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Agathe Bordeaux

mercredi 9 février 2022

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 10

La Fête de l’Invention


Il n’y a pas de science sans foi ;

Il n’y a pas d’apprenti sans maître.

Albert Ockam, Discours aux aspirants maîtreurs


H éro !

La jeune fille entrouvrit un œil, avant de replonger sous la couverture, aveuglée par le vitrail.

— Héro, viens voir, nom d’un Scient !

Quelque chose dans le ton de Grégoire alarma l’Astréenne et elle s'extirpa en frissonnant de sa couche improvisée.

Ses deux amis étaient penchés sur le même grand manuscrit, le nez au ras des pages.

— Tu penses que ça a... poussé... pendant la nuit ? hésitait Marysa.

Elle et Grégoire se tassèrent pour lui faire une place, et Héro voulut également regarder l’ouvrage violemment blanc, ce qui n’eut comme effet que de brouiller sa vue tout à fait.

— S’qui s’passe..? coassa-t-elle en battant furieusement des paupières pour chasser ses larmes et le poignard qui semblait lui crever la cervelle.

Heureusement, les deux autres étaient trop absorbés pour se moquer de son réveil difficile. Elle étouffa un bâillement.

— Grégoire pense que les illustrations ont bougé pendant la nuit.

— Quoi ?

— J’en suis sûr ! s'offusqua le botaniste.

L’annonce acheva de secouer Héro, et elle observa l'ouvrage avec attention.

Il était ouvert sur la double page d’un conte copieusement décoré. Le texte était ceint de tant de feuillages d’encre qu’il frôlait l’illisible, et de petites lianes sombres s’élançaient dans les marges à l’assaut de quelques annotations éparses. Si l’effet était saisissant de vie et de dynamisme, Héro voyait mal comment Grégoire aurait pu constater des évolutions dans un tel fouillis.

— Allez, Grégoire, comment des dessins pourraient-ils pousser ? le raisonnait Marysa.

Le botaniste en herbe délogea son épaule de la main réconfortante de la jeune Palleas :

— Je n’ai pas dit que je savais comment. Mais regardez, par tous les Scients ! Vous ne remarquez rien d’étrange ?

Confuse, Héro inspecta la page de nouveau et, de nouveau, elle ne vit que des feuilles et des lianes, accrochées aux graffitis et notes laissés çà et là par quelque fervent lecteur...

Ses pensées se mirent à rugir dans son crâne.

— Marysa... appela-t-elle faiblement.

— Quoi encore ?

Son amie fit volte-face, excédée :

— Tu ne vas pas t’y mettre ! gronda-t-elle. Nous avons trouvé des fleurs magnétiques ! Des faunae invisibles ! Tu as découvert que ta mère n’avait rien inventé ! J’ai menti à la mienne !

Comme muselée sous le coup de la colère, Marysa se détourna vers le vitrail. Le botaniste ne semblait plus savoir où se mettre.

Désemparée, Héro s’approcha timidement de son amie.

— Quoi encore ? répéta cette dernière, presque suppliante.

Héro hésita. Marysa semblait à bout.

— Ce sont les annotations, expliqua-t-elle finalement. Elles doivent être postérieures à l’illustration du manuscrit... Et pourtant, les dessins semblent s’y adapter...

Marysa laissa échapper un petit reniflement, et quelques boucles blondes chatouillèrent le nez d’Héro :

— Ou l’inverse ! Rien que des suppositions. Personne ne pourra produire une datation comparée de ces écrits.

— Moi je peux, souffla timidement Grégoire.

Les deux jeunes filles se tournèrent vers lui, et il redessina du doigt une longue accolade qui jouxtait le texte : une aimante de peinture et d’encre s’y accrochait comme à un tuteur :

— C’est moi qui ai tracé ça, hier soir, avoua-t-il sur un ton d’excuse.

— C’est pas vrai... grommela Marysa, les yeux rougis.

Héro lui tapota un peu l’épaule, songeuse.

— Il n’y a qu’une seule façon de vérifier tout ça, annonça-t-elle lorsque son amie lui parut maîtresse d’elle-même.

Elle s’empara d’un fusain, ouvrit le manuscrit des griffonets au hasard et traça grossièrement une cage autour de l’une des enluminures, un tigré grand-duc endormi, la tête inclinée sur une aile repoussée d’or. Une pointe de culpabilité l’assaillit tandis qu’elle hachurait la délicate illustration de barreaux bien gras. Il lui sembla fugitivement qu’une minuscule aigrette avait tremblé – à moins qu’elle ne l’ait imaginé ? Ses pensées battaient la campagne. Héro se frotta fermement les yeux et acheva son dessin.

Rien ne se produisit.

