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Agathe Bordeaux

mardi 9 mars 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 2

De l'invention appliquée aux sciences


Lorsqu'ils exigeront de vous des réponses faciles, vous les leur refuserez.

Lorsque vos calculs ébrècheront leurs croyances, vous les approfondirez.

Et lorsque la mort fauchera votre quête de savoir, un autre relèvera le flambeau que vous aurez laissé tomber pour brûler les ténèbres qui ravagent le monde.

Albert Ockam, Discours aux aspirants maîtreurs.

D urant les petites heures qui précèdent le jour, un calme étrange monta avec la brume et s'empara de la colline du manoir. Héro ne dormait pas. Pelotonnée sur les marches du petit escalier, elle regardait le saule frémir dans la nuit bleue.

Les déclarations de sa mère la hantaient encore. La jeune fille sentait confusément que quelque chose s'apprêtait à prendre fin, mais refusait d'explorer cette sensation plus avant. Elle avait donc quitté son lit pour arracher au sommeil les ultimes instants de quiétude qui lui restaient.

L'aube soufflait lentement la scintillation colorée des étoiles, et comme chaque matin, cette extinction annonçait la levée du couvre-flamme. De petites lumières devaient s'éveiller dans les maisons d'Astrée, car Héro devinait leurs étincelles dans le lointain brumeux.

Une porte grinça derrière elle.

— Matinale, aujourd'hui ?

Héro se retourna à moitié pour grimacer un sourire à Léontin, debout sur le palier.

— Je ne savais pas que la perspective d'une journée de cours t'enthousiasmait à ce point…

L'ironie du vieux délusionniste ne prenait jamais de congé. Héro n'était plus vraiment une inconditionnelle de l'Institut – du moins depuis son mémorable accrochage avec Maîtreur Bergevin, directeur de l'Ordre de Délusion – mais en vérité, ces jours-ci, elle aurait tout accepté pour échapper à l'angoisse qui rôdait dans les coursives étroites du manoir. Les séminaires du jour auraient peut-être le mérite rare de la distraire.

— Tout, plutôt que dormir dans ta ruine lugubre !

Le vieux fit la moue et Héro en profita pour s'étirer.

— Petit déjeuner ? proposa-t-elle.

Pour toute réponse, Léontin s'effaça en tenant d'une main la porte de la cuisine. Héro se leva pour profiter de sa courtoisie, grimpa les escaliers et franchit le seuil.

— Et son ingratitude n'avait d'égale que son impertinence, murmura-t-il à son passage.

La jeune fille lui adressa son regard le plus contrit et il rit en rabattant la porte sur l'aurore à venir.

La cuisine fleurait l'infusion et le feu de bois. Héro emplit deux tasses fumantes et s'installa à la table de bois, tandis que Léontin déplaçait les nombreux vases qui coloraient la pièce, à grand renfort de grommellements.

— Y a tant de verdure dans la baraque qu'il faudra bientôt déménager au jardin !

— Papa et maman dorment encore ? éluda la jeune fille

Léontin s'installa avec un grognement de vieux fauve :

— Et j'espère bien que cela durera quelques heures de plus ! Toi partie pour l'Institut, je pourrais peut-être enfin profiter de mon domicile.

Héro sortit les griffes et leva sa tasse.

— Tu devrais songer à infuser des carottes. J'ai le sentiment que ton amabilité se lève de plus en plus tard !

Léontin eut un sourire appréciateur et choqua sa propre tasse contre celle d'Héro.

— Quoi qu'en disent ces vieux débris d'encyclopédistes ma chère, ta répartie inventive n'a pas de prix.

Héro acquiesça et plongea le nez dans son infusion. Les volutes douces-amères dissolvaient lentement la cuisine, mais le temps filait toujours, aussi Héro dut-elle bientôt interrompre son repas pour préparer son départ. Elle s'engouffra dans le grand hall vert et grimpa quatre à quatre l'escalier qui menait aux étages. Quelques coursives de chêne roux plus tard, Héro poussa enfin la porte de sa chambre. Un joyeux désordre l'accueillit : dans la lumière de l'aube encore grise se dessinaient les profils de robes de velours colorées, avachies sur les fauteuils qui parsemaient la pièce. Quelques parchemins griffonnés avaient fait leur nid çà et là et Galeio, le chat du manoir, étirait les rayures de sa fourrure voluptueuse sur le tapis à boucles jaunes.

— On profite de mes absences pour reconquérir ta maison ? T'es bien le chat de ton maîtreur !

L'animal ne sembla pas s'offusquer outre-mesure, et se contenta de bâiller de toutes ses petites dents pointues.

