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Agathe Bordeaux

mercredi 9 juin 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 5

La fuite


Il apparait que tous les êtres de la nature se répartissent en trois règnes distincts que j’entreprends ici de nommer :

Ceux qui absorbent la matière forment la famille Fungi.

Ceux qui convertissent la lumière forment la famille Botaniae.

Enfin, ceux qui ingèrent d’autres êtres forment la famille Fauna.

Trois modes de nutrition, trois familles, trois règnes.

Voilà le critère primordial qui structure le vivant depuis l’aube du temps.

Puisse-t-il ne jamais plus être oublié.

Maîtreur Astérios,

Essai sur l’organisation du vivant,

Première révolution d’Astrée



L es jours se succédaient péniblement et les habitants du manoir faisaient mine de préparer leur vie d’après. Johannes ne quittait plus son atelier, et Héro, qui l’entr’apercevait par les fenêtres, le suspectait de vouloir noyer son chagrin dans l’encre, les rouages, et les croquis de l’imprimeuse. Léontin avait cessé depuis bien longtemps de participer à la Fête de l’Invention, mais cela ne l'empêchait pas de s'enfermer également pour remuer quelques sombres idées dans son étude. Tous savaient cependant que le deuil ne faisait que commencer. La Passation de lumière se tiendrait à la levée de la nuit du quatorzième jour, et dans l’intervalle, il leur fallait préparer l’hommage.

L’ancien apprenti de Desdémone s’était présenté au lendemain de l’Ultimus Gradus. C’était Héro qui lui avait ouvert la porte du manoir oublieux, avec une réticence certaine. Elle n’était encore qu’une petite fille lorsque Desdémone avait été radiée de sa Guilde, et le visage de l’apprenti avait depuis longtemps glissé hors de sa mémoire. Contre toute attente, celui qui s’était présenté comme successeur et garant de la fécondité des travaux de sa mère lui avait toutefois plu d’emblée.

Grégoire Mandel était un jeune homme poussé trop vite, au visage essaimé de taches rousses et au regard fuyant. C’était cette gêne manifeste qui avait séduit Héro. Se reprochait-il de n’avoir pas visité son ancien mentor ? Hélas, les botanistes avaient dû craindre l'influence de Desdémone, et le dissuader de venir s’exposer à la délusion.

Ensemble, Héro et Grégoire avaient rouvert l’atelier de Desdémone sous la grande verrière de la tour orientale, repoussé plantes desséchées, toiles, pinceaux et chevalets, puis fouillé le travail d’une vie. Grégoire, mortifié le premier jour, sans doute écrasé par la maisonnée en deuil, s’était avéré être un compagnon précieux dès le lendemain. Il se souvenait d’une Desdémone Brintaigu appliquée et rigoureuse qu’Héro n’avait jamais vraiment connue. Ils passaient leurs heures assis au milieu de croquis et parchemins éparpillés que la jeune fille triait de son mieux, tandis que l’apprenti botaniste les dispersait à nouveau aux quatre coins de la pièce, distrait par quelques phrases repêchées çà et là et par des rapports d’expériences peu concluantes mais « ingénieuses, quand même, il fallait y penser non ? ». Jour après jour, Grégoire dévoilait à Héro les « intentions ambitieuses » et autres « théories dévastatrices » qui émaillaient le passé de Desdémone.

— C’est quand même incroyable, fit-il au matin de la Passation de lumière.

Accoudé à une grande pile de dossiers qu’il était supposément en train d’empaqueter, Grégoire contemplait l’atelier avec ravissement.

Héro releva la tête de son propre tas de feuilles pour lui jeter le regard faussement exaspéré qu’elle lui réservait depuis quelques temps. Le botaniste en herbe ne se laissa pas démonter :

— C’est parce que tu ne te rends pas compte.

Il leva un doigt et l’agita d’un air docte.

— Les travaux de ta mère n’ont pas fini de résonner au sein de ma Guilde. À force de pointer les stratégies semblables des êtres du règne Botaniae et de ceux du règne Fauna, ta mère a redonné du souffle à la théorie de la chaîne des êtres que personne n’avait plus osé soutenir depuis la démonstration de Maîtreur Astérios. Développement racinaire raisonné, orientation solaire, sensitivité florale... Bien sûr, rien dans ses recherches ne permettaient de détrôner la thèse de la tripartition nutritive, mais cela ne l’a jamais empêchée de soutenir que les règnes Fauna et Botaniae n’étaient pas si distincts qu’ils en avaient l’air...