De son côté, Grégoire contoura soigneusement l’aimante. Les deux expérimentateurs marquèrent un temps, et Marysa les rejoignit. Héro s’attendait presque à voir des vrilles d’encre dérouler leurs anneaux inquisiteurs le long du tracé du botaniste, ou le tigré grand-duc relever soudain sa tête d’ambre pour inspecter sa nouvelle prison, mais rien de tout ceci n’arriva.

— Bon... souffla Marysa, maintenant que vous avez fini de spéculer dans le vide et de tester l’air ambiant, on pourrait peut-être se concentrer sur la fête ? Le grenier ne va pas s’envoler...

La jeune Palleas leur tourna le dos pour aller consulter le ciel au travers du vitrail.

Après un coup d’œil tacite, les deux expérimentateurs marquèrent discrètement leur page avant de refermer les manuscrits. Il n’était pas exclu que le phénomène prenne du temps. De grands nuages voilèrent progressivement le soleil, et Héro, un peu inquiète, se tourna vers Marysa.

Sa silhouette se détachait devant les motifs translucides de branchages et de feuillages roux, et même ses boucles blondes ne parvenaient à rallumer la lumière ternie du vitrail. Pour la première fois, Héro nota la complexité de l’ouvrage de plomb et de verre. De minces lianes d’ambre sillonnaient la rosace d’un bout à l’autre, traçant une vigne de cristal dépouillée par l’automne. Il sembla à la jeune fille que le verre avait perdu de sa transparence en quelques endroits, et elle regretta fugitivement les déluges de soleil qui avaient inondé le grenier en fin d’été. Vers le bas de la rosace ne filtraient plus que quelques raies rougeâtres, tamisées par des années de feuilles échouées là. Héro mit quelques instants à s’apercevoir que les couches de végétaux elles-mêmes n’étaient pas réelles mais dessinées dans le verre. Fascinée, elle passa le doigt le long de quelques fines nervures de plomb et se demanda fugacement si l’ouvrage avait toujours été si hivernal.

— On dirait bien qu’il va pleuvoir, annonça tristement Marysa, l’arrachant à sa contemplation.

Héro vint se serrer contre son amie.

— Je serai prudente, tu sais. Personne n’a besoin de savoir.

Marysa renifla, mais se dérida un peu :

— Si ce grenier te rend prudente, je jure de ne plus jamais douter de ses mystères.

Héro eut un petit rire, mais Marysa semblait toujours terriblement préoccupée. Elle jeta un coup d’œil vers Grégoire, comme pour vérifier que le botaniste ne les écoutait pas : à genoux dans l’humus, au pied de l’arbre, le jeune homme n’aurait pu faire moins attention à elles.

— J’ai trouvé... Quelque chose d’autre, hier soir, finit par lâcher Marysa, les traits tirés.

Elle parlait très bas.

— Je crois... Je crois qu’il vaudrait mieux garder ça entre nous...

Son amie semblait terrifiée, alors Héro acquiesça immédiatement. Marysa plongea une main hésitante dans sa poche, comme si elle craignait de se faire mordre, et en tira un parchemin roulé, maintenu par un ruban. Les deux amies tournèrent ostensiblement le dos à Grégoire, et Héro déroula la feuille.

Et retint sa respiration.

Sous ses doigts s’étendaient des océans, des continents et chaînes de montagnes tracées à l’encre.

— Une carte de l’ancien temps, souffla-t-elle.

À Astrée, il n’existait qu’un seul dessin de ce genre : un vitrail immense, qui trouait magistralement la chapelle ouest de la Cathédrale de l’Inquisiscience : la Nef du Renoncement. Une œuvre imprécise, sans détails ni légendes. Un rappel du sacrifice du monde consentit par les Astronomes d’alors.

Mais Marysa secouait la tête, affolée :

— Non, non, regarde !

Et Héro les vit. Des mots. Des noms. La carte portait des noms. Des dizaines et des dizaines de noms, inconnus, bouleversants, qui ouvraient un grand vide dans le ventre d’Héro, un désir large comme le territoire dont elle était privée. Et parmi ces noms, un nom :

Astrée, la Cité des Scients.

Un dessin minuscule symbolisait la cité-libre, enfermé dans un anneau qu’Héro savait être les murailles.

Grégoire éternua, quelque part derrière elles, et les deux amies sursautèrent. Héro lâcha la carte, qui s’enroula aussitôt sur elle-même, mais le botaniste se contenta de marmonner quelque chose à propos de « pollen agressif » et de « muqueuses sensibles ».

Marysa s’empressa de ramasser la carte et d’y nouer de nouveau son ruban.

— Tu comprends maintenant ? chuchota-t-elle, les yeux écarquillés par la peur. Ces documents, ou au moins une partie d’entre eux, sont postérieurs à la Scission. L’arrière-grand-père de Léontin a trahi tout le monde ! Il est resté en contact avec les territoires extérieurs et a caché des documents dans sa propre maison ! Ce sont des tabous !