Héro lui gratouilla le ventre avant de se tourner vers sa garde-robe. Elle en exhuma deux bas de laine, un chemisier et une grande jupe d'un rose assombri puis ajusta l'ensemble sur sa longue silhouette. La jeune fille voulut prendre le temps de fixer quelques épingles à chignon dans les remous de ses boucles brunes, mais le temps lui manquait. En toute hâte, elle enfila ses bottines de cuir, jeta une cape de velours gris sur ses épaules, attrapa sa besace et s'en fut à grands pas.

Elle cria un au revoir à Léontin en passant dans le hall puis poussa la lourde porte qui menait à l'extérieur. La cour était littéralement pavée de soleil : l'astre du jour n'était pas encore levé, mais il était représenté par un grand motif serti dans le dallage coloré. L'ensemble représentait le système héliocentrique, à une échelle totalement improbable. D'ordinaire sensible aux planètes dessinées à ses pieds, Héro ne s'attarda pas et passa en plein sur la représentation jaune du soleil. L'air neuf de cette matinée de fin d'été la fit frémir et elle pressa encore le pas, l'ourlet de sa jupe claquant contre ses bottines.

Sur la route de pierre qui courait vers le Nord et le centre d'Astrée trottinaient déjà quelques carrioles de producteurs. Héro se joignit au mouvement avec le sentiment d'entrer dans un cours d'eau rapide qui portait ses pas. Le long des berges de la route embrumée, le paysage se déroulait comme une aquarelle rousse. À l'Est, la forêt piquetée de braises orange laissait s'échapper quelques fumerolles, annonciatrices des flammes de l'automne à venir ; à l'Ouest, les champs de céréales égrainaient leurs dorures moribondes sur la plaine.

La muraille intérieure de la cité d'Astrée se rapprochait. Héro apercevait déjà les toits d'ardoise des bâtiments les plus élevés, et la coupole de l'Observatoire de l'Institut des astronomes qui rutilait dans le ciel gris. La Cathédrale, bastion de l'Inquisiscience, montait à l'assaut du ciel, ses multiples flèches pointées vers les nuages.

Autour de la grand-porte s'échouaient les charrettes venues alimenter le marché, mais Héro n'eut aucun mal à se faufiler entre les commerçants et les baudets fatigués. Dans l'enceinte de la cité-libre, des agriculteurs remplissaient les étals et entassaient betteraves et navets dans de grandes cagettes. Quelques gouttes de rosée perlaient encore sur les légumes violacés et faisaient étinceler leur amoncellement fade. La jeune fille les longeait du regard et se prit à plisser les paupières pour flouter les éventaires autour d'elle : les yeux à demi-fermés, elle pouvait presque imaginer que les marchands manœuvraient des caisses de cristaux terreux et d'améthystes en géodes. À quoi ressemblaient les marchés des villages aux alentours ? Verrait-elle un jour des étalages de trésors étranges et de choses inconnues ? Seule la grande foire annuelle des artisans d'Astrée attisait encore sa curiosité. Son père lui avait confié que la cité-libre avait préservé son autonomie à travers le siècle en réduisant ses liens commerciaux. Quelques transactions avec les contrées voisines restaient tolérées pour obtenir des matières premières essentielles à l'artisanat, comme pour les verriers qui achetaient du sable aux villageois de la côte, ou l'import de métaux rares, mais ce type de commerce était étroitement contrôlé et nécessitait une panoplie d'autorisations. C'était à ce prix que la cité se protégeait des fanatiques sanguinaires qui dominaient le reste du continent. En conséquence, les marchés d'Astrée ne vendaient que des productions locales, et pour la jeune fille, qui n'avait jamais eu l'occasion de commander un produit d'importation, cet étalage de banalités n'évoquait plus que les merveilles inconnues qui en étaient absentes.

L'un des vendeurs lui jeta un regard étrange, et Héro se demanda s'il espérait parfois, lui aussi, entrevoir un jour des couleurs et des reflets venus d'ailleurs…

La jeune fille franchit à grands pas les derniers mètres de la rue des halles, et déboucha sur le parvis de la coupole. Là, s'élevant en un dôme majestueux flanqué de quelques ailes, se dressait le plus vieux bâtiment de la cité-libre et son cœur véritable : l'Observatoire. À ses pieds s'étendaient les jardins et les bâtiments allongés de l'Institut des Astronomes. Le calme impressionnant qui régnait sur le parvis et dans le parc suffit à confirmer son retard à Héro, et elle commença à courir en évitant les quelques chercheurs qui vaquaient à petits pas pressés dans les allées de gravillons blancs, le nez dans de longs parchemins. Le jardinier en chef lui fit un petit signe depuis sa guérite de bois sombre, tandis que la jeune fille s'élançait au milieu des buis taillés au cordeau.

