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Agathe Bordeaux

mardi 9 février 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 1

La dernière balade de Desdémone Brintaigu


C’était une cité, un peu plus avancée

Tournée vers les étoiles,

Aveugle à la lumière, les pieds trop sur la terre,

Perdue dans les étoiles,

Et qui perdit ses rêves, s’échoua sur la grève

Toujours loin des étoiles.


Où est-elle passée, cette grande cité ?

Pour toujours solitaire, dans sa cage de verre,

Elle attend que s’élève une magique trêve

Jusqu’en haut des étoiles.


Emmurée dans son drame, elle panse son âme

Cueillie par les étoiles

Mais toujours elle nous blâme et sa raison s’enflamme

Brûlée par les étoiles.


Comptine du nord, auteur inconnu


C ’était par une fin d’après-midi fauve qui étirait sa lumière dans le petit jardin. Assise sur la margelle du puits, Héro contemplait sa mère à genoux dans les fleurs pâles, occupée à moissonner des poignées d’asphodèles sans égard pour le massif qu’elle dépouillait ainsi. De temps à autre, Desdémone suspendait sa cueillette et démêlait un bras hors de son bouquet titanesque, pour faire signe à sa fille ou pour noter quelque pensée volage sur le carnet qui ne la quittait jamais, puis reprenait avec délices son ouvrage de destruction.

Le jardin ne serait plus jamais le même. Les branches des rosiers dévastés béaient, allégées de leurs fleurs, et dans les massifs ne subsisteraient bientôt plus que des nuances de vert : Desdémone avait passé la journée à voler toutes leurs couleurs pour les tresser en bouquets et en couronnes. Une partie de la récolte fleurissait désormais les chevelures brunes d’Héro et de sa mère ; le reste, recueilli dans tout ce que le manoir comptait de vases, plats, bassines et autres tasses, avait envahi la vieille bâtisse. Seuls quelques asphodèles blancs étoilaient pour un moment encore les ruines du massacre.

Héro lissa le velours de sa robe bleue et héla sa mère, un sourire léger plaqué sur son cœur lourd :

— Que fais-tu, maman ?

Elle avait déjà posé la question. Quelle importance ? Depuis quelques années, le délabrement de la mémoire de Desdémone n’avait cessé de s’aggraver. Une délusion dévorait ses souvenirs, les plus anciens comme les tout récents.

Héro voulait entendre à nouveau l’enthousiasme qui saturait la voix de sa mère.

— C’est ma part du marché ! lui sourit Desdémone. Les fleurs, elles voulaient voyager un peu avant de faner, et moi, je les voulais dans mes cheveux… pour les couleurs ! Tu comprends ?

Héro sentit une pointe de désespoir monter en elle en regardant la longue chemise de nuit de Desdémone.

D’un blanc décoloré.

Quelques semaines auparavant, l’intégralité de la garde-robe chamarrée de sa mère avait été confisquée par une commission de délusionnistes nouvellement affectés à son cas. Ils avaient prétexté que l’attachement de Desdémone pour ses vêtements entretenait sa tendance à la personnification des objets et à l’affabulation, ce qui l’empêchait supposément de renouer avec les quelques souvenirs que la maladie ne lui avait pas encore dérobés.

Une idée brillante… Et qui avait coûté bien des larmes à sa pauvre mère, et bien des nuits blanches à Héro et Johannes, son père. Seul Léontin, le vieux délusionniste attribué à la famille, avait trouvé le moyen de calmer Desdémone, au mépris de toutes les convenances. Il avait fait coudre pour Héro plusieurs robes de couleurs vives et, pour lui-même, des gilets assortis. Leurs efforts vestimentaires semblaient avoir consolé Desdémone, mais dans le cœur d’Héro avait éclos une colère sourde qui couvait encore, une haine grésillante pour la suffisance et la désinvolture de ces jeunes chercheurs.

Une exclamation étouffée sortit soudain la jeune fille de ses pensées rougeoyantes.