Héro lui adressa son sourire le moins douloureux :

— Maman n’a jamais craint le ridicule.

Grégoire lui jeta un œil gêné par-dessus ses bésicles rondes, et tritura le lien de cuir qui maintenait le dossier Desdémone Brintaigu. Il semblait réfléchir intensément.

— J’ai été son élève, et je ne le crains pas non plus, fini-il par déclarer en redressant fièrement la tête. J’apporterai les preuves qui faisaient défaut à ma maîtreuse. Je sens confusément, comme elle, que tous les vivants se ressemblent. Les dernières avancées en microscopie montrent assez bien que les êtres sont composés d’unités fondamentales. Je crois que le vivant est tout entier bâti à partir des mêmes pièces.

Héro ne sut que répondre à cela. Que savait-elle des règnes et de la structure du vivant ? Elle s’adossa au mur de vieilles pierres et se tut un instant.

Le réseau de vitrages arachnéens avait déjà capturé quelques rayons du soleil levant, et un air de printemps détrempé tombait sur les bouquets à l’huile et autres natures mortes. Un ronronnement léger au bout des moustaches, Galéio se frottait avec délices contre la lumière d’orage et les chevalets de bois. Héro observa les tableaux et les dessins botaniques. En parcourant les travaux de sa mère, la jeune fille remarquait ce que Grégoire ne semblait pas voir : l’ensemble de cette recherche avait mené Desdémone jusqu’à la délusion et avait causé sa radiation de la Guilde des botanistes. Qu’il y ait eu des éclairs de génie dans les intuitions de sa mère ne changeait pas cela. On ne balayait pas les grandes théories d’un simple revers de pinceau.

Elle soupesa du regard le gringalet monté en graine qui se débattait toujours avec ses documents fraîchement archivés, et se décida à le prévenir.

— Tu ne devrais pas trop t’enthousiasmer dans ton discours, ce soir, lui jeta-t-elle.

Le jeune homme la regarda, interdit, pendant qu’Héro déterrait son deuil. Pourquoi endossait-elle cette cruauté supplémentaire ? Les mains pleines de croquis et de folles peintures, la jeune fille continua à s’arracher le cœur.

— On sait tous les deux que les botanistes ne récupèrent ces archives que pour le principe. Personne ici ne veut d’une théorie fêlée.

— Elle n’a rien de fêlé ! s’insurgea l’apprenti.

Héro vit rouge.

— Regarde autour de toi !

Un bruit de feuilles précipitées leur indiqua que Galéio venait de détaler sans demander son reste.

— Elle a commencé par parler de communication végétale et de plantes sensitives, s’emporta Héro, et puis elle a rajouté des couleurs impossibles sur les planches botaniques, et quelques lunaisons plus tard elle peignait des fleurs qui n’existent pas en essayant de leur parler !

Les échos de son éclat ricochaient sur la verrière.

Les yeux humides, Grégoire se taisait toujours et Héro repoussa la pitié qui montait en elle.

— Ici personne ne sait comment tout ceci est arrivé, ajouta-t-elle en se relevant.

Une nuée sombre avait dû passer devant le soleil, car toutes les couleurs de la pièce lui paraissaient soudainement affadies, et la jeune fille voulut fuir le froid qui lui mordait les côtes et le goût de blasphème qui s’attardait sur sa langue. Grégoire lui jeta un petit regard triste lorsqu’elle se releva.

Les jambes cotonneuses, Héro lui tourna le dos et s’enfuit.


Un regret s’attacha aux pas d’Héro dès qu’elle quitta l’atelier de peinture. Elle avait cru maîtriser sa perte et pouvoir explorer avec douceur et amertume la vie de sa mère, mais voilà qu’elle avait cédé à ce coup de sang pathétique.

La jeune fille pensait se réfugier quelques temps dans sa chambre et longeait les corridors, lorsqu’elle tomba nez-à-nez avec son père qui gravissait les dernières marches de l’escalier.

Les traits tirés de l’inventeur lui serrèrent le cœur. Depuis combien de temps n’était-il plus sorti de sa tanière ? Johannes s’éclaircit la gorge, puis s’adressa à un point perdu quelque part au-dessus de l’épaule d’Héro :

— Léontin est sorti pour une affaire avec sa Guilde, et je vais retrouver Daviel pour graver le reste des caractères mobiles. Tu seras seule au manoir cette après-midi, je voulais te prévenir, ajouta-t-il, comme pour s’excuser.