— Toi, t'es pas en avance ! lui lança-t-il de loin, railleur.

Héro le salua de la main sans ralentir et continua à naviguer entre les arrangements délicats des massifs. Hors d'haleine, elle s'arrêta dans un crissement de gravier devant l'entrée de l'amphithéâtre-sur-jardin. Elle ne pouvait pas se joindre au séminaire dans cet état. Un poing vissé entre les côtes, elle prit un temps pour raisonner les battements désordonnés de son cœur. Les fractales harmonieuses du jardin paysagé souffraient sans doute de l'intrusion en leur sein de ce trublion à la respiration chaotique, et ce fut soudain comme si l'architecture précise de l'Institut faisait peser sur les épaules d'Héro tout le poids de sa réprobation. Elle prit conscience de ses boucles emmêlées, de la poussière sur ses bottines, des gouttes de sueur qui lui mouillaient les tempes… À l'aide de quelques épingles repêchées du fond de sa besace, Héro s'employa à relever ses cheveux en chignon tout en se penchant vers l'arcade qui donnait sur la salle de cours. Le séminaire avait commencé, elle entendait la voix étouffée de Maîtreur Luytens :

— “… et ses pattes palmées lui permettent de nager de longues distances et ainsi d'aller quérir nourriture et matériaux loin de son nid, qu'il construit habituellement sur les berges, dans les roseaux.” Qui peut me dire ce qui ne va pas dans la définition que je viens de vous lire ?

Héro soupira, et se dépêcha d'ajuster à son col un petit nœud papillon rouge, exhumé in extremis d'une poche. L'encyclopédiste avait apparemment entreprit de lire à voix haute les copies des élèves, et soumettait tout le monde à son sens critique aigu, affûté par de longues années d'enseignement. Héro grimaça au souvenir de sa propre copie. Ces dernières semaines, son exaspération avait grandi jusqu'à atteindre des proportions dangereuses. Elle ne se souvenait pas en détail de son écrit, mais une chose était sûre : il n'avait pas dû être au goût du sévère Maîtreur Luytens. Et le moment était venu d'en payer le prix. Héro arracha une dernière bouffée d'air à la sérénité minérale du parc, et entreprit de s'avancer discrètement dans la salle. Fort malheureusement, l'amphithéâtre-sur-jardin s'ouvrait directement sur l'estrade du maîtreur.

— Bien, Gladys, félicitait ce dernier, cette définition souffre en effet de son manque de concision… Ah ! s'interrompit l'encyclopédiste.

Maîtreur Luytens, debout près de son pupitre, venait de l'apostropher. Dans la salle toute lambrissée de gris, la texture du silence changea subitement : les élèves jetèrent un coup d'œil en direction de la jeune retardataire, avant de détourner précipitamment les yeux. Héro, qui s'attendait à un tel accueil, courba l'échine sans conviction et marmonna une excuse.

— Je vois que Mademoiselle Brintaigu a décidé de se joindre à nous, quoique bien tardivement.

L'encyclopédiste semblait se réjouir secrètement d'avoir trouvé une cible :

— N'allez pas vous enterrer si rapidement au fond de l'amphithéâtre ! Je n'ai pas encore abordé l'épineux sujet de votre copie.

Il extirpa avec délices un parchemin de la pile qui encombrait son bureau – parchemin bien plus court que les autres, remarqua Héro avec appréhension – et esquissa une moue désolée en parcourant du bout des yeux la copie de la jeune fille.

— Assurément, ce n'est pas le sens de la synthèse qui vous manque, se moqua-t-il doucement.

Il lut tout haut, à l'intention de la classe entière :

— “Ginkgo : prend en automne toutes les nuances du soleil d'orage.”

Héro sentit avec stupeur un sourire monter à ses lèvres et elle le retint de justesse.

— “Alchémille : poilue comme un ragondin, déperlante comme lui.”

La jeune fille songea furtivement que cette dernière définition n'aurait pas déplu à sa mère.

— Dites-moi, Mademoiselle, qu'avez-vous donc retenu de ces cinq dernières années d'études ? Ou bien, aurais-je omis durant tant de séminaires de vous avertir quant aux dangers de l'analogie abusive ?

Maîtreur Luytens marqua une pause, visiblement ravi de son effet. Héro soutint son regard :

— Non, Monsieur.

C'était toute la politesse dont elle était capable.

— Mademoiselle Palleas, appela le maîtreur.

L'agacement d'Héro monta d'un cran. L'encyclopédiste n'interrogeait son amie la plus proche que pour l'humilier davantage. Marysa se leva, ses frisettes blondes dansant dans la lumière, les mains jointes dans le dos de son humble tunique beige. Ses grands yeux bleus, brillant de sollicitude, croisèrent fugitivement ceux d'Héro avant de se poser sereinement sur le maîtreur.

