

La raison d'Héro passa par-dessus bord.

La créature qui grignotait ses biscuits avait la tête et les ailes d'une effraie, mais le corps et les oreilles d'un petit félin. Ses pattes velues repliées sous elle, elle grignotait avec un délice évident les gâteaux à même l’emballage qu'elle tenait fermement entre ses griffes. Le bout de sa queue touffue battait l'air avec contentement.

Mais la merveille résidait dans ses ailes. Leurs plumes d'un brun tendre tacheté de plumetis sombres étaient ornées de petits disques bleus qui luisaient avec l'éclat de la nacre ou du tranchant des lames d'acier. C'était comme si le ciel avait troué le châtain de ces rémiges.

— Par la barbe des Genii, jura Marysa.

— Six membres, c'est impossible, souffla Héro.

— Vous là-haut ! gronda une voix. La cérémonie est terminée. Veuillez évacuer la coupole !

Marysa bondit sur ses pieds avec un air angoissé, mais Héro la retint.

— On ne va pas la laisser là ! Il faut que je la ramène…

Son amie lui jeta un regard curieux.

— On n'a pas le temps, mais il faudra bien que tu me dises d'où tu sors cette hérésie sur pattes.

Héro acquiesça, et résolut d’approcher la créature qui avait laissé tomber la bourse vide et se mordillait maintenant le dessous de l'aile.

Aussitôt la créature pivota sa face attentive vers elle, oreilles droites. Le reste de son corps n’avait pas bougé d’une plume.

Incertaine, Héro brandit le demi-biscuit qui lui restait, et avança encore. La bestiole ne semblait pas effrayée outre mesure. Ses grands yeux bleus fixaient le gâteau.

— Bon, tenta Héro, je le remets dans le sac, d'accord ?

Elle joignit le geste à la parole et plongea ouvertement le biscuit dans la besace, avant de la tendre, béante, en direction du hibou-chat.

— Si tu le veux, faut y retourner mon vieux.

Le bec acéré claqua une ou deux fois avec hésitation.

— Eh les jeunes ! Me forcez pas à vous sortir manu militari !

Le soldat montait l'escalier.

— On a plus le temps pour la politesse, décida Marysa.

Ni une ni deux, elle se jeta sur la créature, la saisit à bras le corps et l'enfourna dans la besace sans ménagement.

Héro ignora le feulement outré qui s'élevait du sac et se hâta de refermer les attaches en repoussant les grandes ailes.

Le soldat de la Science arrivait en haut des marches.

— Mais qu'est-ce que…

Le soldat s'interrompit, interdit.

Héro sentit son sang se figer dans ses veines. Elle n'osait pas baisser les yeux vers son sac qui tressautait encore.

— M-mademoiselle Palléas ? C'est vous ? appela le soldat.

Les deux jeunes filles se détendirent, et Marysa composa son sourire le plus innocent pendant qu'Héro retenait un soupir de soulagement.

— Bonsoir Victor ! Je ne savais pas que vous étiez de garde !

Quelle comédienne…

Marysa épousseta discrètement sa robe de crêpe et désigna sa compagne d'un gracieux mouvement du bras.

— Permettez-moi de vous présenter Héro Brintaigu, dont la mère a été honorée ce soir.

Héro repoussa la sacoche dans son dos avec difficulté tandis que le soldat la saluait.

— Tous mes hommages, Mademoiselle. Très belle cérémonie, si je puis me permettre.

Héro lui renvoya son plus beau sourire, douloureusement consciente de son sac qui remuait toujours.

— Je vous remercie, minauda-t-elle. Nous pensions poursuivre la Passation dans la rue.

— Évidemment, Mesdemoiselles !

Le garde s'effaça avec empressement et Héro passa le bras sous le coude de Marysa pour la tirer vers l'escalier. Sa besace venait de lui griffer sauvagement la main.

Héro jeta un coup d'œil vers le parterre tandis qu'elles dévalaient les marches avec le plus de grâce possible. Quelques groupes de maîtreurs s’attardaient encore dans le clair-obscur du flambeau, leur bougie à la main. Héro reconnut la longue silhouette de Grégoire au milieu d'un groupe de botanistes et lui adressa un salut rapide. Fort heureusement, le jeune homme était plongé dans une conversation qui semblait houleuse, aussi se contenta-t-il de saluer Héro de loin. C'était pour le mieux, car un sifflement continu s'échappait maintenant de la besace, comme une théière un peu grave.