Héro aurait voulu lui demander combien de lettres de l’alphabet ils avaient déjà sculptées, lui et le forgeron, ou quel temps annonçait son baromètre, n’importe quel sujet léger et dépourvu de ténèbres, mais rien ne franchit ses lèvres. Leur fallait-il désormais des prétextes pour se chercher et s’adresser la parole ?

Johannes lissa le satin de son gilet gris et continua, sans paraître troublé par le silence de sa fille :

— Si je ne suis pas encore rentré, n’hésite pas à partir sans moi à la cérémonie. Daviel m’emmènera peut-être, si nous finissons tard. Ne verrouille pas la grand' porte, je ne suis pas certain que Léontin ait sa clef.

Héro hocha la tête, la bouche sèche, et son père tourna les talons.

Il ne l’avait même pas regardée.


Héro erra longtemps dans sa maison vide. Elle n’osa pas retourner dans l’atelier de sa mère et évita Grégoire avec soin lorsqu’il quitta le manoir. Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle agissait ainsi, cela ressemblait à un jeu : le cœur battant dans les oreilles, tendue pour deviner quel chemin il empruntait et où se mettre pour demeurer hors de sa route. Ce n’est qu’au grincement de la grand’ porte qu’elle regretta un peu de ne pas lui avoir souhaité du courage pour le soir.

Lorsque l’ennui tenailla trop la jeune fille, ses pas la portèrent vers la cuisine où elle projetait vaguement de se préparer une théière de réconfort. Galéio, qui savait flairer les fringales improvisées, attendait avec espoir devant la porte.

— Devant la porte et non dans le placard de charcuterie ? Tu deviens plus poli de jour en jour ! le tança Héro, et le chat vint se frotter contre ses chevilles tandis qu’elle repoussait l’huis.

Une vague d’eau répondit à son geste trop vif, et vint lui lécher les pieds.

La cuisine baignait dans quelques galons d’une eau sombre. Héro jura en avisant le seau débordant de pluie et d’asphodèles fanés qui bavait allègrement. Galéio, dégoûté, s’ensauva, les pattes agitées de tics nerveux. Il avait plu toute la nuit, et voilà que le ciel se déversait dans la cuisine : une cascade de gouttes ruisselait du plafond. Héro ôta ses chaussures et retroussa le bas de sa robe pour patauger vers le bouquet, secrètement heureuse de la morsure de l’eau glacée contre ses pieds nus.

Quelques instants plus tard, elle jetait le contenu du baquet dans le petit jardin détrempé. Les asphodèles froissés flottaient comme les cadavres d’un naufrage tandis qu’ils retournaient à la boue qui les avait vu grandir.

Héro resta un moment à observer la lente noyade des fleurs, et ne fut rappelée à elle que par un clapotis régulier venant de la cuisine. La fuite coulait toujours, et Héro s’empressa de replacer le seau avant de la détailler tout son soûl. La trace de l’eau avait creusé son lit le long du vieux mur écaillé et se perdait dans l'angle du mur et du plafond. Sur son passage prospérait une moisissure violacée.

Héro plongea la main dans sa robe et consulta la donne-temps de Desdémone. L’objet lui renvoya son heure confuse. La jeune fille contempla un moment la course erratique de son unique aiguille, jeta un coup d’œil en direction du soleil, et estima dans un mouvement d’humeur qu’elle aurait bien le temps de remonter à la source de cette rivière domestique avant de partir pour la cérémonie.

En plus de trois décennies, selon les indices qu’Héro avait pu glaner çà et là, Léontin n’avait regroupé que deux informations sur l’affaire de la fuite de la cuisine : qu’elle venait manifestement d’un dégât dans la toiture, et qu’elle devait s’écouler le long d’une cheminée ou d’une colonne d’aération, car l’exploration des étages supérieurs n’avait pas permis de retrouver le cheminement des infiltrations En quelques heures, Héro se promettait de cartographier le détail des méandres de l'écoulement. Elle ne supportait plus de voir sa vie prendre l’eau. Ce projet lui rappela les plans du manoir qu’elle avait arrachés aux archives de la guilde, et elle fila dans l'étude de Léontin pour les récupérer.

