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Agathe Bordeaux

dimanche 9 mai 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 4

La marche des temps


Âme

Destin, destinée

Esprit

Dieu(x), divinité(es), divin

Magie, magique

Rêve, rêver, rêveur, rêveusement

Sarcomates glossarii de première catégorie, Archives Hérétiques, Cave 3 section b de l’Inquisiscience.



C ’était un matin comme tous les autres.

Le jour lançait prudemment ses rayons pâles à l’assaut du jardin défleuri, un oiseau invisible répondait aux trilles du vent, et le saule assouplissait ses longues feuilles. Dans le ciel blanc tombait un morceau sanglant arraché à la lune. Quelque part, quelqu’un toussait.

C’était les doigts de l’aube et la nuit étranglée.

Accoudée au balcon de Desdémone, Héro regardait la vie continuer sans elle, le monde indifférent rouler dans l’air. Derrière elle, derrière elle déjà, sur son lit en chiffons, expirait sa mère.

L’anatomiste-référent s’était présenté au manoir juste avant le soleil. Comment ces gens devinaient-ils ? Quel instinct morbide les conduisait aux portes des maisonnées en ruines ?

La toux de Desdémone mourut, et le retour du calme rappela Héro dans la chambre ; elle s’arracha au garde-fou et revint au chevet des draps fiévreux. L’anatomiste-référent n’avait pas bougé. Il se tenait sans rien dire, colonnade de chambre funèbre, témoin des choses à disparaître. L’homme ne semblait même plus prêter attention aux efforts laborieux de Léontin et de l’anatomiste de famille.

À quoi lui servait son petit calepin gris, si ce n’était à consigner injections et inhalations ?

La jeune fille s’accrocha à la main de sa mère et la voix de Desdémone érailla le silence :

— C’est un peu long…

Héro frissonna devant le sourire abîmé de sa mère.

— On pourrait penser que le temps se mette à manquer, continua Desdémone, que chaque seconde devienne inestimable, que tout s’accélère et se mélange…

Sa mère repoussa d’un regard complice la compresse que Léontin lui tenait sur le front, avant de poursuivre sur un ton de confidence :

— Alors qu’en fait, tout le monde meurt d’ennui.

Héro aurait voulu dire que rien ne pressait, qu’elle avait toute la vie à attendre, qu’elle pourrait rester là… Mais Desdémone n’avait pas fini. Ses grands yeux sombres dévoraient Héro  :

—  Ni toi ni ton nom n’êtes faits pour le gris…

Desdémone étouffa un hoquet, et Léontin s’empressa de tamponner ce qui lui moussait aux lèvres. Quelque chose sifflait dans les poumons de Desdémone, comme une vapeur en fuite ou un vent prisonnier…

— Mon arrière-grand-père… Il avait du mal avec les sarcomates glossarii. Il se penchait vers moi quand on croisait du beau monde, il disait : “ça c’est un héro, un vrai”. Je crois que c’était pour les gens exceptionnels, ceux qui étaient… plus grands, tu vois ?

Héro ne voyait pas du tout. Desdémone ne verrait bientôt plus.

— Toi, c’est pareil. Tu seras plus grande… Je voulais… Mais c’est cruel. Un nom disparu… Tabou… Une tumeur de lexique… C’est cruel, oui peut-être…

Le regard de sa mère se perdit loin, loin…

— Tu seras plus… plus…

Et Desdémone se tut.

Héro, Johannes et Léontin souffraient tous les trois autour du lit à baldaquin. Quelques rayons jouaient dans les cheveux de Desdémone, mais elle n’avait pas l’air plus calme, plus détendue, plus heureuse.

Pouvait-on vraiment mourir le matin ?

La mort semblait si secrète, si obscure… Mais Desdémone périssait en pleine aurore, comme pour s’esquiver avant la journée à venir. Héro lui en voulait, saignait de toutes ces heures de soleil qui commenceraient sans elle.

L’anatomiste-référent écoutait, l’oreille liée au cœur de Desdémone par un long ustensile de cuivre, les yeux rivés sur une donne-temps. Plus rien ne semblait frémir dans le corps de l’empoisonnée, et Héro attendait, attendait aussi d’entendre quelque chose, et son propre cœur lui battait douloureusement dans la tête. Elle voulait lui dire “Tais-toi ! Tais-toi, je n’entends rien !” mais ses ventricules s’agitaient follement. “À quoi bon, pensait-elle, à quoi bon” mais son sang n’en finissait plus de courir dans ses veines… Et puis…

— À sept heures et onze minutes, en ce neuvième jour de la quatrième lunaison du cycle étrécissant de l’an 346 de la cité-libre d’Astrée, moi, Basile Servet, maîtreur de la guilde des anatomistes, prononce l’arrêt prolongé des fonctions cardiaques et pulmonaires de madame Desdémone Brintaigu.