Les jeunes filles parvinrent bientôt au bas des marches, et elles n'étaient plus qu'à une coudée ou deux du couvert de la nuit lorsqu'une silhouette s’interposa entre la porte et elles.

— Pas si vite, jeune Brintaigu !

Une voix profonde, pleine de morgue.

Maîtreur Bergevin.

Héro leva les yeux avec appréhension.

Le président de la Guilde des délusionnistes la dévisageait, et Héro lui renvoya son regard de son mieux. Elle haïssait tout chez cet homme, de son catogan pâle au pli hautain de sa bouche.

Bergevin souriait avec l'assurance tranquille de ceux qui se croient encore dans la force de l'âge.

— Ah, ma chère, je vous reconnaîtrais même dans le noir !

Héro tressaillit et se fit violence pour conserver un visage impassible. Bergevin savait-il ? L'avait-il aperçue ? Reconnue ?

Le maîtreur passa un bras sous le sien.

— Marchons un peu, voulez-vous ?

Marysa s'avança et rattrapa son amie par l'épaule.

— Je vais rentrer, si tu t'attardes encore. La journée a été longue. Merci d'avoir porté mon sac, fit-elle en faisant glisser la lanière le long du bras d'Héro.

— Je t'en prie, improvisa la jeune fille. Merci pour tout, hasarda-t-elle sous les yeux —étaient-ils goguenards ?— de Bergevin.

Elle regarda Marysa tourner les talons et sortir, la besace élimée serrée contre sa robe somptueuse. Sa camarade agissait pour le mieux en emportant la créature loin du délusionniste, mais Héro ne put repousser le sentiment d'abandon qui lui pinça la poitrine.

Bergevin regardait lui aussi Marysa s'enfoncer dans la nuit d'Astrée.

— Comme c'est touchant, ironisa-t-il. Une Palléas prête à se mouiller pour son amie… Vous devez donc dégager quelque charme violent, Mademoiselle.

Héro soutint fermement son regard, son air le plus innocent peint sur le visage. Bergevin abandonna tout faux-semblant :

— Car je sais ce que vous dissimulez dans votre immonde gibecière ! Je vous ai vue, dans les ombres !

Dans le cœur d'Héro, la surprise le disputait à la peur. Bergevin avait-il aperçu la créature ? Savait-il de quoi il s'agissait ? Sa gorge était nouée, mais elle articula de son mieux :

— Je ne n'ai aucune idée de ce dont vous parlez. Votre imagination doit vous jouer des tours, Président.

Certes, provoquer Bergevin n'était pas le plus sage.

Certes, elle était en fâcheuse posture.

Mais les cendres de Desdémone brûlaient, hautes et claires, à l'abri pour toujours de Bergevin et de ses traitements barbares. Marysa, étant Marysa, ne craignait rien, et Bergevin n'avait nulle preuve. Héro refusait de se rendre sans panache.

Le maîtreur lui serra violemment le bras.

— Vous vous croyez intouchable. Vous regardez les autres payer pour vos crimes ! Pour quel odieux chantage Mademoiselle Palléas et Maîtreur Aslénide acceptent-ils de dissimuler vos méfaits, je n'en ai pas la moindre idée, mais cela n'a plus d'importance, car vous vous dénoncerez seule.

Le cœur d'Héro battait à tout rompre. Bergevin devait le sentir pulser dans les veines de son bras. Qu'avait-il vu ?

— Vous me faites mal, gronda-t-elle.

Bergevin l’ignora et porta la main à son front avec emphase :

— Mais, j'y pense... !

Il surjouait avec un plaisir évident.

—  Notre cher Aslénide vous aura épargné la dernière nouvelle. Que vous a-t-il dit au sujet de sa convocation ?

Héro serra les lèvres, interdite. Qu'est-ce que Léontin venait faire dans cette histoire ?

— Ou devrais-je plutôt demander, que vous a-t-il caché ?