— Pourriez-vous, je vous prie rappeler à notre éternelle absente les usages de l'analogie en science encyclopédique ?

La bonne élève répondit sans hésitation aucune  :

— Il me semble que l'analogie est tolérée dans la mesure où elle se cantonne à une comparaison d'espèces proches. C'est souvent elle qui permet d'atteindre la forme de concision la plus élevée.

— Tout ceci est vrai, mais vous ne rendrez guère service à votre amie en défendant son médiocre travail. Détaillez, je vous prie, les défauts des analogies de Mademoiselle Brintaigu.

Marysa quêta du regard l'autorisation d'Héro, qui la lui accorda avec un infime haussement d'épaules.

— Ce sont des analogies interrègnes, fit-elle avec une mauvaise grâce manifeste.

— Vous pouvez vous asseoir, Mademoiselle Palleas, approuva le maîtreur. Quant à vous, gronda-t-il à l'intention d'Héro, toute fausse bonhomie disparue, tâchez de vous installer sans nous faire perdre davantage de temps.

Il tendit rageusement sa copie à Héro, qui la récupéra sans mot dire et alla prendre place sur le premier banc disponible. Le regard inquisiteur du maîtreur la suivait toujours.

— Votre esprit s'entiche clairement davantage de l'esthétique d'une définition que de son contenu, Mademoiselle Brintaigu, développa-t-il, mais l'encyclopédisme n'est pas le lieu de l'originalité. À chaque analogie vous pensez peut-être renouveler le regard que vous portez sur le monde, mais vous ne faites que vous enfoncer furieusement dans la confusion de vos sens. Le monde n'a pas besoin d'être changé en ce qu'il n'est pas pour être digne de votre attention, Mademoiselle. La complexité, la subtilité de la nature échapperont sans doute à jamais à ceux qui se confortent dans l'image-éclair, le trait d'esprit brillant, mais superficiel.

Héro, piquée au vif, repensa à la stratégie de Galeio et bâilla ostensiblement. Le maîtreur interrompit sa diatribe et fronça les sourcils.

— En clair, Mademoiselle, jeta-t-il, soudain venimeux, les plantes ne sont ni astres, ni rongeurs.

Tandis qu'il reprenait son exposé monocorde en détaillant une nouvelle fois les composantes d'une bonne définition, Héro laissa son regard s'échapper par la fenêtre. Dans le parc tranquille, un oiseau passait.

Gris comme un poisson.

Lorsqu'arriva enfin l'intercours, Héro et Marysa quittèrent avec soulagement l'atmosphère appesantie de l'amphithéâtre-sur-jardin et grimpèrent les escaliers à colimaçons qui s'élançaient le long de l'Observatoire. Dans l'ossature de la tour s'ouvraient de grandes fenêtres dont la lumière creusait des cratères d'or sur les marches de marbre, et les étudiantes les franchissaient avec allégresse. Le plus pénible était passé.

— Tu aurais pu t'appliquer un peu plus tout de même, dit soudain Marysa.

Héro, perdue dans ses pensées, leva brusquement le nez pour la dévisager, mais un air amusé flottait dans les yeux de son amie.

— J'ai failli ne rien trouver de positif à souligner dans tes définitions aujourd'hui, faisait-elle mine de râler.

Héro lui renvoya un petit sourire :

— Je tâcherais de faire pire la prochaine fois. Notre bon vieil encyclopédiste ne saura bientôt plus dans quelle petite case de son affreux dictionnaire me ranger.

Marysa secoua la tête, à demi découragée.

— Faire enrager Maîtreur Luytens ne t'apportera pas grand-chose de bon…

— Je me moque éperdument de ses petites déceptions, trancha Héro, avec un peu plus de froideur que prévu.

Interdite, Marysa garda le silence un temps, avant de ralentir et de s'adosser au mur de pierre, entre deux morceaux de ciel. Héro s'arrêta aussi, redoutant déjà ce qui allait suivre. Après une longue hésitation, Marysa se lança :

— Ma mère m'a dit que l'ordre des délusionnistes avait déposé une demande de relogement de ta famille. Je suis désolée, ajouta-t-elle après un temps.

Héro ne disait rien et jouait doucement avec les rubans qui fermaient ses longues manches.

— Si tu… Enfin, je suis là, tu sais ?

— Oui, murmura Héro, les yeux ailleurs.

Marysa l'observa encore un instant, puis lui prit la main et l'entraîna vers les étages :

— Allez viens ! Moi vivante, tu ne seras pas en retard deux fois dans la même journée !

