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Agathe Bordeaux

vendredi 9 avril 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 3

Désillusions envolées


Les hommes s'éveillèrent, et chacun crut que son berceau était le centre de l'univers.

Tous se déchirèrent, et au terme de longues batailles, ils convinrent qu'ils avaient été crées ensemble, sur une boule de matière placée au centre du monde.

C'est alors que l'Astronome ouvrit les yeux et les tourna vers le ciel.

Maîtreuse Éromélis, La Fondation logique.

C e n'était pas la première fois qu'Héro faisait quelque chose d'interdit.
Pas vraiment.
Après tout, elle avait déjà « emprunté » des inventions inachevées de son père, elle s'était aventurée dans le grenier au parquet branlant que Léontin leur avait interdit à tous, et, à ses dix ans, elle avait sorti en secret le cheval de trait du voisin pour tenter de le monter… Mais ce nouveau projet n'avait pas la même ampleur. Les conséquences d'un échec ne seraient plus seulement le nettoyage complet d'une écurie ou une interdiction formelle de remettre les pieds dans l'atelier paternel.

Que risquait-on à s'introduire dans les archives de la guilde des délusionnistes sans invitation ?

Quelque chose lui soufflait qu'elle n'allait pas tarder à le découvrir…

Héro fouillait désespérément dans sa garde-robe à la recherche d'une vieille cape noire, ensevelie sans doute dans les remous de tissus. Les niveaux les plus élevés de son armoire lui faisaient de l'œil depuis plusieurs minutes : il y a avait fort à parier que le vêtement se trouvait là, presque hors de sa portée… Plus décidée que jamais, elle posa prudemment un pied sur l'étagère du bas. La planche émit un craquement de vieux meuble plein de sollicitude qui enhardit Héro, et la jeune fille fut bientôt perchée en équilibre, le ventre coupé par une étagère médiane, les doigts courageusement agrippés au bois lisse. Alors qu'elle repoussait une énième pile de robes dans le fond de l'armoire, le tas de tissus émit soudain un grondement rauque. Héro sursauta et retira brutalement sa main, manquant de perdre l'équilibre. Quelque chose bougeait, tapi dans l'ombre veloutée de ses robes. Deux étoiles verdâtres s'allumèrent dans le noir et clignotèrent lentement.

Deux yeux.

Héro sentait les muscles de ses avant-bras se tétaniser, comme à regret…

— Galeio ? appela-t-elle d'une petite voix.

Un silence puis…

L'étagère sous ses pieds rompit brusquement, et le choc démit également celle à laquelle s'agrippait la jeune fille, la précipitant à terre dans un fracas de velours, de bois, de fourrure et de boîtes à chapeau. Fille, manteaux, planche, robes et coiffes roulèrent pêle-mêle sur le tapis à boucles épaisses.

Héro resta un instant étendue sur le dos, faisant le compte de ses membres meurtris. Son regard s'échoua sur un grand chapeau haut-de-forme tombé non loin d'elle.

Et son cœur fit une nouvelle embardée quand une boule de fourrure rayée surgit du chapeau et se précipita vers la porte dans une débandade de griffes.

Foutu chat.

Héro se dépêtra des manteaux et sentit une lassitude nouvelle remplacer la douleur du choc. Comment avait-elle pu croire en son projet ? Elle n'était pas fichue de dévaliser sa propre garde-robe. Dépitée, elle repoussa le grand pan de velours noir qui s'était abattu sur elle. Avant de le serrer contre son cœur, un grand sourire sur les lèvres.

Tout n'était peut-être pas perdu.

Héro jeta la cape sombre sur ses épaules et observa le résultat dans sa grande psyché. Elle avait ramené ses lourdes boucles brunes en un chignon le plus serré possible et avait enfilé une tunique noire et confortable sur ses bas gris les plus foncés. Il ne lui manquait plus que ses bottines de course en cuir souple, et un peu d'équipement.