— Ah ! Ne me dis pas qu’elle a attaqué les asphodèles !

La longue et musculeuse silhouette d’un Léontin manifestement résigné apparut dans l’encadrement de la porte de la cuisine.

Héro lui adressa un sourire contrit, et le vieux délusionniste la rejoignit en grommelant.

— Des décennies qu’ils embellissaient le jardin de mes ancêtres !

Sa déconfiture arracha un rire à Héro :

— Des décennies dans ce trou paumé… Maman a raison, ces fleurs méritaient bien de voir du pays !

L’intéressée crut l’instant propice et poussa une exclamation triomphante, ensevelie sous une petite montagne de fleurs coupées :

— Ça y est ! Je les ai toutes !

Léontin laissa échapper un gémissement, auquel Héro ne crut pas un seul instant. Sous ses airs grincheux, le médecin savourait autant qu’elle cette rémission inespérée. Les dernières lunaisons avaient été terribles, Desdémone s’allégeant d’une part de son appétit à chaque souvenir qui la quittait. En ce qui concernait la jeune fille, sa mère pouvait bien arracher toutes les fleurs de l’univers, si ça lui chantait. Héro l’aurait fait de ses propres mains pour toutes les lui offrir si cela avait eu la moindre chance de combler le gouffre qui s’élargissait dans sa mémoire.

Une conscience sans souvenirs n’était peut-être pas différente d’un jardin sans couleurs.

— Et on va les mettre où celles-là, pour les faire faner ?

Léontin désignait d’un air critique le tas d’asphodèles qui se traînait péniblement vers eux en s’éparpillant un peu au passage. La brassé de fleurs parla soudain avec la voix de Desdémone :

— Vous pourriez m’aider, peut-être ?

Héro adressa un clin d’œil complice à Léontin, et ils filèrent soutenir la montagne en péril qui titubait en direction de la cuisine.

— Blague à part, insista le vieux, je n’ai pas manqué de constater que vous aviez pris tous les récipients de la maison, alors je ne vois pas où vous allez mettre tout ça.

La jeune fille retint un sourire à la vue de Léontin qui grommelait, les bras pleins d’asphodèles en sursis.

— Si c’était pour les faire crever en deux heures, on aurait peut-être pu les laisser pousser tranquillement, non ?

— Il reste le seau de la cuisine, fit remarquer Héro, insensible à ses sarcasmes. Tu sais, celui sous la fuite qui embellit depuis des décennies le manoir de tes ancêtres.

Un tressaillement étira les lèvres de Léontin, et il leva le nez vers le ciel.

— Mauvaise idée. M’est avis qu’on aura de la pluie cette nuit, et je ne pourrais pas te faire ton déjeuner dans un marécage.

Héro se retint de lui tirer la langue et franchit le seuil à la suite de sa mère pour la dégager de son éboulement de fleurs.

La cloche de l’entrée retentit alors qu’Héro parvenait enfin à exhumer des pétales blancs une Desdémone hilare. Comme en écho au carillon, la voix de Johannes leur parvint de loin :

— Je m’en occupe !

Héro leva les yeux au ciel, et cessa un instant de ramasser le bouquet dispersé à terre. Son père ne ratait jamais l’occasion de faire une pause. Niché dans l’atelier de l’aile est, Johannes travaillait ces dernières lunaisons à une nouvelle machine qu’il souhaitait dévoiler à la fête de l’Invention. Mais l’événement approchait à grands pas, et rien n’était prêt. La jeune fille se tournait vers Léontin pour railler gentiment la désertion de son père quand elle remarqua la tension qui venait de se loger sur son visage couturé de rides. Peu de choses avaient le pouvoir de plisser ainsi les sourires du délusionniste.

Peu de choses.

Ou peu de gens.

Comme en réponse à sa pensée, des voix fortes se firent entendre, résonnant à travers la bâtisse et la poitrine d’Héro. La commission était de retour.