Le bureau du délusionniste était un vaste désordre dans lequel la paperasse s’organisait par strates. Héro savait que ce qu’elle cherchait était tout récent et flottait encore sans doute à la surface des amoncellements. Galéio semblait avoir sans cesse les mêmes idées que sa petite maîtresse, car elle le découvrit pelotonné au milieu des cahiers. Héro le cajola tout en fouillant le bureau des yeux, et ne tarda pas à retrouver la chemise de la grand-mère de Léontin.

Elle inspecta cette fois tous les parchemins avec soin, et regroupa sept feuillets, dont chacun lui semblait schématiser un étage. Les remettre dans l’ordre lui prit un certain temps, mais après avoir successivement délogé Galéio du rez-de-chaussée et du troisième étage, il lui sembla que le manoir était en ordre : un plan des caves, un des jardins et un du rez-de-chaussée, puis les trois étages et ce qui devait être les combles. Profitant d’un rayon de soleil qui filtrait entre deux nuages, Héro leva les parchemins superposés devant la fenêtre, et eut le plaisir de constater qu’ils étaient tous à la même échelle. Par transparence, en faisant abstraction des notes de la délusionniste, elle remonta la piste de la fuite et marqua d’une croix sur chaque étage l’endroit où devait passer l’eau. Elle regroupa ensuite les plans, le trousseau du grand-pierre, ainsi qu’une gourde et un sac de biscuits à savourer en même temps que la découverte de la source, et partit vérifier la justesse de ses gribouillages.

Sa large besace accrochée à l’épaule, Héro se lança à l’assaut du premier étage avec le sentiment étrange de partir à l’aventure dans sa propre maison. Un premier sablé volé à ses réserves au coin des lèvres, Héro gravit les marches tout en détaillant la carte. La croix se trouvait quelque part à l’est d’un corridor, dans l’une de ces chambres poussiéreuses que personne n’utilisait plus. Les yeux rivés au plan, Héro traversa les couloirs de papier et de fusain, et ne releva le nez que pour compter les portes du couloir. Parvenue devant celle qu’elle cherchait, elle en essaya la poignée et l’huis céda de bonne grâce. Une lumière pâlie par la poussière filtra dans l’entrebâillement, rapidement rattrapée par l’odeur terreuse de l’eau enfermée entre quatre murs. La jeune fille devina sur-le-champ que la fuite ne s’écoulait pas très loin. Elle jeta un coup d’œil dans la pièce, mais ne put apercevoir la trace de l’infiltration. En désespoir de cause, elle entrebâilla la fenêtre opacifiée par le temps pour repérer l’escalier de la cuisine. Son sens de l’orientation assuré à nouveau, Héro tourna le dos au jour qui s’étirait pour reporter son attention sur le côté sud-est de la chambre. Si elle ne se trompait pas, la fuite devait se faufiler près de l’angle de la pièce...

Héro eut un sourire lorsque son regard se posa sur l’immense armoire de chêne qui l’attendait, sobre et majestueuse. Elle déverrouilla un battant à l’aide du trousseau du grand-pierre, et l’entrouvrit dans un grincement d’articulation rouillée. Quelques manches de brocart élimé la saluèrent vaguement en s’échappant de la penderie.

De vieilles robes, et du linge que le temps avait rendu douteux.

Rien de trop encombrant.

Héro repoussa la porte et s’arc-bouta au mur pour décaler le vieux meuble. L’antiquité résista de son mieux, mais, derrière elle, la jeune fille trouva ce qu’elle cherchait : une longue traînée de moisissure violacée courant du sol au plafond. Léontin ne semblait pas avoir poussé ses investigations très loin...

Forte de son succès, Héro s'élança dans les étages supérieurs, et n’eut pas trop de peine à suivre la piste de l’eau. Celle-ci se faufilait derrière lambris et tapisseries, mais ses astuces n’avaient pas survécu au temps : l’humidité avait depuis bien longtemps grignoté ses meilleures cachettes. Plus la jeune fille montait dans les étages, plus les dégâts de la pluie prenaient de l’ampleur, et quand Héro leva les yeux vers le plafond d’une chambrette du troisième étage, elle vit très distinctement les gouttes en formation sur les longs brins de la moisissure violine.

Et nul moyen d’accéder à l’étage supérieur.