Et ce fut tout. Héro, hébétée, attendait toujours que quelque chose se produise, qu’une vague l’emporte… Mais rien, rien n’arrivait plus, et son père la prenait dans ses bras, et Léontin lui serrait l’épaule, et l’anatomiste fermait les yeux de sa mère. Quelqu’un jeta un grand drap blanc sur la figure de Desdémone, et c’était ridicule, se disait Héro, de cacher ça, la mort qui venait pour tous, et comme un rire énorme s’agglutina dans sa gorge, et ses yeux s’embuèrent de les voir tous si grotesques, si affectés, si sérieux soudain.

Les deux anatomistes amenaient une civière aveuglante de lin et ils s’avancèrent tous pour soulever Desdémone, tous sauf Héro qui regardait de loin, le cœur vide, et qui ne sentait plus rien qu’une envie de tout brûler, cette chambre morte et ces gens fendus, cet univers boiteux et ses vieilles étoiles. Mais ils l’attendaient, au milieu de leurs larmes, alors Héro tendit les bras et les passa sous le dos de sa mère. Jamais elle ne l’avait touchée ainsi, et c’était si curieux de l’éprouver si lourde quand tout son être venait de s’évaporer… Ils la soulevèrent et Héro sentit l’épaule de son père trembler contre la sienne tandis qu’ils traversaient étrangement la pièce pour la reposer, pour reposer le corps sur sa nouvelle couchette. Léontin et Johannes se reculèrent, leur tâche accomplie, mais Héro n’avait plus la force de retirer ses bras. Elle restait là, tordue, à genoux contre ce corps tout chaud, la tête abandonnée sur la poitrine en linceul.

Ils la laissèrent un moment, puis son père la releva pour les paroles rituelles des anatomistes :

— Je vous présente à tous mes condoléances les plus sincères, disait Maîtreur Servet, ainsi que celles de l’ensemble de ma guilde.

À ces mots, le vieux médecin de famille inclina également la tête à leur intention.

— Au milieu de tant de souffrances, nous, anatomistes, avons le privilège d’offrir au corps de Desdémone Brintaigu l’honneur de servir une dernière fois la Lumière des Scients. J’en appelle donc à vous, témoins de l’agonie, pour préparer le corps de votre défunte, car la mort elle-même ne saurait arrêter la grande marche de la Science. Je vous souhaite de trouver du réconfort dans ces gestes sans âge, puisque nous œuvrons ensemble pour faire plier la douleur.

Maîtreur Servet marqua un temps et prit doucement la main d’Héro entre les siennes. Ses paumes réchauffèrent un peu les doigts de la jeune fille.

— Ceux qui savent ne craignent plus.

La bouche sèche, Héro répéta la formule. Le vieux maîtreur lui sourit, secouant un peu le rituel qui les soutenait tous.

— Mon devoir me conduit maintenant au pavillon de l’Anatomie. En tant qu’anatomiste-référent, il m’incombe d’étudier les différents travaux proposés par nos chercheurs, et de désigner le plus porteur. Avez-vous connaissance de domaines de la recherche anatomique qui auraient fait l’assentiment ou la désapprobation de la défunte ?

Héro frémit, et jeta un regard au linceul.

— Je crois… Maman avait des troubles de la mémoire… Vous pourriez peut-être…

Qu’il était étrange d’objectiver ainsi une personne qui l’avait tant aimée…

Léontin avança d’un pas et plongea Héro dans son ombre rassurante :

— Vous trouverez dans mon dossier tous les éléments susceptibles d’éclairer ce point. Je crois également que cet axe de recherche aurait séduit la défunte. Vous pourrez faire la demande de mes archives auprès de ma guilde.

Héro sentit son sang sécher dans ses veines, et un léger vertige fit valser la pièce. Un instant, la peur creva la surface de sa douleur. Qu’avait-elle encore fait ? Les maîtreurs arrangeaient encore l’organisation de l’Ultimus Gradus, mais les pensées d’Héro galopaient follement contre les parois de son crâne : ne valait-il mieux pas avouer maintenant ? Ou tenter de modifier l’axe de recherche ? Quelle idiote… Héro s’approchait de Maîtreur Servet, cherchant furieusement une échappatoire, quand celui-ci lui coupa l’herbe sous le pied :

— Merci, Mademoiselle, pour cette suggestion éclairée.

Le pauvre homme, radieux, travaillait encore à la réconforter.

— Ensemble, nous ferons honneur à la mémoire de votre mère.

Et les anatomistes s’en furent, laissant Héro à son cadavre et à ses remords.



La matinée s’écoula au rythme du dernier bain de Desdémone. Johannes avait commencé seul les ablutions rituelles, puis Léontin et Héro l’avaient rejoint dans la grande salle d’eau du manoir. Desdémone reposait dans la grande vasque de marbre qui ornait le centre de la pièce, et les vitraux bleutés ricochaient le long de ses cheveux. Une tunique de lin propre flottait autour d’elle, autour de son corps. Tandis que Léontin et Johannes versaient la fiole de sels funèbres dans l’eau, Héro s’agenouilla avec une grande coupelle de fleurs entre les mains. Elle les avait toutes apportées. Toutes celles que Desdémone n’avait pu emmener avec elle. La senteur fanée se mêlait à l’odeur métallique du bain et imprégnait la pièce du parfum des choses qui passent.