Dans l'âtre de sa chambre, le feu se laissait doucement mourir. Il ne serait bientôt plus que braises, juste à temps pour la tombée du couvre-flamme. Prise d'une inspiration subite, Héro moucha toutes les chandelles et rabattit sa longue capuche sur son visage avant de se tourner à nouveau vers le miroir. Baignée des ombres rougeoyantes qui dansaient sur les murs, sa haute silhouette ne lui semblait encore que trop visible… Tous les voleurs aspiraient-ils ainsi à se dissoudre dans les ténèbres ? Dans la poitrine d'Héro naissait doucement le désir de se confondre, de se morfondre, de se fondre dans la nuit. Ne plus penser, n'être rien qu'un grand néant troué d'étoiles, devenir le crible jeté devant la lumière qui se fend lentement et meurt déchiré par l'aube… Ses yeux gris luisaient dans la glace au cadre d'or, et Héro les regardait comme ces choses que l'on fixe mais que l'on ne voit plus, légèrement de biais et le cœur ailleurs. Comme hors d'elle, les yeux dans les yeux, la tête vide, elle se quitta presque à regret, et referma la porte sur ce qu'elle avait abandonné dans sa chambre.

Le manoir semblait déjà endormi. Héro traversait furtivement les coursives, drapée dans l'encre de son velours, et glissait méthodiquement dans sa besace les quelques instruments nécessaires à son cambriolage. L'atelier de son père recelait des merveilles, comme la lanterne à miroir, son briquet silencieux et autres pieds-de-biche, mais la jeune fille convoitait un dernier objet, bien plus ancien et bien moins à elle : le trousseau de clefs-outils du grand-père de Léontin. Serrurier génial s'il en fut, il avait notamment dessiné le fabuleux verrou à tête de lion qui, du milieu de la grande porte, défiait de son regard de laiton poli tous les visiteurs. Les doigts d'or de Pierre Aslénide lui avait bâti une fortune colossale dont le manoir était l'ultime vestige. Mais de tous les trésors accumulés par cette famille, le seul qui fascinait véritablement Héro était ce passe-partout, cet ensemble de clefs destiné à résoudre toutes les serrures, ce trousseau titanesque qui était l'apanage de la guilde des serruriers et que le manoir avait recraché de ses greniers lors d'une expédition de la jeune fille. Bien entendu, l'objet lui avait rapidement été confisqué par Léontin, mais au fil des années sa prudence avait dû s'émousser, car le « trousseau du grand-pierre » trônait désormais au-dessus de la cheminée du petit salon.

Héro poussa la porte de la pièce et y dirigea avec précaution le faisceau de la lanterne à miroir avant de retenir un sourire. Toutes ces années passées à résister à la tentation de s'approprier cet outil formidable payaient enfin : la confiance durement acquise de Léontin lui livrait le trousseau en cette nuit capitale.

Machiavélique sourire suspendu à son piton de fer, l'objet rutilait de toutes ses petites dent d'or contre les pierres de l'âtre. Héro le souleva avec gourmandise, et le dégagea de son crochet. Le trousseau pesait bien une petite pile de livres et la jeune fille l'enfouit dans son sac avec difficultés. Ce poids réconfortant suspendu au côté, Héro souffla sa lanterne et retraça ses pas dans le petit salon puis le long du corridor. Depuis quelques semaines la porte de la cuisine grinçait épouvantablement, et elle se décida donc pour les gonds bien huilés de l'entrée principale.

Le grand hall luisait doucement à la lumière des étoiles, son carrelage bleu-vert dessinant des mouvances aquatiques le long des murs. Héro pouvait presque sentir les ondes que ses pas produisaient à la surface du calme profond qui engloutissait le manoir. Elle tira délicatement sur le verrou de laiton, franchit la porte et la referma soigneusement derrière elle. Du haut du perron, elle contempla un instant la valse lente des constellations au-dessus des nuages. La nuit avait effacé le motif héliocentré de la cour au profit de la scintillation des planètes véritables. Aucune lumière humaine ne venait troubler l'immense révolution des astres, ainsi que l'ordonnait le couvre–flammes. Cette obscurité lui serait sans doute plus favorable que toutes les Lumières des Scients. Emportée par l'air sombre de la nuit, Héro se mit en marche dans le bruissement léger des feuilles.