Héro se laissait entraîner, et la tour montait, toujours plus haut, et un vertige léger s'emparait d'elle, lui chavirait la tête, lui tournait le cœur. Marysa ne la lâcha que lorsqu'elles passèrent le seuil de l'amphithéâtre-sur-ciel, et Héro la suivit vers l'un des derniers bancs disponibles. Maîtreuse Eromélis se tenait déjà devant le grand tableau noir, petite silhouette fripée au chignon sévère.

— Prenez place les enfants, prenez place, chantonnait-elle de sa petite voix flûtée.

La logicienne se fendit d'un grand sourire en apercevant les deux jeunes filles, qui se hâtèrent de s'installer. Maîtreuse Eromélis ouvrit les bras, rayonnante, et le calme se fit dans l'amphithéâtre :

— L'imagination est-elle une force scientifique ?

L'oratrice attendit un instant, mais personne ne risqua une réponse à ce qui n'était sans doute pas une question.

— Je vois que vous en doutez, et c'est tout naturel. Notre cité-libre a lutté trop longtemps contre les délires de la fiction pour que vous vous autorisiez à en envisager l'utilité. Le propre de l'imagination n'est-il pas, après tout, de s'affranchir continuellement de l'étroit carcan du réel ? Or quel scientifique pourrait se contenter d'imaginer la réponse à une énigme de la nature ?

Troublée, Héro leva la main, et la vénérable logicienne lui céda la parole.

— Pardonnez-moi, Maîtreuse, mais j'ai pourtant aperçu un traité de notre Genium intitulé De l'invention appliquée aux sciences

L'oratrice acquiesça, les yeux brillants :

— C'est tout à fait exact Mademoiselle Brintaigu. L'avez-vous lu ?

Héro répondit par la négative.

— Sans en connaître le détail toutefois, le titre vous met sur une piste. Quel rapport entre l'invention et l'imagination ?

La jeune fille commençait à regretter son intervention, mais elle ne voulut pas se dérober.

— Eh bien… Il faut sans doute imaginer une nouvelle machine avant de pouvoir la construire…

— C'est très juste !

Héro reconnut l'enthousiasme dans la voix de la maîtreuse et se rencogna sur son banc avec soulagement : rien n'arrêterait plus la logicienne.

— Et vous-même, ne venez-vous pas d'imaginer une hypothèse de réponse ? À moins que vous ne l'ayez déduite ? Quel rôle l'imagination joue-t-elle dans le progrès des sciences ?

La classe écoutait avec une attention renouvelée, et Héro devinait dans le silence de ses camarades cette curiosité coupable qui l'animait elle aussi. Ce n'était pas souvent que les maîtreurs de l'Académie se risquaient à parler de ces sujets.

— Dans son traité, Albert Ockam suppose que toute avancée scientifique nécessite un pas vers l'encore inconnu, et que ce sont les forces non-raisonnables de notre cerveau qui nous confèrent cet élan.

Sans sembler y prendre garde, l'oratrice fit une enjambée aérienne pour descendre de l'estrade. Cette illustration impromptue de la démonstration arracha Héro à sa concentration et elle rata quelques détours de l'argumentation.

— Mais le risque, la grande faute, serait de soudainement prêter de trop grandes vertus à l'imagination, et de croire à son autonomie.

La maîtreuse s'autorisa un petit rire étouffé.

— Ce qui nous mène à un paradoxe évident : il faut établir les limites de l'usage scientifique de l'imagination, dont la nature première est de transcender les limites ! Selon notre Genium, deux règles sont nécessaires, deux règles qui encadrent l'usage de l'imagination dans le temps, et non dans son extension. La première : il ne faut laisser libre-cours à son imagination qu'après avoir employé du mieux possible son pouvoir de déduction. La seconde  : les hypothèses et les idées forgées par l'imagination doivent impérativement être confrontées au réel. Ce sont l'expérience et la démonstration qui transmutent l'hypothèse en avancée scientifique. L'imagination est donc une énergie brute, un pouvoir déroutant, qui force la science à prendre des virages inattendus, mais qui doit rester attelée fermement au soc de votre raison, mes enfants. Rien de bon ne provient jamais de l'imagination débridée, mais celui qui ne sait s'absenter un moment du domaine de la certitude pour tituber dans le champ de la spéculation ne progresse guère. L'imagination est nécessaire, mais non point maîtresse.

La logicienne se tut. Sa démonstration l'avait amenée jusqu'aux pieds des bancs de l'amphithéâtre-sur-ciel. Un étudiant en tunique grisâtre venait de lever une main hésitante, et Maîtreuse Eromélis lui sourit la permission de parler. Le jeune homme, Pascal, se leva et horrifiée, Héro s'aperçut soudain qu'elle avait manqué à cette marque de respect. Elle se tourna vers Marysa, mais cette dernière prenait des notes avec beaucoup de soin et ne la remarqua pas.