La jeune fille saisit un grand chrysanthème blanc, le débarrassa de sa tige et le mit délicatement à l’eau. La fleur vogua lentement le long du corps de Desdémone, et Héro immergea une à une toutes les efflorescences de son bouquet dans un lent sillage de couleurs à demi passées. Si son geste n’était pas conforme aux prescriptions des anatomistes-embaumeurs, Léontin et Johannes se gardèrent bien de le lui faire remarquer, et, ensemble, ils poursuivirent les ablutions. Desdémone flottait désormais sur un océan de fleurs, et Héro sentait sa fêlure lui traverser le cœur. Elle observa son œuvre et eut honte de s’être adonnée à ce geste infantile. Qu’importait à un cadavre un bouquet qu’il ne voyait plus ? Une rage nouvelle s’empara d’elle, et elle repêcha l’une des corolles pour la mettre en pièces. Sa mère partie, qui croyait encore au langage des fleurs ?

Léontin l’observait, sans rien dire. Il ruminait sans doute quelque morale de délusionniste, une variation du type “les gestes des survivants servent contre leur propre douleur”, mais Héro s’en moquait bien de sa douleur à elle, de survivre… Bientôt tout le monde saurait. Elle avait tout raté, et brisé tant de choses. Une porte, des archives, un rituel…

Lorsqu’ils sortirent Desdémone de la vasque, il sembla à Héro que la bonde de son cœur cédait, et que toute cette eau, et toutes ces fleurs, et tous ces sels au parfum de rouille s’écoulaient dans ses veines. Le soleil ruisselait le long des vitraux et des reflets de marées s’échouaient sur le monde : debout devant la baignoire vide, Héro se noyait lentement.



Engloutie tout au fond de sa propre peine, Héro achevait de tresser la chevelure du cadavre de sa mère lorsque les anatomistes revinrent. Accompagnés.

Léontin, Héro et Johannes avaient vêtu Desdémone de la courte tunique mortuaire et descendu la civière dans le hall pour attendre le retour de Maîtreur Servet, mais rien n’avait préparé Héro au visage défait de l’un des membres de la commission. Ce dernier s’avança vers elle en se tordant sauvagement les mains.

— Mademoiselle Brintaigu… Je voulais vous dire… Toutes mes condoléances…

C’était le délusionniste qu’elle avait supplié dans cette même pièce, celui qu’elle avait retenu. Il transpirait de culpabilité.

— Nous aurions dû… vous écouter… Mes collègues… Mais peu importe. Elles ne valent plus rien, mais je vous présente toutes mes excuses, Mademoiselle…

Héro ne disait rien. Elle voulait que cet homme s’en aille, avec ses regrets, sa douleur, son effervescence. Le délusionniste se reprit un peu, fouilla ses robes et tendit à Héro une enveloppe épaisse.

— J’aurais voulu vous le rendre plus tôt. Pardonnez-nous.

Il se retira, échangea quelques mots avec Léontin, et les anatomistes emportèrent le cadavre de Desdémone vers son Ultimus Gradus.

Aveugle au monde, Héro serrait, serrait le carnet de sa mère sous le papier jauni.



Johannes avait accompagné le cadavre de sa femme vers le Demonstratorium, au pavillon des anatomistes, mais Héro et Léontin avaient choisi de prendre du temps, celui de se changer et de se préparer pour la cérémonie. Héro ne supportait plus cette odeur morte qui flottait dans ses cheveux, et voulait chasser le froid latent qui ne la quittait plus, mais elle n’eut pas la force de retourner dans la salle d’eau de l’étage. Elle se réfugia donc dans la douche mécanique du rez-de-chaussée. Blottie entre la pompe de cuivre et les parois de terre cuite, elle se brûla la peau pour ne plus sentir ce qui rampait dessous. Fumante, la jeune fille revint à sa chambre tapissée de papiers en désordre. Sur son lit, toujours emballé, trônait le carnet. Héro ne pouvait se résoudre à le prendre. Tout était si absurde. Elle se détourna, et saisit dans son armoire la longue robe de velours rouge que sa mère chérissait tant. La coutume voulait que l’âge fasse pâlir la garde-robe des Astréiens, mais Héro se trouvait encore à mi-chemin de l’enfance et de la maturité.

Et quand bien même, cette journée était à Desdémone.



Écarlate, les cheveux tressés de petites feuilles d’or, Héro descendit l’escalier du manoir. Léontin l’attendait dans un costume sombre. Le vieux délusionniste la regarda avec fierté, et lui donna le bras jusqu’à une calèche qui patientait devant le portail et les emporta vers le centre d’Astrée.



Dans les rues, de nombreux passants marchaient en direction du pavillon des anatomistes, et Léontin et Héro durent bientôt continuer à pied. Ceux qui les connaissaient présentaient leurs condoléances, et Héro laissait Léontin s’occuper de toutes les civilités, se contentant de sourire d’un air triste. Savaient-ils qu’elle ne ressentait plus rien ?

Ils approchaient du Demonstratorium quand quelques mots résonnèrent dans le cœur vide de la jeune fille :

— … qui pendait sur ses gonds. Bergevin clame à qui veut l’entendre qu’ils ont été cambriolés.