Héro se laissa tomber sur un fauteuil poussiéreux, et sortit biscuits et cartes. Son expédition touchait à sa fin, et l’après-midi également. Il faudrait bientôt se préparer pour la Passation de lumière, mais pas avant d’avoir localisé le trou dans la toiture. Héro se pencha sur les plans au fusain. Une nouvelle fois, elle admira la main sûre qui les avait tracés. De part et d'autre des pièces avaient été dessinées une multitude de détails, principalement des poignées sculptées et des serrures ouvragées qu’Héro avait pu admirer au fil des étages. Sur le plan des combles était dessinée une clef rondelette ornée d’élégants motifs floraux. Elle avait la sensation étrange de marcher entre deux époques du manoir : celle de sa ruine progressive, qu’elle connaissait depuis toujours, et celle de sa conception, qui s’étalait en papier sous ses yeux. Ce pèlerinage l’émouvait, elle se sentait si proche soudain de ses lointains ancêtres... L’idée lui arracha un sourire. Peut-être que cette expédition était son moyen à elle de se préparer à la Passation de lumière...

À la connaissance de la jeune fille, seul un étroit escalier vermoulu, loin dans l’aile est, permettait de monter dans les combles. Cependant, il lui faudrait alors traverser l’intégralité du manoir sur les poutrelles et des planchers que le temps avait grandement fragilisé, et que Léontin lui avait interdit depuis longtemps. Et de fait, Héro, qui se sentait pourtant aventureuse, n’avait pas une grande envie de se risquer là-haut. Pire : sur le plan des combles, un grand espace s’ouvrait au-dessus de la pièce dans laquelle elle se trouvait actuellement, mais aucune porte n’y avait été schématisée. Il n’y avait qu’une seule explication possible : quelque part dans les environs devait se dissimuler une trappe.

La jeune fille sortit une grande loupe de sa besace, et détailla le dessin de la chambre, puis du couloir et des chambres attenantes sans remarquer la moindre suggestion d’une ouverture quand soudain, sur le plan des combles, elle remarqua une croix légère dessinée vers le fond, à l'est de la pièce.

Prise d’une inspiration subite, Héro leva de nouveau les plans devant le soleil et reporta cette croix sur le plan du troisième étage. Cela tombait dans un petit couloir qui desservait la salle d’eau et une chambre de bonne. La jeune fille remballa papiers, loupe et gâteaux et se précipita à l’endroit indiqué. Le plafond du petit couloir était de lambris foncé, d’autant plus sombre que la coursive était aveugle. Héro s’empara d’une chaise abandonnée dans la chambre de bonne et l’escalada pour inspecter le plafond de plus près. Elle ne remarqua d’abord rien, et ce ne fut que lorsqu’elle renonça à se servir de ses yeux pour passer ses doigts le long du plafond que quelque chose se produisit.

Une des lattes du lambris venait de s’enfoncer sous ses doigts.

Héro la fit coulisser : dans le rectangle de bois qu’elle avait libéré se devinait une petite serrure d’or fleuri, cousine évidente du schéma de clef qui avait retenu son attention un peu plus tôt.

Le cœur d’Héro se mit à battre plus fort. Quel genre de grenier nécessitait des ferronneries aussi délicates ? Le grand-pierre s’était visiblement aménagé un espace secret. Et quelle meilleure cachette pour une clef qu’un énorme trousseau ? La jeune fille extirpa la quarantaine de clefs cliquetantes de sa besace, et entreprit de trouver le passe aux fleurs d’or. La clef ouvragée, assez petite pour tenir dans la paume d’Héro, l‘attendait là, coincée entre deux consœurs plus grossières. Héro la libéra de l’anneau immense pour l’observer un instant. Une longue liane de métal s’enroulait autour de la tige pour l’habiller de minuscules feuilles de lierre. Sur l’anneau ouvragé de la clef brillaient de grandes fleurs, un papillon au corps étrangement longiligne et un minuscule scarabée d’or.

C’était une pure merveille.

Et la promesse d’une aventure.

Héro glissa le passe dans la serrure, et les deux jouèrent aisément, avec un déclic clair que le temps n’était pas parvenu à érailler. La jeune fille poussa sur le panneau de bois, et un flot de lumière et de poussière mêlées s’abattit sur elle, alors que la large trappe basculait en grand. Elle tâtonna sur les bords de l’ouverture et il lui sembla que ses doigts couraient sur un parquet réchauffé au soleil. Un parfum de vieille forêt descendait de la trappe.