La porte de la cuisine s’ouvrit brutalement, et quatre jeunes chercheurs s’introduisirent dans la pièce sans attendre d’y être invités, suivis maladroitement par le père d’Héro qui tentait vraisemblablement de les freiner avec toute la politesse dont il était capable.

En avisant Desdémone qui s’était figée dans ses fleurs, l’un d’entre eux, un malotru qu’Héro ne se souvenait pas avoir vu la dernière fois, la désigna à un collègue avant de se fendre d’un ampoulé :

— Voilà la malade, Arthur !

Et tout au bout du doigt pointé, recroquevillée dans les bouquets qu’elle pressait autour d’elle, le visage à son tour dépouillé des ultimes couleurs qu’ils lui avaient laissées, pâlissait sa mère.

Le sang d’Héro ne fit qu’un tour.

— Laissez-la tranquille ! gronda-t-elle en s’interposant.

C’est à peine s’ils la remarquèrent. Son père, en revanche, rougit subitement et lui fit les gros yeux. Maudissant sa voix en déroute et le nœud qui ligotait sa rage, Héro l’ignora et tenta de hausser le ton :

— Et maman a un nom !

Une main se posa avec douceur sur la nuque de la jeune fille :

— Je m’en occupe, lui glissa Léontin.

Héro puisa dans ses yeux sereins et la ligne de ses épaules la force de se taire et se rapprocha de sa mère aux joues blêmes. La cueilleuse tremblait désormais si fort qu’une neige de pétales lui blanchissait les pieds. Héro lui toucha le bras avec gentillesse, mais ce simple contact la fit sursauter et aggrava l’avalanche.

Avec son élégance coutumière, Léontin repoussait déjà l’envahisseur :

— Messieurs, vous entrez avec bien du fracas dans cette maison.

Le vieil homme laissa ce simple constat flotter un instant dans la pièce, et les scruta de ses yeux clairs, avant de reprendre :

— Vous n’êtes pourtant pas sans savoir que nous recherchons ici le calme, ceci dans l’intérêt de Madame Brintaigu. Passons au salon, je vous prie, et cessons d’importuner ma patiente.

À ces mots, les chercheurs s’agitèrent et poussèrent du coude le dénommé Arthur, qui s’éclaircit la gorge, visiblement mal à l’aise. Héro sourit férocement. Le charisme de Léontin n’avait rien perdu de son tranchant.

— C’est-à-dire, euh… balbutia le jeune blanc-bec, madame Brintaigu n’est plus votre patiente… Maîtreur Léontin, ajouta-t-il, comme si la politesse pouvait adoucir l’outrecuidance de son annonce.

Un grand silence tomba soudain dans la cuisine, et se joignit à la chute muette des pétales d’asphodèles. Héro ne comprenait pas. Pourquoi Léontin ne riait-il pas au nez de la commission ? Pourquoi ne grondait-il pas l’un des avertissements dont il avait le secret, capable de faire prendre la porte à tous les importuns ? Silencieux, le médecin fixait les quatre chercheurs, et ce fut soudain comme si les années de sa vie venaient sillonner son visage plus profondément : jamais encore il n’avait paru si vieux à la jeune fille.

Le porte-parole de la commission semblait avoir rattrapé son éloquence en fuite :

— Notre Ordre n‘a pas constaté une amélioration sensible de l’état de Madame Brintaigu, reprit-il, des tremblements plus discrets dans la voix, et, hum, le conseil regrette d’avoir donné son aval à l’installation de la mal… (Arthur jeta un œil furtif vers Héro, et reprit avec maladresse) ou plutôt de Madame Brintaigu, dans votre domicile il y a six ans, Maîtreur Léontin. À notre connaissance, cette expérience – peu orthodoxe – n’a pas été concluante. C’est la raison pour laquelle nous venons aujourd’hui examiner à nouveau la… (nouveau coup d’œil inquiet) patiente. Dans un premier temps, nous ne ferons que vous prescrire le traitement et les exercices correspondants, et, à terme, le conseil attribuera un nouveau domicile à la famille Brintaigu, conclut-il, manifestement soulagé de n’avoir pas été interrompu.