Elle se retourna vivement vers le badaud qui venait de parler. Son confrère haussait les épaules :

— Tu parles. Encore un délusionniste bourré qui a perdu ses clefs.

Tout Astrée savait-il déjà ? Héro se sentit rougir, et coula un regard vers Léontin. Ce n’était plus qu’une question de minutes avant que le vieux délusionniste ne tombe sur un confrère. Il devinerait immédiatement la vérité. Et puis, que feraient les anatomistes de l’Ultimus Gradus, privés du dossier ? À quel point Héro avait-elle entravée la recherche sur les troubles de la mémoire ?

Cependant personne ne leur parla de l’affaire des délusionnistes, ni sur le chemin du pavillon d’anatomie, ni dans les gradins du Demonstratorium, et ils prirent place sur le premier rang aux côtés d’un Johannes oublieux, concentré sur sa douleur.

Héro ne parvenait plus à garder son calme. L’Ultimus Gradus commencerait d’un instant à l’autre : déjà on voyait des apprentis dresser la table d’observation au centre de l’estrade ronde. Maîtreur Servet signalerait-il l’absence des dossiers de Léontin aux archives ? Sans doute se tairait-il le temps de la cérémonie, mais après ? Et quelle expérience les anatomistes mèneraient-ils ? Héro espérait qu’il ne s’agirait pas d’une énième enquête sur les poisons végétaux… Qu’aurait dit sa mère ? La jeune fille se tassa un peu plus sur son banc. C’était cela qu’elle aurait dû recommander à Maîtreur Servet. On ne fait pas de botanique sous le nez inerte d’une experte en la matière.

Léontin se méprit sur l’attitude d’Héro, et passa un bras réconfortant sur ses épaules.

— Rien ne nous oblige à rester, tu le sais.

Héro acquiesça faiblement, et jeta un œil vers les escaliers latéraux. Quelques derniers Astréiens s’installaient encore, heureux mais graves. Les gradins étaient bien remplis : les Ultimus Gradus étaient des cérémonies d’envergure, et nul ne voulait rater les dernières avancées de la Science. Quelle ironie, songeait Héro. Tous ces gens qui s’étaient détournés des théories aventureuses de Desdémone se précipitaient lorsque l’on s’apprêtait à arracher quelques vérités à son cadavre.

Maîtreur Servet s’avança vers un pupitre dressé sur l’estrade, un peu en retrait de la table d’observation, et le calme se fit, partout sauf dans la poitrine d’Héro. Le vieil anatomiste eut un geste large :

— Chers citoyens-libres, chers Scients, chers Maîtreurs, commença-t-il, nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer l’une d’entre nous. Maîtreuse Desdémone Brintaigu, botaniste et sciente, a beaucoup fait de son vivant pour le progrès de notre connaissance, et sa mort servira le même but, car la marche de la Science ne craint la disparition d’aucun d’entre nous.

Il ménagea un court silence, avant de reprendre :

— J’ai l’honneur immense de vous introduire au cas qui nous occupera donc aujourd’hui. Maîtreuse Brintaigu est décédée ce matin à sept heures et onze minutes des suites d’un empoisonnement végétal. Les témoins de l’agonie ont formulé le vœu d’une étude sur les troubles de mémoire de la défunte, et la guilde des anatomistes a le grand bonheur de pouvoir satisfaire cette requête. Maîtreur Aloysius ici présent ─ l’orateur désigna du bras un petit anatomiste, concentré sur ses notes ─ nous apporte une hypothèse novatrice à l’intersection de l’anatomie et de la délusion. C’est à lui de vous présenter maintenant son protocole expérimental.

L’anatomiste malingre s’avança à son tour, les mains pleines de feuillets en fuite. Héro aurait ri de le voir éparpiller sa science aux quatre coins de l’estrade, mais un cortège apparut soudain, portant civière et linceul.

— J’aimerais commencer par de courts remerciements au Maîtreur Léontin et à la guilde des délusionnistes qui m’ont si aimablement procuré le dossier de leur patiente, fit l’expérimentateur en extrayant de sa pile de documents une chemise verte à reliure d’or.

Le cœur d’Héro rata un battement. Se pouvait-il que… La jeune fille coula un regard en direction de Léontin, et le vit saluer modestement l’homme qui le remerciait.

Impossible ! Le dossier de Desdémone était éparpillé un peu partout dans sa chambre…

Héro se tourna vers le vieux délusionniste, muette. Il la regarda et eut un long soupir.

— Je sais bien ce qui t’étonne. Mais la commission n’a de pouvoir qu’au sein de la guilde. Difficile de rejeter la requête d’autres confrères.

Léontin eut un sourire malicieux auquel Héro resta totalement insensible.

— Je suis heureux que tu aies suggéré cet axe de recherche, Héro. Merci. Du fond du cœur, merci. Mes observations vont peut-être bientôt servir la Science. Je les pensais enterrées aux archives pour toujours ! Si tu savais les trésors qui s’empilent là-bas !

Si elle savait ! Héro revit en un éclair la pile de feuilles qu’elle avait substituée au contenu du dossier. Et si ces parchemins ne s’étaient pas avérés aussi vierges qu’elle l’avait cru ?