Le cerveau de la jeune fille tournait à plein régime. Son père lui avait dit que Léontin passerait l'après-midi au pavillon des délusionnistes… Mais elle ne se souvenait pas de la raison.

— Si vous avez des reproches à me faire, tenta-t-elle, il est inutile de vous en prendre au Maîtreur Aslénide.

Bergevin eut un rire sans joie.

— Pas lorsqu'il endosse votre culpabilité.

Il passa la main sous son gilet et en sortit une clef.

Une petite clef dorée.

— Il y de cela une dizaine de jours, je me suis levé plus tôt qu'à l'accoutumée. Des dossiers m'attendaient, aussi décidai-je de venir travailler à la bibliothèque de notre cher pavillon… Mais à mon arrivée, quel ne fut pas mon désarroi devant la porte des archives ! Fracassée ! Je me précipitai pour allumer toutes les lumières du pavillon, mais nulle trace du cambrioleur. Ce n'est que lorsque je vins jeter un œil dans la rue depuis le balcon que j'aperçus une silhouette encapuchonnée se frayer un chemin dans les ombres. Convaincu d'avoir posé les yeux sur mon criminel, je me trouvais cependant dans l'incapacité de l'identifier. Longtemps, j'ai cherché un indice, une trace, une erreur, sans succès… Jusqu'à hier, où je rangeai le bureau des archives, pour y découvrir ceci.

Bergevin caressa amoureusement la clef du regard.

— Saviez-vous, Mademoiselle Brintaigu, que Pierre Aslénide était si fier des outils qu'il s'était forgé, qu'il les avait engravés de son chiffre ?

Héro serra les dents. Et se revit très clairement quitter les archives en laissant la clef sur le bureau. Le temps était venu de payer le prix de sa distraction. Au moins, il n’a pas vu la bestiole, s’encouragea-t-elle.

— Une rapide recherche eut tôt fait de confirmer ma découverte, bien qu'elle ne manqua pas de me surprendre. Qui, en effet, risquait le courroux de la Guilde pour dérober le travail fané de Maîtreuse Aslénide ?

Bergevin ne put retenir un rictus amusé.

— Que d'erreurs… Que d'imprécisions… Quelle hérésie, vraiment, ma chère Brintaigu ! À croire que le mal qui rongeait votre mère court toujours dans votre sang.

Héro fut dévorée par l'envie de lui faire mal, de le frapper pour qu'il se taise…

— Comment osez-vous insulter ma mère au jour même de sa Passation ?

La bouche de Bergevin prit un pli cruel :

— J'ose, Mademoiselle, parce que mes preuves incriminent Maîtreur Aslénide. J'ose, car vous vous tenez là, rayonnante de culpabilité. J'ose, car aujourd'hui notre Ordre a prononcé la mise à pied de votre cher délusionniste. Enfin, j'ose, car si vous n'avouez pas demain à la première heure, Maîtreur Aslénide sera radié de notre Ordre.

Héro arracha son bras à la poigne du maîtreur, et la violence du geste attira l'attention d'un garde. Il suffit cependant d’un signe à Bergevin pour que le soldat se détourne, rassuré. La jeune fille carra les épaules et baissa d’un ton, soupçonneuse :

— Destitué, pour une porte fracturée ? N'est-ce pas excessif, même pour vous ?

Bergevin ne se départissait plus de son sourire.

—  Il se trouve que Maîtreur Aslénide et vous avez le même penchant pour l’irrespect. L’un et l’autre bénéficiez d’une faculté certaine à aggraver votre cas. Quelles horreurs votre cher médecin n’a-t-il pas proférées devant le vénérable conseil aujourd'hui ?

Il fit quelques pas en arrière, avant d'apostropher la jeune fille une dernière fois :

— Sans vous, nul doute qu’il s’empêtrera plus profondément encore. Alors, combien, Héro Brintaigu ? Combien de personnes sacrifierez-vous à vos propres fautes ?

Il tourna les talons, et Héro vacilla. Une haine pure lui roidissait le dos, l'envie d'attraper la vasque et de brûler le maîtreur au bûcher de la patiente qu'il avait laissée mourir.

L'envie de brûler, elle, avec toutes ses erreurs et sa honte, sa honte qui la consumait déjà.