Dans le ventre d’Héro se creusa un vide soudain, dont elle ne comprit pas immédiatement l’origine. Elle tourna des yeux incertains vers Léontin, qui confirma ses craintes en lui faisant signe d’éloigner sa mère. La jeune fille s’approcha de Desdémone et ignora de son mieux la commission, mais elle sentit avec force le poids de leurs regards. Tout en traînant gentiment sa mère diaphane par la main, Héro s’interrogeait : le conseil avait-il véritablement le pouvoir de les séparer de Léontin ? Il lui semblait maintenant que ce manoir était le leur aussi, et Léontin le grand-père qu’elle n’avait jamais eu. Et lui, que ferait-il, seul dans sa maison trop vide ?

Elles franchissaient le seuil tandis que l’orage commençait à gronder dans la cuisine.

— Enfin, disait le vieux, j’étudie la pathologie de madame Brintaigu depuis plus de dix ans ! Une relation de grande confiance s’est tissée entre nous, et j’ajouterais, en toute modestie, que ma patiente a retrouvé ces derniers temps une certaine forme de sérénité. Dix années, et notre Ordre n’a rien trouvé à redire à mon travail. Que me vaut ce retournement tardif ?

La réponse de l’autre se perdit au loin : Héro et sa mère avaient trouvé refuge au fond du jardin, sous la verdure protectrice du saule. Dans sa robe blanche tachée de sève, Desdémone avait repris le visage inquiet des mauvais jours. Ses grands yeux noirs ouvraient deux abîmes qui lui dévoraient le visage : était-ce par là que ses souvenirs la fuyaient ?

Sa mère se penchait vers elle, comme pour partager un secret :

— Je me souviens d’eux, murmura-t-elle, frémissante.

Héro écoutait, en se demandant combien de temps encore son cœur pourrait se serrer avant de se pétrifier.

— Ils ont pris les couleurs, lui confia Desdémone. Regarde le jardin !

Ses yeux écarquillés d’angoisse fouillèrent un instant les parterres, à la recherche manifeste de quelque chose.

— Ils n’ont laissé que le vert… remarqua-t-elle, comme pour elle-même.

Puis, avec un air de confidence :

— Il y en avait trop pour qu’ils l’emportent cette fois-ci.

Héro, d’ordinaire clémente envers les inventions de sa mère, eut un frisson soudain : si la commission commençait à évaluer l’état de Desdémone, mieux valait peut-être l’empêcher de divaguer :

— C’est toi qui as cueilli les fleurs, maman, fit-elle avec une douceur résignée.

Desdémone haussa les sourcils avec dédain :

— Elles n’existaient pas.

— Pardon ?

— Les fleurs, explicita Desdémone. Elles n’existaient pas.

Quelque chose dans le sérieux du regard de sa mère souffla à Héro de ne pas poser davantage de questions, et elle préféra en revenir au fait :

— Les messieurs ont pris tes vêtements de couleur, pour ton traitement. Pas les couleurs du jardin. C’est toi qui as cueilli les fleurs.

Desdémone fit la sourde oreille et recula ses épaules sous la caresse des feuilles du saule.

La jeune fille s’efforça de se souvenir des conseils de Léontin :

Il faut lui donner des preuves. Des ancres solides, pour rétablir la vérité. En somme, c’est un pur esprit scientifique, qui ne croit rien sur parole. Qui doute méthodiquement.

— Regarde tes mains, maman… Et les traces d’herbe sur tes manches !

Desdémone lui jeta un regard surpris. Un de ceux qui torturaient Héro, et qui clamaient : « Qui es-tu ? Parlions-nous ? ». Puis elle sembla se rendre à l’étrangeté de la situation, baissa les yeux vers sa robe et eut un sourire :

— C’est le paysage qui bave. Rien n’est sec encore, le peintre ajuste ses couleurs.