— Si vous le permettez, je vais procéder à la lecture préliminaire de quelques observations de mon confrère.

Sous les yeux horrifiés d’Héro, Maîtreur Aloysius plongea le nez dans la chemise de cuir, à la recherche manifeste d’un document. La supercherie allait s’écrouler d’un moment à l’autre. Défaite, Héro attrapa la main de Léontin pour lui dire, avouer qu’elle avait ruiné sa chance, qu’elle avait volé ses clefs et violé sa guilde…

— Léontin…

— Chut maintenant, gronda-t-il gentiment. C’est moi qu’on écoute.

Mais le public commençait à s’agiter aussi, et Maîtreur Aloysius, de plus en plus rouge, fourrageait toujours dans la pile de feuilles.

— Léontin…

Peine perdue. Il ne l’écoutait plus, toute sa tension de vieux fauve tournée vers le pupitre et le chercheur :

— Une remarque ! Que l’imbécile se permette une seule remarque sur l’organisation de mes notes, et je lui fais manger son estrade !

C’est alors que l’anatomiste en détresse brandit une petite feuille :

— Je crois bien qu’il s’agit de vos dernières conclusions… (Humpf, fit Léontin)… et je vais vous les lire : “Au regard des dernières avancées en recherche thérapeutiques, je suggère aujourd’hui… ”

Les oreilles d’Héro se mirent à bourdonner furieusement, et elle ne parvint pas à écouter un mot supplémentaire, suspendue à la ligne des sourcils de Léontin qui penchait dangereusement.

— C’est très curieux, souffla celui-ci en secouant sa crinière, mais je n’ai aucun souvenir d’avoir écrit ça…

Héro déglutit, et se lança :

— C’est que ce n’est pas ton dossier…

— C’est affreusement ampoulé… chuchotait le vieux.

— Il est dans ma chambre…

Léontin hocha la tête :

— Et inexact en plus !

Transpercée, Héro se leva brutalement, au moment précis où Léontin s’exclamait :

— Ah ! Ça me revient !

— C’est ma faute ! cria-t-elle.

Tout le Demonstratorium se tourna vers la jeune fille. Maîtreur Aloysius, sans doute surpris par la passion soudaine de son auditoire, en laissa tomber sa feuille. Hébété, Johannes regardait sa fille avec effroi. Léontin la contempla un instant puis se leva à son tour, aveugle à la cérémonie en cours, lui prit la main et la mena dans l’escalier. Héro le suivait sans résistance, drapée dans sa honte, les yeux à terre. Des gens chuchotaient sur son passage, mais Léontin la tenait fermement et la jeune fille parvint au seuil sans vaciller. La lumière du zénith l’aveugla un instant, et elle battit des paupières pour refouler ses larmes tandis que Léontin glissait une main réconfortante derrière sa nuque.

— C’est une journée très difficile, Héro, lui dit-il enfin.

— J’ai tout gâché, murmura la jeune fille.

Léontin eut un rire bref.

— Toi ? Allons, c’est cet Aloysius qui saccage ma prose. C’est à croire que l’animal ne sait pas lire !

— Non… Ce n’est pas ton dossier…

Léontin la regarda, de plus en plus soucieux.

— Bien sûr que c’est mon dossier, Héro ! C’est Tobias qui l’a sorti du pavillon ce matin. Le pauvre homme était tout retourné. Il paraît que la porte des archives a été forcée, enfin…

Les pensées d’Héro vrillaient tout autour de sa tête.

— Il t’a rendu le carnet, c’est ça ? reprit le vieux, sur un air de confidence. Un brave garçon…

Son regard se perdit sur la petite place vide, avant de remonter jusqu’au fronton du Demonstratorium.

— Je vais y retourner, Héro, mais je crois que tu ne devrais pas venir, tu as l’air à bout de force. Va chez la mécanicière, c’est juste à côté. C’est une amie, elle s’occupera bien de toi. Je te retrouverai là-bas.

Héro acquiesça, étrangement soulagée d’être libérée de l’Ultimus Gradus. C’était un pas de moins dans son deuil, mais elle avait le cœur à l’envers et ne parviendrait sans doute pas à suivre la cérémonie… Elle serra Léontin contre elle.

— Bon, je file, protesta le vieux après un temps. Hors de question que l’autre pomme finisse sa démonstration sans moi. Fais attention à toi, ma grande.

Héro le lâcha, et il s’engouffra sous l’arcade.



La mécanicière, Sénia Volgara de son vrai nom, tenait une boutique à quelques rues du pavillon d’anatomie. C’était une vieille amie de Léontin, et Héro trouva un réconfort immense au bruit du carillon-automate qui animait la porte. La boutique ─ qui tenait davantage de l’atelier  ─ cliquetait merveilleusement.

— Héro !

La mécanicière bondit de derrière son comptoir et la plongea vivement dans une grande étreinte et un torrent de paroles.