— Je croyais, disait Pascal, que l'imagination était la source de toutes les erreurs.

L'oratrice agita sa petite main fripée :

— Allons, ne prêtez pas à cette faculté plus de défauts qu'elle n'en a déjà  ! Il est vrai qu'elle produit plus d'idées fausses que de vérités, mais pour la simple et bonne raison que les vérités sont rares et les erreurs communes. C'est vous qui vous trompez, vous tout entier et non telle ou telle partie de votre boîte crânienne. Non, vraiment, c'est toujours le scientifique qui se laisse séduire par une idée et la tient pour vraie avant même d'avoir trouvé le moyen de la prouver. Une idée, mes enfants, c'est tout, et en même temps ce n'est rien. La grande erreur, le danger véritable est de préférer une idée au réel. C'est alors que vous entrez dans le sombre univers de la croyance. N'oubliez pas que votre attachement pour une idée fausse ne la rendra jamais vraie.

Héro écoutait, et petit à petit le cours de la logicienne s'immisçait dans l'antre de ses idées les plus noires, là où se tenaient sa mère et son avenir, cet espace sombre dans lequel les émotions même périssaient. Insidieusement s'allumait dans le réduit de sa vie une braise, un doute à faire prendre flamme. Et si, et si vraiment l'issue était là, la règle, la possibilité, la méthode pour tout sauver, pour enseigner à sa mère l'art de vivre avec imagination ? Une frénésie nouvelle s'empara d'elle, et le reste de la journée se fondit dans une brume indistincte de botanique et d'arithmétique. Héro n'attendait plus que la fin de son dernier cours et enfin, enfin elle pourrait rentrer, et altérer peut-être la course de son avenir, de leur avenir…

Lorsque le dernier cours prit fin, elle embrassa Marysa, attrapa ses affaires et dévala les escaliers dont le marbre lui évoquait déjà les statues de feuillages du parc. Sa jupe rose battait follement derrière elle, comme l'aile d'un oiseau trop longtemps prisonnier, et son cœur la portait en avant, et la place et la route et la rue filaient sous ses pieds. Chaque mètre gagné accroissait son bonheur, et le vent de sa course attisait sa certitude : peut-être – non, sans doute – l'imagination n'était plus à combattre ni à tolérer, mais à apprivoiser ! Et certainement, Léontin saurait, trouverait le moyen de changer cette théorie en guérison.

Mais tandis qu'elle gagnait le manoir et que l'essoufflement la gagnait, elle, son euphorie fut lentement mouchée.

Se pouvait-il vraiment que Léontin, ce cher vieux délusionniste, n'ait pas même approché une solution de cette nature ? Quelle révolution Héro pouvait-elle bien apporter, du haut de ses quinze années d'existence ?

Alors, contre la colonne de pierre qui soutenait le battant immense du portail de fer, tandis qu'elle accordait à ses poumons la grâce qu'ils imploraient, Héro comprit enfin l'usage véritable qu'elle pouvait faire du traité du Genium.

Plus sereine et plus gaie, elle passa les planètes qui marbraient la cour, redressa le nœud rouge qui ornait son col, libéra ses boucles brunes qui roulèrent sur ses épaules et entra dans le manoir.

Personne ne se trouvait dans la cuisine, dans le jardin ou les salons, et Héro s'apprêtait à monter dans les étages à la recherche de sa mère et de Léontin quand un pincement du côté de son cœur lui rappela qu'elle n'avait pas pris de temps pour son père aujourd'hui. L'inventeur devait encore travailler d'arrache-pied dans son atelier, aussi la jeune fille changea de cap et fila en direction de l'aile consacrée aux inventions saugrenues de Johannes Brintaigu.

Les arcades de la coursive de l'aile est béaient : leurs volets, ligotés au mur par des décennies de lierre, laissaient entrer par nuées la poussière du soleil. Ces galaxies miniatures tournaient au ralenti dans l'air réchauffé de la fin du jour, et il sembla soudain à Héro que le temps s'allongeait le long du corridor et figeait peu à peu la force qui l'habitait. Ce sentiment fugace d'une pesanteur qui s'installait dans le manoir s'accrut encore lorsque la jeune fille, arrivée devant la porte de bois massif, nota qu'aucun bruit ne filtrait de l'atelier. Elle poussa avec peut-être plus de peine que d'ordinaire le lourd battant de chêne et, déterminée à combattre cette étrange inertie, s'avança dans la pièce. Rien ne cliquetait, nul rouage ne faisait grincer sa mâchoire de métal, aucun battement n'animait les boitiers à ressort. Dans l'atelier où les machines s'amusaient d'ordinaire à reprendre les mouvements de la vie, tout semblait déjà mort. Et, dos à la porte, voûté, vieilli, se tenait son père. Le salut d'Héro n'osa pas franchir le seuil. Johannes se retourna lentement, et dans la salle aux inventions quelque chose se brisa. Il ne pleurait pas, il ne fit presque rien mais une détresse atroce se lisait dans ses yeux, une horreur muette qu'il ne savait lui dire.