Un temps, et elle ajouta rêveusement :

— Il aime beaucoup le vert.

Héro n’insista pas.

Au loin, le ton semblait monter, car des éclats de voix écorchaient les oreilles d’Héro :

— C’est-à-dire, la suite de votre progression  ? Deux semaines de cauchemars ne constituent en aucun cas une amélioration ! tonnait Léontin.

Héro se trouvait trop loin pour entendre la réponse, mais elle devina qu’il y en avait une à la réaction du vieux délusionniste.

— Ce sont-là des procédés de voleurs ! s’écria-t-il. Dépouiller n’est pas soigner !

La mère d’Héro s’agita soudain, et la jeune fille dut cesser de tendre l’oreille.

— Tu cherches quelque chose ? s’inquiéta Héro.

Les doigts et les yeux de Desdémone fouillaient l’herbe tandis qu’elle gémissait fiévreusement :

— Le cahier…

Le petit carnet d’écriture manquait effectivement à l’appel.

Héro se remémora leurs derniers déplacements, et son cœur tomba comme une pierre dans sa poitrine. Perdu dans le bouquet final, le carnet avait sans doute été abandonné dans…

— Je vous défends de prendre ce carnet !

Froide comme la mort, la voix de Léontin tranchait l’air et portait loin.

Héro fut debout avant même de s’en rendre compte.

— Reste ici ! jeta-t-elle à sa mère, avant de s’élancer vers le manoir.

Était-elle obéie ? Ce n’était pas le plus important.

Le plus important était en train de leur être dérobé : un carnet.

La feuille de route d’une raison vacillante.

Héro franchit le seuil de la cuisine juste à temps pour voir le dernier membre de la commission passer dans le couloir. Elle le suivit, dérapa dans les fleurs mortes, le rattrapa au niveau de l’entrée et lui saisit le poignet. Le jeune délusionniste se retourna avec un sursaut et se dégagea.

— S’il vous plaît ! plaida-t-elle, toute hostilité contenue. S’il vous plaît, laissez-lui son carnet, elle en a besoin ! C’est la seule chose ! La seule chose !

L’homme, visiblement mal à l’aise, lui jeta un coup d’œil effrayé, mais ne soutint pas son regard longtemps.

— C’est pour le bien de votre mère, Mademoiselle Brintaigu, fit-il en reculant vers la porte. Il faut la ramener à la raison ! C’est… aussi difficile que de sevrer n’importe quelle dépendance… votre mère ne vit plus que dans la fiction…

— Mais c’est tout ce qui lui reste !

Ils atteignaient l’entrée, lui dans sa fuite étrange, Héro le cœur broyé.

La commission était déjà en train de remonter dans sa calèche et le retardataire fila sans demander son reste.

Héro voulut le suivre, mais une main ferme s’abattit sur son épaule et la fit pivoter. Le père de la jeune fille la retenait :

— Ça suffit, Héro !

Devant le portail du manoir, la calèche s’ébranlait déjà, tirée par deux chevaux gris.

Héro se tordit le cou pour la regarder partir, mais son père lui secoua l’épaule, le visage agité et inquiet :

— Tu me fais honte ! Ces gens sont là pour nous aider ! Sauf votre respect, Léontin.

Le vieux délusionniste eut un mouvement indécis de la main. Lui aussi regardait l’équipage s’éloigner.

Johannes Brintaigu en profita pour tirer sa fille vers l’intérieur.

— Je sais bien que leurs méthodes te choquent, mais il faut avoir confiance, Héro, reprit-il avec plus de douceur.

Arrivé dans le petit salon, il la poussa gentiment dans un fauteuil, s’accroupit devant elle, et lui prit la main.

— Ils ont étudié les délusions pendant des années. Ce sont des Scients, Héro, et toi tu n’as pas achevé ton cycle académique. Cela seul devrait t’inciter à leur montrer plus de respect.