La route était déserte et la silhouette d'Astrée, en proie aux ténèbres, se découpait sur le ciel d'encre. Tout semblait dormir. Héro rabattit sa capuche sur son front et poursuivit son chemin. La cité-libre n'était pas beaucoup surveillée, il y avait très peu de chance qu'elle croise quiconque à cette heure-ci, mais elle préférait conserver l'anonymat de son vêtement de velours. L'essentiel des gardiens d'Astrée était affecté à la frontière. Il était de notoriété publique que les troubles véritables ne pouvaient provenir que de l'extérieur du territoire astréien, puisque dans la cité-libre régnaient la raison et l'ordre. Héro ne songeait pas à s'en plaindre. La cathédrale de l'Inquisiscience et le palais des Genii bénéficiaient sans doute de gardiens d'apparat, mais qui songerait à défendre le modeste pavillon des délusionnistes ? Et surtout, contre quoi ? Héro sourit sous cape. Peut-être que la surveillance de ce bâtiment changerait dès la nuit prochaine. Mais si tout allait bien, la quiétude d'Astrée ne serait pas troublée. Héro franchit la grand-porte sans être inquiétée. Tant qu'elle n'allumait pas sa lanterne, elle n'avait rien à craindre du couvre-flammes. Dans la cité des astronomes, les veilleurs de nuit ne traquaient que les lumières susceptibles de troubler les observations des scruteurs d'étoiles.

Le pavillon de la guilde des délusionnistes se trouvait au nord-est de la ville et Héro s'en approchait rapidement. L'appréhension commençait à se saisir d'elle. Elle effleura du bout des doigts le trousseau du grand-pierre, enfoui dans sa besace. Les rues vides pleines de façades aveugles pesaient sur Héro comme autant de visages réprobateurs. Il fallait bien pourtant soulager la peine, le chagrin, la douleur… Tout semblait déjà mort, et Héro frémit de se savoir si seule, de se sentir la dernière petite chose vivante habitant cette ville dépeuplée. Soudain, l'architecture sobre du pavillon des délusionnistes fut là, au bout d'une petite place. Héro s'en approcha en longeant les murs. À l'abri du porche voisin, elle prit le temps de dévisager le bâtiment qu'elle brûlait de prendre d'assaut.

De tristes colonnes aux pierres disjointes par le temps s'élevaient de part et d'autre de la vieille façade grise, et soutenaient fermement un grand balcon en demi-lune. Une glycine tortueuse foisonnait aux commissures du parapet pour retomber sinistrement le long des grandes fenêtres. Sous le menton de marbre barbu patientait une porte écaillée de vert.

La jeune fille plongea les mains dans sa besace et en extirpa le trousseau du grand-pierre avec toute la discrétion dont elle était capable, mais l'outil tintinnabula entre ses doigts. Etouffant le fracas dans les plis de sa cape, Héro prit quelques inspirations puis s'avança à découvert jusqu'à la porte verte. Arrivée contre le battant, elle choisit fébrilement une clef, le reste du trousseau en équilibre sur son bras, et l'engagea dans la serrure.

Qui ne céda pas un pouce de terrain.

Héro en essaya une deuxième, puis une troisième sans que le vieux verrou ne se laisse impressionner. Sa poitrine se mit à battre la chamade, et la panique commença à promener ses doigts froids le long de ses cuisses. Le trousseau comptait une bonne quarantaine de clefs. Héro n'avait pas le cœur de se lancer dans des calculs de probabilités, mais le ridicule de la situation lui apparaissait de manière de plus en plus manifeste.

Que s'était-elle imaginé ?

Que la bonne clef serait parmi les trois premières ? Qu'elle pourrait aisément soutenir le poids du trousseau ? Ses bras la brûlaient déjà.