Le soir était tombé dans la chambre de Desdémone Brintaigu. Un vent rapide soulevait le baldaquin avec des gonflements de voiles en partance, et Héro et son père peinèrent à refermer la porte derrière eux. C'était comme si le manoir tout entier était entré dans une forme de résistance sourde, de lutte perpétuelle contre le mouvement, contre le changement d'état. L'air eut un grondement lugubre qui prit fin lorsque le battant rencontra la clenche. Ce ne fut que dans le silence qui enfla subitement qu'Héro entendit les gémissements pour la première fois. C'était de lents souffles rauques, lancinants et coléreux, comme le râle d'une bête immense tapie entre les draps. Un tremblement léger s'empara des mains de la jeune fille, et elle les serra contre le velours de son ventre. Au bord du lit, comme perché au-dessus d'un abîme, se tenait Léontin, naufragé au milieu d'un désordre de bassines, de chiffes et de compresses qui hantaient le plancher à ses pieds.

Johannes Brintaigu attrapa l'épaule d'Héro. La jeune fille se dégagea doucement et s'avança jusqu'au bord du lit agité. Léontin et elle se tinrent un moment ainsi, face à face, chacun d'un côté de la houle blanche qui emportait le temps, puis Héro attrapa une main blafarde qui rampait sur les draps et la serra, la serra pour l'empêcher de courir, et interrogea enfin le vieux délusionniste du regard.

— Ce sont les fleurs, gronda Léontin, la mâchoire raide. J'aurais dû le savoir, j'aurais dû deviner.

Héro ne dit rien, mais laissa son regard remonter timidement le long des édredons.

— Je n'étais pas là… Ta mère avait réclamé le chat alors j'étais parti chercher cette foutue bestiole et puis quand je suis revenu…

Léontin s'interrompit, et les yeux d'Héro s'accrochèrent follement à une mèche brune échouée au bas de l'oreiller, et l'escaladèrent pour se noyer dans la masse d'une chevelure sombre cascadant sur la taie pâle… Au cœur de cette obscure auréole gisait le visage altéré de Desdémone, vivante opale dans la moiteur de ses cheveux en bataille. La vision d'Héro se brouilla, et elle ne vit plus rien que la mousse légère qui ourlait la commissure des lèvres de sa mère.

— Elle a mangé les fleurs de sa chambre, et celle du couloir aussi… dit Léontin. Digitales, colchiques, anémones, chrysanthèmes…

Desdémone toussa soudain, ce qui mit fin aux échos glauques des mots de Léontin, et battit furieusement des paupières. Sans lâcher sa main, Héro l'aida à se redresser contre les oreillers tandis que le délusionniste lui tendait une tasse fumante. Le breuvage entre les mains, Desdémone eut un petit sourire en reconnaissant sa fille et son mari.

— Une bonne journée ? coassa-t-elle.

— Maman…

Héro n'avait plus qu'un filet de voix. Desdémone continuait, oublieuse et gaie :

— J'ai vu l'imprimeuse aujourd'hui, Héro, ton père a presque terminé, hein chéri ? C'est vraiment…

— Pourquoi tu as mangé les fleurs ? l'interrompit Héro.

Desdémone ouvrit ses grands yeux noirs, incrédule, effarée :

— Ils allaient revenir ! Les dernières couleurs… Il fallait… Elles m'ont demandé, tu sais, elles ont dit “prends-nous avec toi, ne nous laisse pas mourir seules, ils reviennent, ils vont nous séparer ” alors je les ai prises, elles viennent avec moi.

— Mais où ?

Héro avait crié.

Desdémone la regarda un moment, avant de pencher son buste frêle pour reposer sa tasse. La porcelaine tinta contre la table de chevet, et versa un peu. Héro regardait en silence les doigts squelettiques qui tremblaient de fièvre entre les siens. Desdémone attira sa fille à elle. Dans cette embrassade, Héro ne se sentait plus que velours, cheveux, chaleur et frisson. La voix de sa mère lui caressait l'oreille  :

— On ne peut pas voler ce qui n'existe plus.