Légèrement honteuse, Héro enfouit ses mains dans les plis de sa robe cobalt, la poitrine serrée. Son père ne la reprenait pas souvent, et cela la déroutait. Cela, et un petit sentiment d’injustice…

— Mais Léontin…

— Est un maîtreur, et de ce fait a gagné le droit d’exprimer des… réserves. Tu n’as ni son rang ni son expérience. Et entre nous…

Johannes passa la main sur sa tête dégarnie, gêné.

— Si son accueil et sa gentillesse l’honorent, il n’en reste pas moins que ta mère ne semble pas revenir à la raison… C’est son Ordre lui-même qui le met à l’épreuve.

Héro sentit le silence s’épaissir entre eux. Son père se releva avec un soupir.

— Je… je vais aller lui parler.

Johannes se dirigea vers l’entrée puis marqua un temps d’arrêt, une main sur le chambranle de la porte.

— Ce n’est pas vrai, tu sais… murmura-t-il, dos à elle.

Il semblait étrangement à l’étroit dans son gilet gris aux broderies élimées.

— Je n’ai pas honte de toi. J’ai peur… J’ai peur pour vous… J’ai peur pour nous…

Il s’enfuit loin de sa phrase en suspens, abandonnant Héro à son désarroi et son vieux fauteuil.

Le salon s’obscurcissait, et des gouffres d’ombre s’allongeaient entre les lattes du plancher. Qu’allaient-ils devenir ? Sans le carnet, les cauchemars reviendraient… Et la commission parlait encore d’un déménagement…

Héro remonta ses genoux tout contre elle et se blottit davantage au fond des coussins. Son regard fugua à travers les carreaux colorés de la verrière, et elle voulut le suivre au loin, ses longues boucles brunes emmêlées dans le vent, partie déjà, en route sur les chemins qui ne sont le domicile de personne mais le refuge des égarés. Qu’y avait-il au-delà des murailles d’Astrée ? La guerre et la déraison, répétaient les héritiers de la cité-libre.

Ne valait-il pas mieux des batailles ? Des ennemis déclarés, au lieu de cette lutte contre une maladie inexorable ? Dans le cœur d’Héro claquaient déjà les bannières et les crins des chevaux de guerre venus des peintures de l’ancien temps.

La porte de bois massif grinça doucement sur ses gonds, et une silhouette pâle entra dans la pièce. Desdémone Brintaigu s’avança tandis que les carreaux distordaient la fin du jour. Sa robe blanche était désormais émaillée de taches lumineuses projetées par le vitrail qui transmutaient les salissures de l’herbe en reflets de crépuscule. Elle approcha de la jeune fille pour lui tendre quelques fleurs disparates, et Héro ne sut pas si c’était son incompréhension ou du réconfort que sa mère lui offrait ainsi. Desdémone s’assit sur le tapis mordoré, une épaule contre le fauteuil de sa fille.

Elles restèrent ainsi un moment, à regarder s’éteindre la lumière, puis Desdémone troubla leur silence :

— Ce sont des mensonges.

Héro la détailla du regard. Les yeux de sa mère étalaient leur torture sombre entre elles, et de faux reflets maquillaient ses joues creuses.

— Ces fleurs n’existent pas, siffla-t-elle. Et je ne vais pas mieux.

— Que… ?

Héro, interloquée, retint sa langue.

Sa mère leva une main blême pour lui caresser les cheveux.

— Léontin, toi, ton père… Nous nous racontons des histoires pour avoir moins peur. Des mensonges, mais si beaux, si beaux qu’on ne voudrait vivre que parmi eux.

Héro la dévorait du regard.

— Maman…

— C’est la fin, Héro. On m’a volé mes histoires, et je suis fatiguée.

Desdémone laissa retomber sa main, et Héro ferma les yeux en serrant fort ses paupières.

— Ces fleurs n’existent pas… répétait sa mère. Et je ne vais pas mieux.

Dans le petit salon, le chant du vitrail s’était tu.