Un volet grinça, quelque part au loin, et ramena Héro à l'urgence de la situation. Le tout était d'essayer les clefs avec méthode pour s'assurer qu'elle ne choisirait pas les mauvaises indéfiniment. La jeune fille saisit le passe le plus imposant, un véritable bijou d'orfèvrerie engravé de symboles, l'engagea sans succès et décida d'en faire son repère, son marque-trousseau. Elle s'attela à tester toutes les clefs, dans l'ordre, et le temps passait, et il lui semblait que la nuit s'écoulait plus vite que les clefs ne s'égrainaient. Les bras en feu, Héro tournait un énième passe dans la serrure lorsqu'un déclic se fit. La jeune fille vacilla légèrement sur ses pieds, interdite, refusant de croire ses oreilles. Le trousseau coincé entre le battant et elle, elle poussa timidement la porte, et celle-ci s'entrebâilla avec docilité. Héro dégagea la clef miraculeuse, serra le trousseau contre elle et se glissa dans le bâtiment. La jeune crocheteuse referma soigneusement l'huis derrière elle et prit le temps d'arracher au trousseau la clef qu'elle avait si désespérément cherchée. Il était hors de question de laisser ce trésor se perdre à nouveau au milieu de ses consœurs. Les avant-bras d'Héro se mirent presque à flotter de soulagement lorsqu'elle remit le trousseau dans sa besace. Elle verrouilla la porte d'entrée et garda la clef serrée dans son poing avant d'inspecter les alentours.

Ses yeux s'étaient depuis longtemps accommodés à l'obscurité, et elle fut surprise d'y voir aussi distinctement. Elle se trouvait dans un petit hall circulaire qui desservait un escalier et deux pièces latérales. Héro se remémora la façade du pavillon et décida de tenter sa chance à l'étage. En toute logique, les archives ne devaient pas être entreposées très loin de la bibliothèque et de la salle d'étude des délusionnistes. Seul le premier étage comportait un nombre de fenêtres digne d'éclairer ce genre de pièce. L'escalier de bois craqua sinistrement sous ses pieds, et Héro frémit. Bien que convaincue d'être seule dans le pavillon, elle ne se sentait pas moins intimidée par le silence qu'elle troublait.

Sur le palier s'ouvrait une grande arcade de marbre qui plongeait dans les ombres, et Héro lui tourna le dos avec un frémissement pour se diriger vers le balcon qu'elle avait aperçu. Il devait donner directement sur la bibliothèque des délusionnistes. Elle n'osait pas allumer sa lanterne, mais les ténèbres se faisaient plus profondes, et elle dut faire quelques pas dans le néant, les bras tendus devant elle. Qu'avait dit maîtreuse Eromélis ?

Qui ne sait s'absenter un moment du domaine de la certitude pour tituber dans le champ de la spéculation ne progresse guère.

Héro sourit dans le noir, et ses mains effleurèrent enfin la pierre froide d'un mur. Elle le suivit à tâtons vers le sud, au jugé, et fut récompensée par la rencontre soudaine avec un panneau de bois au-dessous duquel filtrait un résidu de lumière nocturne. Héro promena ses doigts le long du battant, et elle trouva une plaque gravée qu'elle lut du bout des phalanges. Elle devina le dessin d'un « B » tout en pleins et en déliés, et son pouls s'accéléra. Elle avait trouvé la bibliothèque. Elle était si proche ! Sa main rencontra une poignée, nœud de laiton au centre de la porte, et elle la tourna. L'huis s'ouvrit sans résistance et Héro bascula dans la pièce, le corps plaqué contre la porte. Une certaine lumière régnait de l'autre côté du battant, et la jeune fille retrouva soudainement l'usage de ses yeux. De grandes fenêtres donnaient sur la cité endormie, et le flambeau des étoiles éclairait vaguement les rayonnages qui couvraient les murs.

Héro trépignait d'impatience. Elle avisa une petite porte à l'est, et s'en approcha, certaine de toucher au but.

Verrouillée.