Héro sentit du bout des doigts ce qui ressemblait aux barreaux d’une échelle de bois repliée sur elle-même. Après quelques essais infructueux, elle parvint à la tirer vers elle, et le mécanisme se déploya docilement à travers la trappe. Héro repoussa sa chaise et gravit les barreaux, le cœur battant et la tête pleine de coffres au trésor et de laboratoires secrets. Elle se hissa au niveau du parquet, mais la pièce ne contenait rien de tout cela.

Une lumière de vitrail et de serre verdoyante s'écoulait tout autour d'elle et jetait ses rayons dans une pièce confortable, de la taille d’un petit salon, haute de plafond et traversée de part et d'autre par les poutres de la charpente. Une large rosace filtrait le soleil de la fin du jour.

Et cette couleur de feuillage venait d’un arbre.

Immense.

Enraciné au plus près du ciel et dont les branches lancées à travers la toiture ouvraient un chemin vers les nuages.

Héro resta saisie un instant devant la majesté la scène. Des tourbillons de poussières voltaient lentement entre les nuances du crépuscule tandis que les reflets de la rosace allumaient des braises sur le plancher couvert de feuilles automnales. Un vent léger joua dans les cheveux d'Héro et agita quelques-unes des graminées qui colonisaient le parquet. Le temps semblait suspendu là, comme prisonnier des racines de l'arbre qui enflammait le grenier.

Le mystère de la fuite de la cuisine n’en était plus un.

Fascinée par l’insolence de cette plante, Héro se demandait s’il serait possible de réparer la toiture sans assassiner l’arbre, mais rien ne lui venait. Comment se faisait-il que personne n’ait rien remarqué ? Elle grimpa hors de la trappe et fit quelques pas sur l’humus qui camouflait le parquet. Aussitôt, de petits scarabées dorés surgirent et s'échappèrent vers le fond de la pièce avec un cliquetis étrangement lourd, et deux énormes papillons rouille s'en furent à tire-d'aile par le toit béant. Quelque chose de plus gros remua dans le fond de la pièce, derrière deux fauteuils de cuir cerise couronnés d’herbes éparses. Sans doute une fouine ou une martre venue habiter cette clairière sur mesure. Dans une flaque de soleil s’épanouissaient de petites plantes grasses, comme des fleurs vertes et charnues.

Ce ne fut que lorsqu'elle s'approcha pour les détailler qu'Héro remarqua comme des lignes d’écriture qui couraient sous les débris de forêt. Elle dispersa les feuilles avant de suspendre son geste et son souffle.

Un manuscrit ancien, étrangement préservé, béait sur le parquet, offrant au grenier-clairière sa double page richement enluminée, pleine de couleurs et de dorures.

Héro chassa une mauvaise herbe qui avait pris racine sur le papier et arracha délicatement le livre à son humus. Relié de cuir vert bourgeon, l'ouvrage contenait de longs chapitres parsemés de ce qui ressemblait à des planches anatomiques. Animaux et des plantes étranges y figuraient, si étranges qu’au premier coup d’œil Héro fut certaine de ne jamais les avoir étudiés. Malgré la richesse de sa facture et sa surprenante conservation, le manuscrit était dans un triste état. Les illustrations avaient manifestement été peintes au-dessus du texte, et ce qui n'était pas recouvert disparaissait derrière un envahissement d'annotations.

La jeune fille referma le manuscrit.

Que faisait-il ici ?

Elle cherchait des yeux une étagère ou un bureau d'où il aurait pu s'échapper, quand elle remarqua, dissimulées dans le clair-obscur de l'arbre, les ombres d'une bibliothèque.

Héro n'osait pas en croire ses yeux.

Bâtis à même la charpente, les rayonnages épousaient parfaitement la courbe de la rosace. Tout clamait que cette bibliothèque était le cœur véritable du grenier devenu forêt. La végétation, sans doute attirée par la verrière, semblait prendre racine à même les livres, et des pans de lichen et de mousses velues rongeaient chaque parcelle du bois. Un lierre vernissé déployait ses sarments amoureux le long des étagères et retenait entre ses vrilles les manuscrits les plus fins.

Héro s'approcha pour caresser les reliures ouvragées. Il y avait là une quinzaine de gros volumes essaimés d'herbes folles, et c’était plus qu'Héro n'avait jamais possédé. Acheter un ouvrage était largement au-dessus de ses moyens : seule la bibliothèque de l’Académie lui permettait d'en consulter, et encore ! Au compte-goutte, et sur présentation d'un projet de recherche cohérent.