La panique de Marysa arracha Héro aux vallées et aux littoraux qui venaient de se déployer dans son imagination : quelque chose en son amie semblait sur le point de rompre. Elle lui reprit d’autorité la carte enroulée qui semblait lui brûler le cœur et les doigts, et la fit disparaître dans la besace à ses pieds.

— Les murailles ne se sont pas érigées en une nuit, temporisa-t-elle. Il aurait très bien pu accumuler ces documents avant que la Scission ne soit pleinement consommée...

Marysa reporta son attention sur le paysage déformé par le vitrail, et Héro suivit son regard. Là-bas, loin derrière les bulles bleuies du verre et la forêt de pins, devait courir la ligne invisible de la frontière des Sciences. Et au-delà...

— Il y a un monde, là-dehors, souffla Héro. Des cités. Des océans et des marchés, des foules, des plaines, des botanii, des ruisseaux et des montagnes. D’autres faunae. D’autres livres.

— Et la guerre, interrompit Marysa. L’hérésie, les mensonges et l’aveuglement. L’ignorance et le sang. La misère et la mort.

Que répondre à cela ? Qu’allait avancer Éromélis ? La paix et la liberté des Sciences valaient-elle le sacrifice du monde ?

— Les Astréens devraient savoir, se lança-t-elle. Il y a d’autres espèces, d’autres énigmes. Notre connaissance est amputée...

Son amie lui jeta un regard dur :

— Elle est parcellaire. Elle le sera toujours, grenier et griffonets ou pas.

— Mais ce sont des preuves ! s’enflamma Héro.

— De quoi ? riposta Marysa. Tout le monde sait que les territoires sont vastes !

Muette, Héro extirpa le carnet de Desdémone. Le témoignage de sa délusion. De ses découvertes.

Le visage de Marysa chavira.

— Je suis désolée, souffla-t-elle, tremblante… Mais c’est trop… L’exposition du grenier... Ma mère…

La détresse de Marysa poignarda Héro. À quel point fallait-il que son amie l’aimât pour encourir les foudres de l’Inquisiscience ? Et pourtant, que faisaient-elles de mal ?

Grégoire les rejoignit, de la terre jusqu’aux coudes et un air curieux peint sur le visage.

— Il faudra bien que la vérité voie le jour, plaida Héro, et nul ne pourra nous reprocher une découverte…

Y croyait-elle vraiment ? Réhabiliter Desdémone Brintaigu reviendrait à admettre la faillibilité de la commission, et, par extension, celle de l’Inquisiscience. Héro ne s’y trompait pas. Les répercussions de l’affaire seraient d’abord politiques.

— C’est vrai, approuva Grégoire avec beaucoup plus d’optimisme que la jeune fille. Lorsque les inquisiscients verront les espèces nouvelles, ils n’auront d’autre choix que de reconnaître leurs erreurs !

Une apparition fugace les interrompit, soulageant Héro d’avoir à réfréner le botaniste : une sorte de long mustélidé venait de surgir d’un meuble et de se figer au milieu de la pièce, tétanisé à la vue des trois humains qu’il avait lui-même fait sursauter. Un draguillon dans la gueule, l’animal hérissa les feuilles rousses qui semblaient lui tenir lieu de crinière et arqua le dos en sifflant.

— Bonjour ! s’amusa Héro.

Grégoire s’esclaffa, et la créature profita de l’hilarité générale pour se carapater dans un creux entre les racines et disparaître sous le plancher.

— Léontin appréciera-t-il de se découvrir autant de locataires ? demanda le botaniste.

Marysa haussa les épaules, un sourire qu’Héro devinait vissé de force au coin des lèvres.

— Le manoir des Aslénides a toujours été un repaire de marginaux, se moqua-t-elle. Quelques fouines feuillues ne valent pas leurs excentricités !

Un appel lointain filtra alors au travers du plancher :

— Héro ! s'époumonait Johannes.

Il semblait lancé dans une longue plainte dont les trois expérimentateurs ne saisirent pas d’autres mots que « réglages » et « catastrophe ».

— Ton père a l’air plutôt inquiet. N’est-il pas prêt pour la fête ? demanda ingénument Grégoire, tout en rassemblant ses outils éparpillés dans la pièce.

Héro grimaça et Marysa eut un reniflement amusé :

— Ah ! Tu connais mal les Brintaigu !

Héro bougonna en chassant du pied une colonie de poussins d’herbes blottis sur sa cape en velours :

— Éromélis et lui ne vont pas me lâcher.

Les volatiles s’égaillèrent en piaillant, éparpillant au passage quelques brins d’un vert duveteux.

— Je m’occupe de rapporter une fleur à la logicienne, si tu veux, proposa le secourable botaniste. Je pensais seulement observer un peu ces spécimens à l’atelier.