Clef en main, elle tenta sa chance, mais la serrure ne voulut rien savoir. La jeune fille plongeait avec résignation les mains dans sa besace à la recherche du trousseau, quand ses doigts rencontrèrent le métal lisse du pied-de-biche de son père. Héro caressa un moment sa nouvelle idée et la surface froide de l'outil, avant de saisir résolument le trousseau et d'entreprendre l'interminable déverrouillage de l'huis. Il lui restait trois bonnes heures avant l'aube, ce n'était pas le moment de céder à l'impatience. Si tout se passait bien, son incursion ne laisserait aucune trace. Personne n'irait imaginer que le dossier de madame Brintaigu ait été dérobé. Il passerait pour perdu, et la petite vie étroite de la commission reprendrait son cours. Une porte au bois fendu et à la serrure arrachée promettait d'autres conséquences, à commencer par une enquête.

Qui aurait toutes les chances de mener jusqu'à Héro, au vu de ses antécédents avec la guilde, et des documents qui allaient disparaître.

Non, mieux valait suivre aveuglément le plan qu'elle avait imaginé.

Le ciel pâlissait doucement à l'est, et Héro tentait encore d'ouvrir la porte lorsqu'elle entendit un grincement dans la rue. Abandonnant un moment la serrure rétive, elle s'approcha d'une fenêtre. Une lanterne promenait ostensiblement son rayon jaune sur la petite place, oscillant au bras d'une silhouette voutée. Qui se permettait d'enfreindre si grossièrement le couvre-flammes ? Distraite un instant de sa mission, Héro contemplait avec stupeur l'individu qui traversait maintenant la place avec une tranquille assurance. Un éclat de voix brisa soudain le silence, et le cœur d'Héro rata un battement.

— Qui va là ? demandait une grosse voix. Couvrez immédiatement cette lanterne !

Un bruit de verre brisé éclata au-dehors, suivi d'une bordée de jurons.

Apparemment surprise, la silhouette avait laissé tomber sa lanterne. L'homme qui l'avait interpellée apparut dans le champ de vision d'Héro. Il s'agissait sans doute de l'un des veilleurs de nuit.

— Qui que vous soyez, reprit-il avec sa grosse voix, ne vous avisez pas de rallumer d'autre lumière ! Comment osez-vous troubler aussi effrontément les observations de nos bons astronomes ?

La silhouette penchée sur les débris se releva fièrement.

— Et vous, qui êtes-vous pour empêcher le président de la guilde des délusionnistes d'accéder à son pavillon ? rétorqua l'interpellé.

L'autre eut un mouvement de recul, pâle reflet de celui d'Héro, un étage plus haut.

— Maîtreur Bergevin ? tenta-t-il, soudain beaucoup moins sûr de lui.

Maîtreur Bergevin lui-même ! Prise de panique, Héro recula jusqu'à la porte qui lui résistait, avec le sentiment de s'enferrer dans un piège.

De la rue montaient des éclats de voix. Le veilleur de nuit, revenu de sa surprise, semblait avoir entrepris de faire la morale au délusionniste.

Grossière erreur.

Héro savait par expérience qu'argumenter avec le vieux maîtreur ne servait strictement à rien. La jeune fille hésita. Cette dispute pouvait peut-être s'éterniser et lui procurer le temps nécessaire pour terminer son cambriolage, à condition d'employer les grands moyens.

Comme pour lui donner raison, une troisième voix tonna soudain :

— Mais vous allez la fermer, oui ou non ? Il est cinq heures du matin, bande d'empaffés !

Le voisinage semblait s'en mêler. Le temps de la finesse étant de toute évidence révolu, Héro saisit sa chance et le manche du pied-de-biche. Elle glissa l'outil entre le chambranle et la porte, juste au-dessous de la serrure, et poussa de toutes ses forces. Le bois émit un craquement réjouissant.

Héro se figea un instant, aux aguets. Se pouvait-il que le bruit s'entende depuis la place ?

— J'éteindrai mon chandelier quand vous cesserez de gueuler sous mon balcon ! s'insurgeait la troisième voix. Continuez comme ça, et vous allez pas tarder à la voir, la Lumière des scients, c'est moi qui vous le dis !