— Ma fille, j’ai appris pour Desdémone, je suis tellement désolée ! La Science soit louée tu as eu le bon sens de quitter cette cérémonie affreuse, j’ai toujours dit qu’ils pourraient attendre un peu, mais non, il faut tout dépiauter de suite, quelle bande de barbares…

Quelque chose d’émoussé s’enfonçait progressivement dans la joue d’Héro.

— Tes lunettes, Sénia…

La mécanicière desserra son étreinte et redressa son énorme mouture à multiples focales avec un petit rire. Avec son étroit chignon d’argent et ses bésicles d’or, Sénia scintillait du même éclat que ses mécanismes.

— Pardonne-moi, et prends place, nom d’une lanterne, tu dois être épuisée, je vais m’occuper de toi, tu vas voir, ne pense plus à rien…

Héro se laissait porter, et la vieille artisane trottait tout autour d’elle sans cesser son bavardage. En quelques minutes, la jeune fille se trouva attablée devant un chocolat chaud insondable avec une étole enroulée autour des épaules. La mécanicière s’affairait toujours, la tête dans ses vitrines.

— Ça ne t’ennuie pas si je travaille un peu pendant que tu es là ? Si tu savais comme je suis en retard ! Et la fête de l’Invention qui approche !

Héro sortit de son bol pour relancer la mécanicière, mais cette dernière avait déjà enchaîné :

— Je voulais faire quelque chose d’original, mais bien sûr, tu vois ce que c’est, pas moyen d’avoir deux minutes à moi, c’est quand même un comble, un comble !

Comme pour lui donner raison, un vieux coucou se mit à sonner frénétiquement.

— Une maison de fou ! s’époumona Sénia, et elle cloua le bec de la pendule d’un bon coup de tournevis. Dans l’infime silence qui suivit, Héro entendit les échos d’une seconde décomptée mille fois dans les vitrines de l’atelier. Était-ce cette armée de battements minuscules qui plongeait la mécanicière dans une telle frénésie ? Le temps comptait-il davantage lorsqu’une myriade de gongs le sonnait à chaque heure ?

Mais, au bout de longues minutes, les mouvements de la vieille mécanicière se firent moins décidés, comme ceux d’un balancier pipé. Après avoir jeté plusieurs coups d’oeil en direction d’Héro, Sénia attrapa une petite boîte et revint s’assoir à la table. Elle posa ses immenses lunettes à côté d’elle, et se frotta les yeux.

— Je…

Il était rare de voir hésiter la mécanicière. L’artisane la regardait comme un ressort récalcitrant.

— Il y a longtemps, ta mère m’a laissé une vieille donne-temps… Elle voulait un réglage… étrange. J’en ai parlé à Léontin, et on a convenu ensemble que ça ne serait pas bon pour elle… Mais je l’ai fini quand même. Seulement… Je ne l’ai pas rendue.

— Quel genre de réglage ?

La voix d’Héro grinçait comme un vieux tiroir.

La mécanicière la regarda un temps, intranquille.

— Elle disait que le temps n’était peut-être pas le même pour tout le monde. Qu’à force de regarder des plantes, elle s’était réglée sur leur propre temporalité. Elle voulait que je ralentisse son mécanisme, et que je modifie son cadran.

Héro haussa les épaules.

— Ce n’était pas sa première lubie. Peut-être que si tout le monde l’avait laissée vivre, elle serait…

Quelque chose se coinça au fond de sa gorge.

Sénia la regardait avec compassion.

— Elle serait seule, je crois. Seule, car la mesure du temps n’est pas qu’une “lubie”, c’est une façon de s’extraire de notre intériorité à tous… De s’assurer que nous vivons dans la même réalité...

La jeune fille joua un instant avec ses épingles à feuilles, dubitative.

— Que sais-tu des points cardinaux, Héro ?

— Ils servent de repères dans l’espace ?

Un agacement certain commençait à courir les veines de la jeune fille. Sénia se tut un instant, sans doute sensible à cette rebuffade.

— Je t’énerve aujourd’hui, je suis désolée… Tu n’es pas venue entendre que ta mère était folle…

Héro sentit soudain toute l’horreur de la journée se refermer sur elle, et la tension reflua.

— Continue, je t’en prie, fit-elle.

Tout plutôt que repenser à son propre désastre.

La vieille mécanicière lui sourit, et reprit tout en remontant un petit boitier :

— Eh bien, ces repères ne sont pas employés partout. Il existe des mondes au-delà de ces murs où les gens ne s’orientent que par rapport à eux-mêmes, comme s’ils parlaient de “leur sud” ou “leur ouest”. Ils sont leur propre référentiel.

Héro y songea un instant.

— Ce doit être affreusement compliqué de s’entendre.

— Précisément ! s’anima la mécanicière. Et ta mère souhaitait devenir son propre référentiel temporel. Nous, Astréiens, repérons le temps et l’espace dans les mouvements des astres. C’est une convention, mais elle nous unit, nous soude. Un être qui se donne à lui-même son propre temps et son propre espace serait infiniment libre, mais surtout absolument seul.

La mécanicière ouvrit un petit écrin de bois, et en sortit un petit boitier de métal et de verre.

— Je voulais te dire tout ça, parce que j’ai construit cette donne-temps, et qu’elle te revient de droit.