Certes, le grenier-bibliothèque lui paraissait bien spacieux pour une quinzaine de livres, et certes, ces manuscrits moussus, comme redevenus sauvages, semblaient dévastés par le passage du temps, mais Héro sut qu’elle venait de dénicher un véritable trésor. L'ouvrage vert toujours serré contre elle, elle jeta sa besace et son dévolu sur l'un des fauteuils cerise, et à la réflexion, choisit de s’assoir sur le second, que la végétation avait laissé dans une paix plus relative. Les touffes d'herbe duveteuses qui le parsemaient glissèrent à terre dès qu’Héro les épousseta, et la jeune fille se blottit en repliant sa robe bleue sous elle. Une rapide vérification lui confirma qu'elle était assez près de sa besace pour pouvoir y piocher des biscuits et, un gâteau entre les dents, elle reporta enfin son attention sur le manuscrit.

Un petit nuage de poussière prit son envol lorsqu'elle souleva la couverture de l'épais volume. La page de titre était couverte d'illustrations de plantes et d'animaux. Une telle débauche de feuilles, de pattes, de museaux et de lianes peintes s'étalait sur le parchemin que le titre, pourtant tracé en grandes capitales d'or, était à peine discernable. Héro le déchiffra avec d'autant plus de peine qu'il ne lui évoquait rien du tout : Pollinisation et Dissémination au jardin d'agrément. S'ensuivait une série de textes assortis d'illustrations peintes à la main, représentant d'étranges plantes et animaux. Les chapitres semblaient des récits qui contaient les aventures de ces bêtes et végétaux inédits, mais les annotations et les dessins qui les envahissaient rendait la lecture délicate. Prise par le temps, Héro décida de se contenter des images pour cette fois.

La première planche anatomique représentait une créature quadrupède, à longues griffes, couverte de larges écailles vertes, avec une queue assez plate et un museau pointu. Des croquis la dépeignaient dans diverses postures : roulée en boule, la tête entre les pattes, bien à l'abri de son armure péridot, ou encore suspendue par la queue. Sur d'autres esquisses, elle se déplaçait le long d'une branche, une patte tendue vers un fruit inconnu, ou encore hérissée, le dos rond, sans doute pour se protéger des prédateurs. Une aquarelle particulièrement soignée la représentait dotée de drôles de cornes vert pâle qui saillaient depuis le dessous de ses écailles et sur lesquelles se devinaient des appendices roses et étoilés. L’ensemble n'était pas sans rappeler les couleurs et la forme de certaines succulentes, et Héro se pencha davantage sur les dessins, le nez de plus en plus proche de la page.

Son cœur rata un battement. De près, le doute n’était plus permis : les cornes pâles étaient des tiges, et les étoiles, des fleurs ! La légende du dessin annonçait : Armuricole en pleine floraison. Les doigts légèrement tremblants, Héro feuilleta le reste de l'ouvrage. Sur les autres illustrations croissaient plantes et divers animaux… verts, pour la plupart. Il y avait une libellule pâle dont les ailes imitaient à la perfection le réseau nervuré de certaines feuilles, un mustélidé dont le pelage semblait fait de mousse sombre, des poussins qui ressemblaient à des touffes d'herbes montées en échasses, un batracien au dos couvert de larges nénuphars émeraude, et une multitude d'autres bestioles improbables, couleur feuille, dotées de racines, de branches et de fleurs de toutes sortes.

Ni vraiment botaniques, ni tout à fait faunesque.

Des créatures interrègnes.

Héro sourit en imaginant la tête de Maîtreur Luytens s'il venait à croiser l'un des membres de ce bestiaire en chair et en os sur les pelouses soignées de l'Académie. Rien ne prouvait que les créatures de ce bestiaire existassent ailleurs que sur les pages de ce livre, mais la moindre d'entre elles aurait suffi à anéantir la moitié de l'Encyclopédie.

Héro n'aurait pu dire combien de temps elle resta absorbée dans l'ouvrage à la reliure verte, mais des ombres nocturnes nichaient déjà au creux des branches de l'arbre lorsqu'elle fut arrachée à sa lecture par un soudain fracas métallique, accompagné d'un frou-frou d'ailes paniquée. La jeune fille bondit et jeta ses regards en tous sens. Le cœur palpitant, Héro avisa sa besace qui venait de glisser au sol, et s'amusa de sa propre nervosité : les chutes du trousseau du grand-pierre ne manquaient pas d’alerter tout le voisinage. Comme en écho à cette dernière réflexion, un miaulement déchirant monta jusqu'à Héro, et la tête ébouriffée d'un Galéio sur le qui-vive surgit prudemment par la trappe, les moustaches frémissantes. Le chat ouvrit des yeux ronds à la vue de ce clair-obscur plein de bruits d'oiseaux, et se mit immédiatement en chasse.