La mêlée devenait générale. Héro ne put retenir un petit rire, et une partie de sa tension disparut. Elle pouvait encore s'en sortir.

La jeune fille pesa de tout son poids sur le pied-de-biche, et le battant se fendit complètement.

Pour le cambriolage discret, c'était plutôt raté.

Un dernier effort permit à Héro d'ouvrir ce qui restait de la porte, et elle s'engouffra à l'intérieur avant de replacer tant bien que mal le battant contre le chambranle.

La pièce devait être totalement dépourvue de fenêtres car Héro était plongée dans le noir complet. Jouant le tout pour le tout, elle battit son briquet et alluma la lanterne à miroir. La jeune fille promena le rayon jaune le long des murs, et retint une exclamation. La petite pièce carrée était couverte d'étagères pleines de dossiers de toutes tailles et de toutes épaisseurs. La jeune voleuse venait enfin de mettre la main sur les archives de la guilde des délusionnistes. Sans perdre de temps, Héro posa clef et lanterne sur un bureau encombré de paperasse et de carnets, et s'approcha des rayonnages à la recherche de son nom.

Le classement semblait alphabétique, et elle parcourut rapidement les rayonnages de « Bareslde » à « Bucéphie » sans rencontrer le moindre « Brintaigu ». Le cœur d'Héro s'emballait à nouveau lorsque son regard se posa sur l'un des dossiers les plus épais. Sur la tranche s'étalait pompeusement le nom « Bergevin » en capitales d'or.

Quelle imbécile !

Les dossiers portaient évidemment les noms des délusionnistes, et non des patients ! La jeune fille se retourna, s'avançant au jugé vers ce qu'elle devinait être le début du troisième tiers de l'alphabet, et soudain il fut là, niché entre « Arlégie » et « Atrias » : « Aslénide », le dossier de Léontin. Héro s'en empara, et, après une hésitation, ouvrit la chemise de cuir et la vida dans sa besace. Elle fouilla la pièce du regard et se précipita vers une pile de parchemins vierges qu'elle fourra sans ménagement dans la chemise de cuir avant de replacer soigneusement celle-ci sur son étagère. Avec un peu de chance, personne ne s'apercevrait de la supercherie, et la porte brisée resterait un mystère. Héro souffla sa lanterne, l'attacha à sa besace et revint dans la bibliothèque. La porte des archives pendait tristement sur ses gonds, mais de ce côté-là, il n'y avait plus rien à faire.

Dans la rue, le tumulte semblait s'être calmé, et un coup d'œil jeté par la fenêtre le confirma à Héro. La petite place avait retrouvé sa sérénité. Avec un frisson, la jeune fille comprit soudain que maîtreur Bergevin était déjà dans le pavillon. Il n'y avait plus une seconde à perdre. Retourner à l'escalier était devenu trop dangereux.

Le cœur au bord des lèvres, Héro ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon, la repoussa derrière elle, et se précipita vers le parapet. Le balcon n'était pas très haut, et d'épaisses lianes de glycine tombaient presque jusqu'à la cour pavée. Dans un état second, Héro enjamba le rebord, et se tint un moment face au vide, sa cape battant doucement à ses flancs. Prise d'un tremblement violent, elle eut soudain peur que quelque chose en elle décide de lâcher le garde-fou, et de la laisser s'écraser sur les pavés en contrebas. Un bruit du côté de la bibliothèque la ramena à la réalité, et elle commença à longer le balcon avec soin, attentive à ne pas trop regarder en bas. La jeune fille se sentait étrangement détachée d'elle-même, et seul le poids de sa besace qui la tirait inexorablement vers le sol l'ancrait encore dans la gravité de l'instant. Parvenue là où le parapet se fondait en un encorbellement de façade, Héro s'agrippa à une solide branche de glycine. Un coup de vent fit frémir sa cape et les feuilles de la plante, et Héro entama sa désescalade, un pied après l'autre, une main précédant la suivante. Le nez au ras du mur, Héro descendait la paroi avec une lenteur d'escargot, agrippée aux lianes grisâtres de la glycine. Le poids de sa besace devenait critique, mais elle n'osait pas la lancer à terre. Non seulement parce qu'elle ne pouvait pas lever une main assez longtemps pour dégager la lanière, mais surtout parce que son père était très fier de la fragile lanterne à miroir qu'elle lui avait empruntée… La besace oscillait maintenant dans son dos comme le pendule d'une grosse horloge, décomptant le temps qui la séparait de sa chute imminente.