L’objet étincelait au bout de sa chaîne, comme un petit pendule.

— C’est un souvenir de plus maintenant.

Héro accepta l’objet : c’était un mécanisme rond au cadran immaculé et aux reflets d’argent. Et tout le reste était absurde. Les sections du cadran n’étaient pas numérotées. Une unique aiguille noire courait le long de la nacre, svelte et solitaire, et, à y mieux regarder, Héro s’aperçut que cette trotteuse ne comptait pas les secondes, ni même des intervalles égaux…

— Mais, ce n’est pas…

— Eh non ! la coupa la mécanicière, tout sourire. Les rouages de cette aiguille sont aussi imprévisibles que la mécanique le permet. Tu te doutes bien que mon métier ne laisse que peu de place au hasard. Mais, en ce qui concerne ce capricieux petit bijou, on s’en approche assez.

Sénia s’empara distraitement du bol d’Héro et lui vola un peu de chocolat.

— Vois-tu, nous n’appelons “hasard” que ce que nous ne parvenons pas à calculer. Et je serais bien la seule à pouvoir expliquer cette beauté. Elle accélère, ralentit, s’arrête même parfois… C’est un vrai tas de nouilles là-dedans, ajouta-t-elle affectueusement. Et j’espère bien ne jamais avoir à y remettre les tournevis !

Héro contempla silencieusement la course inégale de la pointe noire, et Sénia en profita pour reprendre ses bavardages. La jeune fille se contentait d’acquiescer çà et là, mais ses pensées suivaient toujours les errances de sa donne-temps. Une seule aiguille, pour le présent seulement. C’était le digne instrument des dernières années de sa mère : plus de traces du temps, savoir qu'il passe mais ignorer depuis quand. Maîtreur Aloysius trouverait-il une explication physiologique aux troubles de mémoire de sa mère ? Un rouage avait-il déraillé sous son crâne ?

Penser à l’Ultimus Gradus accéléra brutalement le pouls d’Héro, et la jeune fille se jura d’avouer son expédition aux archives à Léontin. Plus de secrets, plus de cachoteries… Héro avait le sentiment latent de s’être perdue dans ses propres mensonges. Qu’avait-elle bien pu fabriquer dans ces maudites archives ? Le temps était venu de retrouver d’autres repères.

Elle passa le reste de l’après-midi blottie au coin de la cheminée de la mécanicière à l’écouter réajuster les pendules et remettre la cité à l’heure, et quand Léontin vint la chercher, elle se sentait un peu moins désaxée.



Le soir déroulait ses ombres longues sur la grand-route d’Astrée et Héro marchait aux côtés de Léontin, plus droite dans sa robe rouge. Ils n’avaient pas décidé de rentrer à pied, ça s’était imposé comme une évidence, un besoin de forêt, d’ambre et de terre. Léontin contait en peu de mots le déroulé de l’expérience, une analyse hormonale assez absconse, et Héro l’écoutait, sa jupe de velours entre les doigts. Ils arrivaient en vue du portail lorsque Léontin acheva son récit elliptique. Héro devinait dans toutes ses phrases ce qu’il ne disait pas et que le vent comblait, les altérations du corps, l’absence de résultats probants, sa déception…

Héro avançait, étonnée de ne pas ressentir plus de peine, concentrée sur l’aveu à venir. Dans sa main serrée battait toujours la donne-temps erratique, et une bourrasque d’automne s’enroula autour de son chignon, comme pour disperser les feuilles d’or qui y nichaient. La vue de la serrure ouvragée du grand-pierre raffermit soudain son cœur, et elle saisit sa chance et le bras du délusionniste devant la porte léonine.

— J’ai… se lança-t-elle, j’ai fait une bêtise… Que je ne comprends plus.

Léontin lui jeta un regard surpris, et Héro lutta follement pour poursuivre son aveu.

— Je… hésitait-elle encore quand un éclat s’alluma dans l’œil du délusionniste.

— Parlons à l’intérieur Héro, proposa-t-il galamment. Rien ne vaut un bon fauteuil pour parler de choses inconfortables.

Héro acquiesça et le mena en silence au haut de l’escalier, cherchant son souffle et ses mots. Puis, prise d’une résolution subite, elle le conduisit jusqu’à la porte de sa chambre et l’ouvrit en grand, sans rien dire. Léontin entra, et contempla un instant le désastre de papier qui recouvrait la pièce, un petit sourire aux coins des lèvres.

— Si tu cherches à retapisser la chambre, je suggère d’y mettre un peu plus de méthode.

Héro attendait, les yeux attachés au chat qui se roulait avec délices dans les notes éparses, quand, enfin, Léontin avisa la chemise de cuir qui traînait à ses pieds. Et son nom en lettres d’or.

— Incroyable… murmura-t-il.

Il ramassa au hasard une série de documents et les parcourut des yeux avec avidité, avant de se tourner vers Héro, manifestement trop surpris pour songer à froncer les sourcils. Il agita sa poignée de feuilles sous le nez d’Héro :

— Tu as lu tout ça ?

Prise de court, la jeune fille secoua la tête.