Des grappes d'étoiles fleurissaient aux quatre coins du parvis de la coupole, et Héro les vit trembler et se dédoubler dans les larmes de rage qui lui montaient aux yeux. Elle les essuya furieusement, et s'efforça de trouver Marysa au milieu de la constellation des rues.

Sa poitrine battait encore douloureusement lorsqu'elle l'aperçut au coin d'un bâtiment plongé dans le néant.

Marysa était accroupie, et semblait se débattre avec une forme sombre.

Qui ne pouvait être que la créature.

Héro se précipita vers elle :

— Tout va bien ?

Marysa sursauta avant de la reconnaître avec soulagement :

— J'ai cru que tu n'arriverais jamais. Ça s'agite de plus en plus fort, je ne parvenais plus à le tenir…

Dans la pénombre, Héro distingua de longues balafres noires sur les bras de son amie.

Elle s'empressa de saisir la besace. L'animal se débattait avec sauvagerie.

— C'est un miracle que le cuir n'ait pas lâché, grimaça Marysa en se palpant les avant-bras avec précaution. Malheureusement, le mien n'est pas aussi épais.

Héro lui sourit et se releva, la besace serrée contre elle.

Les grondements de la créature se muaient peu à peu en miaulements déchirants.

— Que voulait Bergevin ? Et que va-t-on faire de ta bestiole ?

Marysa la fixait de ses grands yeux inquiets.

Héro s'efforça de raffermir son cœur : c'était son désastre, elle y plongerait seule.

— Je vais rentrer au manoir et pour cette nuit je la garderai enfermée. Pour Bergevin…

Elle hésita devant les yeux clairs et francs de son amie.

— J'ai fait des erreurs que je dois réparer, éluda la jeune fille.

Marysa la scrutait toujours. Elle semblait hésiter.

— Je rentre avec toi, annonça-t-elle enfin.

Héro voulut protester, mais Marysa ne lui en laissa pas le temps :

— Tu pourrais avoir besoin d'aide avec ta drôle de bestiole ! Je file prévenir l'un des greffiers de ma mère, et je te rejoins.

L'inquisitrice Palléas ne plaisantait pas avec les escapades impromptues de sa fille. Les deux jeunes filles l'avaient appris à leurs dépens dès leur plus jeune âge.

— Mais... commença Héro.

— Pas le choix ! la coupa Marysa. Tu ne me laisseras quand même pas dormir devant le portail, non ?

Héro la contempla avec admiration. Il fallait bien tout le génie de Marysa Palléas pour naviguer habilement entre ses études brillantes et les ennuis sans fin d'Héro. La jeune fille planta ses yeux gris dans ceux de son amie :

— Je ne sais pas ce que je ferai sans toi.

Marysa s'empourpra dans la pénombre baignée de petits astres.

— Une révolution, sans aucun doute ! plaisanta-t-elle.

Une vague d'affection s'abattit sur Héro. Elle libéra un bras et serra son amie contre elle de son mieux. Marysa se laissa faire un moment, avant de se dégager et de tourner les talons en riant :

— Les câlins pleins de griffes, c'est pas trop mon truc !

Héro la regarda partir.

Dans la besace, la créature semblait calmée.

Dans sa poitrine, la tempête criait moins fort.

Commentaires

Il était vraiment cool ce chapitre (comme les précédents en fait). La cérémonie de Passation est superbe, j'aimerais la voir en vrai ** mais du coup, elle ne concerne que les Maitreurs c'est ça ? Ils ont l'air nombreux, donc ça doit se produire assez fréquemment comme cérémonie, non ?
Hâte d'en savoir plus sur le chaouette !
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vendredi 9 juillet à 08h40
Merci Marine !

Oui, elle concerne les maîtreurs, mais tout le monde n'est pas invité dans le Phare.

Et oui, il y a déjà pas mal de bustes !
En plus de trois cents ans, avec une bonne vingtaine de disciplines, ça fait du monde. En plus, à l'époque de la Grande Scission, beaucoup de maîtreurs astronomes du territoire sont venus s'installer à Astrée.
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vendredi 9 juillet à 17h49
Intéressant !
 1
vendredi 9 juillet à 20h16