Son pied au sud-est dérapa soudain et les lianes auxquelles s'accrochait Héro lui restèrent dans les mains. La jeune fille décrocha comme au ralenti le long de la façade, s'écorchant désespérément les doigts le long des pierres pour tenter de freiner sa chute, mais son sac la tirait irrésistiblement vers le sol. Héro griffa le mur de toutes ses forces, et se rattrapa à une grosse branche qui courait le long de la façade.

Elle resta là un moment, oublieuse de la ville dans son dos et du temps qui continuait sa course, se remettant lentement de sa frayeur. Du sang au bout des doigts, elle reprit sa progression avec davantage de prudence, et soudain, enfin, son pied toucha les pavés du perron de pierres. Héro secoua sa cape couverte de feuille et d'éclats de bois et fila se mettre à l'abri des porches voisins.

Une petite lumière tremblotait aux fenêtres du pavillon, et Héro tourna les talons, longeant les ombres des rues d'Astrée, son butin lui battant la hanche.

La jeune fille courut presque d'une traite jusqu'au manoir, portée par la fierté immense qu'elle ressentait. Dans les champs s'échinaient déjà les chevaux de trait des producteurs, et le ciel se couvrait progressivement d'un voile rosissant. Aux charrues étaient suspendues de petites lumières. Le couvre-flammes était levé, et Léontin ne tarderait pas à faire de même.

Héro arrivait en vue du manoir et elle franchit rapidement le portail et les planètes de la cour. À la grande porte, le verrou léonin l'accueillit avec ses reflets d'or, et Héro s'engouffra dans le hall, se refugia à l'étage et s'enferma dans sa chambre, éreintée. Elle se laissa tomber sur son lit avec cape, bottines et besace, et entreprit de vider cette dernière d'une main lasse. Le sac recracha la liasse qu'elle avait arrachée aux archives de la guilde, et Héro la dispersa impatiemment sur son lit à la recherche du petit carnet noir.

Mais la besace fut bientôt vide, et Héro ne trouvait que des poignées de feuilles volantes. Fiévreuse, elle se redressa et secoua le sac, retournant tous les parchemins, sans succès. La jeune fille sentit comme une grosse pierre lui écraser les entrailles. Se pouvait-il qu'elle ait pris tant de risques, celui d'être prise en flagrant délit ou de se rompre le cou, pour rien ? Avait-elle véritablement rapporté le dossier de Léontin sans le carnet de Desdémone ? Mais pourquoi, pourquoi, ne s'était-elle pas assurée de l'avoir avec elle avant de quitter les archives ? Une rage immense battait aux tempes d'Héro, et elle envoya les feuilles voler en tous sens dans la pièce.

Les yeux pleins de larmes, rongée par une culpabilité galopante, Héro enfouit la tête sous son oreiller pour étouffer les sanglots qui lui montaient dans la gorge. Un poids se fit soudain sentir sur son dos, suivit d'un ronronnement plein d'espoir. À sa façon, Galeio tentait de lui réchauffer le cœur. Héro s'empara du chat, le serra dans ses bras et resta ainsi, allongée sur le lit les yeux grand ouverts et le ventre palpitant, attendant d'avoir un peu moins mal.

Commentaires

J'avoue que tout ça pour ça, ça fout les boules ! Courage Héro !
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vendredi 9 avril à 10h02
Oui ^^ Qui sait si tout ça ne servira à rien... Qui sait... ;))
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vendredi 9 avril à 15h41
Hin hin !
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vendredi 9 avril à 18h55