Léontin poussa un long soupir, se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche et s’attela à bourrer sa pipe. Héro traversa la pièce à son tour, douloureusement consciente de piétiner le travail de quelques années, attrapa sa besace et tendit le briquet au vieux avec la sensation d’alimenter son propre bûcher. Le vieux grommelait dans sa crinière en piochant dans sa blague à tabac, et Héro s’installa avec raideur sur le bord de son lit.

Quelques bouffées et sueurs froides plus tard, Léontin agita sa pipe en direction d’Héro :

— Ma fille, quand on vole un document, la moindre des politesses est de le lire !

Héro ne disait rien, étrangement soulagée de n’avoir qu’à attendre.

— J’imagine que tu as piqué le trousseau aussi. Ah ! C’était bien la peine ! Il paraît que la porte des archives ne s’en remettra jamais. Et Tobias non plus, à ce compte-là.

Le vieux s’interrompit pour mordre sauvagement le tuyau de sa bouffarde.

— Eh bien, jeune écervelée, tu apprendras que le dossier avec lequel tu as entrepris de distraire le chat n’est autre que l’admirable travail de ma grand-mère, Mariana Fauvisard, épouse Aslénide.

Héro ouvrit des yeux ronds.

— Eh oui, mauvaise graine, j’ai la délusion dans le sang ! Voilà qui explique l’éclat du Demonstratorium, continua-t-il, comme pour lui-même.

La pièce s’embrumait peu à peu à mesure que la confusion de la jeune fille se levait.

Léontin se pencha et ramassa une nouvelle brassée de feuilles.

— Tu es dans de sales draps, Bergevin est furieux…

— Tu vas me dénoncer ? le coupa Héro, avec plus de défiance qu’elle ne l’aurait voulu.

Le vieux s’étouffa avec sa pipe :

— Moi ? Mille milliards de milles soleils ! Certes non ! J’ai jamais aimé les portes. Il était temps que quelqu’un nous débarrasse de celle-ci. Bien sûr, — il agita sa bouffarde dans un grand cercle enfumé  — j’ai cru comprendre qu’on allait en engager une autre. En revanche…

Il gronda en pointant le sol aux pieds d’Héro :

— Avise-toi encore une fois de porter le pied sur les carnets de mamie, et je t’enfume comme un lapin boucané !

Héro leva les pieds, un sourire en pièces détachées lui grimpant au visage, et ramassa les feuillets. Sur l’un d’entre eux s’étalait un grand dessin d’architecte.

— Ta grand-mère faisait aussi dans le bâtiment ?

Léontin se leva et vint jeter un œil par-dessus l’épaule de la jeune fille.

— Elle non, mais papi, oui.

Héro retourna la feuille. L’envers était couvert de notes de consultations.

— Faut croire qu’elle manquait parfois de brouillons, constata platement Léontin en lui prenant la feuille.

Héro regardait toujours le plan au fusain. Deux ailes, un grand escalier, une porte à double battant et un détail, une tête de lion redessinée dans l’angle…

— C’est le manoir !

Léontin faillit en lâcher sa pipe, et s’empressa de lui prendre la feuille pour la lever devant ses yeux.

— Incroyable… Je n’avais jamais vu le plan complet…

Il se rassit à côté d’Héro et sembla se perdre dans les petits couloirs et autres escaliers.

Galéio s’invita sur les genoux d’Héro et la jeune fille le caressa d’une main lasse, de plus en plus consciente de la fatigue qu’elle repoussait depuis si longtemps. Le chat ronronnait et la pipe grésillait, et Héro, la tête pleine de plans, de portes et de clefs, mais surtout vide de sa mère, se laissa couler sur le couvre-lit, emmitouflée dans sa robe de velours. Elle sentit vaguement le vieux lui retirer ses bottines et la recouvrir d’une courtepointe, mais elle errait déjà dans de grands couloirs de fusain dépeuplés, et elle entendait une voix fredonner :

À la mort d’une étoile,

une grande lumière,

comme un immense voile,

qui recouvre la terre…

Commentaires

Ohlala, je suis si triste pour Desdémone... et cette autopsie en direct pour la science, c'est juste horrible ! Comme dit la mécanicière, ce sont des barbares !

J'adore la donne-temps de Desdémone, l'idée est géniale **

Et comme d'habitude, tes phrases sont de la poésie ♡
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dimanche 9 mai à 14h36
Merci Marine :))) Arf, pour l'autopsie je suppose que ça dépend des points de vue ! J'aurais voulu que cette tradition se justifie aussi : sans religion, l'anatomie et la recherche médicale auraient peut-être avancé de ouf. Et dans la société d'Astrée, quel plus grand honneur que de donner son corps à la science ? Mais peut-être que la remarque de la mécanicière est trop orientée... J'aurais bien aimé que les deux opinions se défendent.
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dimanche 30 mai à 15h33
En effet, la remarque de la mécanicière oriente pas mal la pensée, surtout qu'on est en début de roman donc pas suffisamment imprégnés de la société d'Astrée pour percevoir facilement leur point de vue !
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dimanche 30 mai à 18h07
Hum, je garde en tête :)))
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dimanche 30 mai à 21h10