L'empoisonnée avait fini par sombrer dans un sommeil agité et Johannes avait quitté la pièce sans un mot, sans doute à la recherche d'une quiétude pour un temps disparue. De part et d'autre du lit, Léontin et Héro se taisaient. Galeio dormait en boule sur le ventre de Desdémone, le museau amoureusement emmitouflé dans la queue.

— Qu'a dit l'anatomiste ? demanda Héro.

— On ne connait pas avec certitude les quantités de toxines ingérées, alors…

Les mains du vieux se crispèrent fugitivement sur le cadre en bois, et Galeio ouvrit un œil vaguement intéressé.

— J'ai eu une idée aujourd'hui, une idée pour convaincre la commission de nous rendre le carnet.

Léontin gronda et le chat s'enfouit à nouveau dans sa fourrure.

— Ils ne le rendront pas, Héro. Ils ne rendront rien. Ni le carnet, ni mes dossiers thérapeutiques. Ce n'est plus une question de traitement, mais une démonstration de force.

La jeune fille sentit un agacement prodigieux se réapproprier son corps.

— Je voulais me servir du traité du Genium…

— Ah !

Léontin eut un sourire sans joie.

— De l'invention appliquée aux sciences… Tu n'es malheureusement pas la première à avoir cette idée.

Les veines d'Héro la brûlaient de plus en plus, et elle fit la sourde oreille.

— On aurait pu dire que le carnet n'était qu'une base de travail !

Le ton montait, et Galeio agitait la queue avec irritation.

— Et tu passes ton temps à essayer de confronter maman à ses écrits à coup d'arguments logiques ! C'est la méthode que le Genium propose, celle que tu appliques, où est l'erreur, où est la faute ? La commission ne peut pas nous refuser ça, maman va peut-être…

Léontin la regarda un moment, et une vague culpabilité embua le cœur d'Héro. La jeune fille retint sa langue. Tout allait de travers.

— On pourrait essayer, bien sûr, dit-il avec gentillesse. Mais ces gens-là n'ont pas le même objectif que nous. Ils ont passé les dernières années à me rendre la vie infernale. Ce qu'ils refusent d'admettre et qui leur crèvent les yeux, c'est le pouvoir immense de la fiction dans nos thérapies. Je m'en sers, ils luttent contre moi. C'est un débat vieux comme Astrée. L'accident de ma patiente les avantage trop pour qu'ils nous aident.

— Mais maman pourrait mourir !

Quelque chose commençait à rétrécir dans la poitrine de la jeune fille.

Léontin eut un vague mouvement d'épaules, comme un haussement avorté qui glaça Héro. Il jeta un œil désolé sur la jeune fille, et se pencha vers elle avec sollicitude.

— Le carnet ne servira plus à rien, Héro. Ta mère n'est pas en état de l'utiliser de toute façon. Il faut choisir ses combats, et celui-ci est à la fois perdu d'avance et inutile.

Héro recula, horrifiée, mais la révolte qui grondait en elle était comme enchaînée dans ses poumons.

Léontin la regarda quelques secondes, le visage fermé, puis tourna les talons et quitta la chambre.

Ensevelie dans les cotonnades blanches, la mère d'Héro divaguait toujours, et ses mains reprenaient leur course aventureuse. Le sommier avait des craquements de coque de navire, et le baldaquin claquait avec l'impatience d'un gréement apercevant la haute mer.

Il était étrange, se disait la jeune fille, de constater qu'en dépit de toutes les fleurs avalées, le teint de Desdémone était toujours aussi blafard. Certains combats étaient peut-être perdus d'avance.

Héro avait choisi le sien.

Elle irait voler ce qui existait encore.

Commentaires

Ce chapitre était super immersif, et étonnamment clair malgré les concepts étrangers ! C'est intéressant cette façon de considérer l'imagination, j'aime beaucoup.
Pauvre Desdémone, quand même...
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mardi 9 mars à 01h45
Merciii :)))) Oui, un peu de théorie, ça fait pas de mal des fois ! Je suis contente que tu l'aies trouvé clair, je craignais l'inverse !
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vendredi 9 avril à 15h45
Je sais pas quoi dire. Ce chapitre m'a emportée. Je suis absolument accro à ta plume poétique ; ça me plonge toujours dans une ambiance ultra confortable et... j'aime beaucoup trop ce qu'on ressent en parcourant tes lignes.
VAS-Y, HERO ♥
 1
dimanche 14 mars à 14h41
Merci ! Ton commentaire me touche beaucoup... Si l'ambiance de ce chapitre-là t'as plu, je pense (j'espère) que le début du chapitre 4 ta parlera aussi ! J'ai hâte que tu le lises...
 1
vendredi 9 avril à 15h49