Héro le suivit distraitement du regard et se rassit, songeuse. Les heures qui la séparaient encore de la nuit se faisaient courtes et il serait bientôt temps de se changer pour la Passation de lumière, mais les mystères du grenier-forêt la tenaient enserrée dans son fauteuil.

Les livres étaient rares.

Les livres étaient chers.

Si Johannes parvenait à breveter l'imprimeuse cela changerait, mais jusqu'alors personne en Astrée ne se serait permis de remplir plusieurs volumes de dessins imaginaires.

Le grand-pierre de Léontin avait-il lui aussi perdu la raison ? Avait-il complété ces ouvrages comme Desdémone avait noirci son carnet ? Perdu dans son monde intérieur ?

Ces manuscrits semblaient de ceux que l'Inquisiscience condamnait, pleins d'inventions fantasques et d'hérésies inutiles.

Et puis, il y avait l'état des livres. En feuilletant l'ouvrage vert, Héro avait aperçu ses marges ravagées, pleines de notes et de figures qui débordaient sur le texte et le recouvraient d'une floraison d'illustrations. Quel auteur, quel lecteur, quel copiste faisait ce genre de dégâts, sinon un songe-creux ? Pourquoi bâtir une telle bibliothèque si c'était pour la raturer ?

Le grenier bruissait de sa petite vie de forêt. Héro le couva amoureusement du regard, avec ses plantes effrontées et sa bibliothèque sauvage. Dans un coin se devinait un établi et quelques instruments qui étincelaient avec la discrétion du laiton fatigué. Héro aperçut Galéio à l’affût derrière une commode, et reconnut immédiatement le dandinement de son arrière train. Elle se levait pour l’empêcher de dévaster la pièce, quand il décocha un large coup de patte sous le meuble. Une grosse motte de terre et d'herbe vola à travers la pièce. Le chat bondit follement à sa poursuite, la relançant comme une petite pelote verte. Lorsque la touffe roula sous un fauteuil, Galéio se précipita tête la première dans l'interstice et y resta coincé, réduit à labourer furieusement le dessous du meuble de ses griffes.

—  Allez, assez joué pour aujourd'hui mon vieux, lui lança Héro en attrapant le morceau de félin qui ne passait visiblement pas sous le fauteuil. Galéio se laissa emmener avec un air résigné, avant de feuler à nouveau lorsqu'elle tenta de le faire rentrer dans sa besace. Les pattes écartées et désespérément accrochées aux bords, l’animal se débattait avec force.

— Qu’est-ce qui te prend ? Tu veux descendre l’échelle tout seul peut-être ?

Deux balafres sur les poignets plus tard, elle relâcha l’animal avec une moue dégoûté :

— Très bien ! Débrouille-toi !

À la grande surprise d'Héro, le chat ne se le fit pas dire deux fois et se précipita à travers la trappe, si vite qu'elle l'entendit distinctement déraper et s'écraser en bas. Vaguement inquiète, la jeune fille récupéra en vitesse la clef fleurie et descendit avec sa besace à la main. Elle se détendit lorsqu’elle aperçut un bout de queue détaler à l'angle du corridor, et reporta son attention sur ses griffures. Quelle mouche avait donc piqué le placide Galéio ?

Renonçant à poursuivre l’animal, elle replia l’échelle et verrouilla la trappe du grenier-forêt. La serrure disparut sous la latte sombre et jeta un dernier éclat d’or aux yeux d’Héro. Au plus profond d’elle, juste entre sa peine et sa colère, quelque chose venait d’éclore.


Plus tard, tandis qu'elle arrachait une robe à sa housse endeuillée, Héro s'étonna de la légèreté de son cœur.

Une page se tournait.

Derrière elle, il en restait beaucoup à vivre.

Commentaires

J'ai adoré ce chapitre ! Il est beau, poétique, empli d'émotions. Le grenier-forêt me vend du rêve, ohlala ! Je veux un grenier-forêt (ça doit pas être super pratique mais bon).
 1
jeudi 10 juin à 07h42
Pratique, faut voir.
Par contre c'est pas étanche ^^
 2
jeudi 10 juin à 13h44