Commentaires

Premier chapitre, première claque. C'est à travers ces lignes que je découvre, comme tout le monde, ton histoire, mais pour ma part c'est aussi à travers elles que je découvre ta plume. Et quelle plume... Je suis aussi charmée qu'impressionnée. La musicalité, le rythme, le vocabulaire, tout est au service des images magnifiques qui défilent sous nos yeux pour mieux poser les premières briques de cette intrigue pleine de promesses.

Je suis sous le charme de l'ambiance dans laquelle tu nous plonges. L'univers m'intrigue pas mal, tout comme ce qui ronge les souvenirs de Desdémone. Durant un instant, je me suis demandé si elle était seulement malade. Si ce n'étaient pas les Scients qui la considéraient comme telle afin que leur monde ne soit pas remis en question.

Héro a un caractère et un raisonnement qui me plaisent beaucoup ; les valeurs qu'elle défend envers et (presque) contre tout sont touchantes. Et Léontin ♡ Il est mon coup de cœur du jour, ha ha !

J'avais hâte de lire ce premier chapitre. Autant te dire qu'après ça, je vais impatiemment compter les jours qui nous séparent du suivant.

Bravo. À très bientôt :)
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mardi 9 février à 01h33
Merci Karole... Il m'a fallu du temps pour répondre à cette déclaration d'amour :))) mais j'ai déjà l'habitude de venir la relire en cas de baisse de motivation ^^ Merci d'avoir pris le temps d'écrire tout ça ! Et oui, Léontin ! Il n'était pas prévu, et c'est mon préféré ^^ Je suis ravie qu'il te plaise !! Quel charme, ce vieux gredin !
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vendredi 9 avril à 16h02
Waouh. C’est génial ! J’ai déjà bien de la peine pour cette pauvre Desdémone... et sa petite famille :( j’ai hâte d’en apprendre plus sur ces Scients pas très sympathiques, et sur Héro !
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mardi 9 février à 09h11
Merci Chimène ! Je suis tellement contente que les enjeux de l'histoire t'intriguent ! J'ai hâte aussi de t'en montrer plus !
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vendredi 9 avril à 16h04
C'est beau !
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mardi 9 février à 09h49
Merci Antoine ! Trop contente que ça te plaise !
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vendredi 9 avril à 16h06
Ce chapitre est puissant ! Ça annonce la couleur. J'ai vraiment hâte de lire la suite. Bravo encore Agathe pour cette première publication !

Il va falloir que je m'habitue au fait que Héro soit une fille, son prénom me met automatiquement un garçon en tête haha
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mardi 9 février à 10h24
Haha oui, je retravaillerai sans doute pour glisser des indices genrés avant de mentionner son nom, ça permettrait d'éviter l'ambiguïté.
Merci pour ton commentaire et tes encouragements !
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dimanche 30 mai à 15h42
Cette fin de chapitre... Cette "maladie" m'intrigue, et je n'aime déjà pas beaucoup les Scients. Vivement la suite !
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mardi 9 février à 12h02
Ouiiii, vivement la suite ! Merci Amaëlle ! Je trouve ça super chouette que la situation t'intrigue déjà :))
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vendredi 9 avril à 16h08
Boum. Fin du chapitre. Les fumées du monde dans lequel tu nous conduis se dissipent pour laisser place à la réalité du quotidien. Le choix des mots, le rythme, les dialogues et les images composent une musique que je ne veux pas voir s'arrêter. S'il était édité, j'appellerais immédiatement mon libraire pour le commander. Je m'attendais à ce que ce soit bien, mais je ne m'attendais pas à ça. Bravo et merci pour cette précieuse expérience de lecture :)
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mardi 13 avril à 18h26
Merci Milan ! Je suis vraiment touchée par ton commentaire. J'espère continuer à écrire des chapitres qui te plaisent ! Dans tous les cas, merci de m'avoir lu et de m'avoir écrit, c'est une véritable source de motivation pour moi !
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dimanche 30 mai à 15h39