Le botaniste exhiba un cahier provisoirement transformé en herbier épais dont dépassaient toutes sortes de botanii, et un petit manuscrit sur lequel une large plante semblait avoir pris racine.

— Et ta machine ? s'inquiéta la jeune fille.

— L’engyscope est relativement prêt, éluda-t-il, obnubilé par le botanum qui sertissait la couverture du grimoire.

— Le quoi ? s'enquit Marysa, un œil inquiet vrillé sur les végétaux qu’emmenait l’apprenti.

— Héro ! insistait Johannes.

La jeune fille leva les yeux au ciel et empoigna sa besace... Avant de brutalement retirer sa main au contact d'une boule de fourrure et de plumes. Une tête de chouette ensommeillée émergea du sac. Héro soupira, avant d’annoncer à la cantonade :

— Les amis, loin de moi l’idée de vous chasser, mais...

Elle secoua son bien pour accélérer les étirements paresseux de la griffonette, et celle-ci quitta son repaire de mauvaise grâce.

— ...Tout le monde dehors !


La journée s’écoula dans un flou agité, rythmé par quelques ultimes courses et les derniers réglages de l’imprimeuse. Il s’était avéré que la « catastrophe » de Johannes n’était que l’apparition d’un léger décalage dans la structure du support de caractères – rien qu’une petite cale ne pouvait corriger. Héro et son père produirent cependant de nombreuses copies de L’Astronomie Nouvelle avant de parvenir à contrebalancer parfaitement l’inclinaison nord-nord-est des pages d’écriture, et Johannes ne cessait de pointer d’autres menus défauts de sa machine sur lesquels qu’Héro et lui s'empressaient d’intervenir. Ils ne furent interrompus que par le retour de Grégoire en fin de matinée, venu assurer Héro qu’il avait bien remis une fleur à la logicienne, que cette dernière avait libéré la jeune fille de ses fonctions d’assistante jusqu’à nouvel ordre et qu’elle espérait seulement être honorée de sa présence lors de sa présentation.

— Une fleur ? s'était étonné Johannes. On marche sur la tête !

Il s’esclaffa, et taquina le jeune homme :

— Si les logiciens vous volent la botanique, qu’allez-vous présenter ? Un traité de géologie ?

Grégoire avait rougi, avant de s’éclipser, non sans avoir glissé un petit bout de parchemin dans la main de la jeune fille qui l’escamota discrètement.

Elle n’eut pas un instant à elle pour le consulter, car le travail reprit de plus belle dans l’atelier. Le feu ronflait dans le dos des deux inventeurs, compensant la chaleur du soleil qui dégringolait à l’horizon. Les heures qui les séparaient du grand départ se firent de plus en plus minces, et bientôt le forgeron Daviel se présenta à la porte afin de les aider à charger le monstre de bois et de métal sur la carriole du pauvre Placide. Le cheval de trait, un brin de paille négligemment suspendu au coin des lèvres, semblait seul insensible à l’agitation ambiante. Après une ultime tasse d’infusion à la santé du forgeron, Héro et son père s’escamotèrent pour se changer dans les étages. La jeune fille s’enferma dans sa chambre, le cœur enfiévré. L’air de fête qui couvait déjà dans l’atmosphère l’exaltait peu à peu, et elle songea au grand projet d’Éromélis, à l’inauguration de l’imprimeuse et de l'engyscope. Jamais solstice d’hiver n’avait été plus prometteur.

Héro s’empressa de revêtir son costume le plus élégant, taillé par sa mère dans un complet gris que Johannes n’avait jamais porté, avant de se tourner vers sa psyché. Le chemisier plaqué à la taille sous le pantalon officiel aux revers grenat, elle ne se sentait plus tout à fait elle-même. Après une courte hésitation, elle renonça au veston, noua le plus soyeux de ses nœud-papillons au-dessus de son jabot de soie et piqua un peigne ouvragé dans son chignon. Flottant dans l’ombre de ses gestes, tapies entre les doublures et les poches, les effluves effacées du parfum de sa mère lui accrochaient le cœur, murmuraient du fond des coutures et sous les boutonnières d’argent.

Le monde était vaste. Il était plein de noms, de lacs et de fleuves. Bientôt, elle irait, et le parfum de sa mère partirait avec elle, se mêlerait aux vents nouveaux.

Ce ne fut qu’en préparant sa besace qu’Héro retomba sur le mot de Grégoire :

Ai trouvé du nouveau. Tu devrais vérifier les grimoires !

Elle tira instinctivement sa donne-temps et jura en avisant le ballet abscons de ses aiguilles. La note du botaniste avait embrasé son imagination. La jeune fille se décida en un éclair et se précipita dans les étages, manquant de trébucher sur un Galéio un peu surpris.

Elle déplaça la chaise de la chambre de bonne, déverrouilla la trappe et se glissa dans la nuit frémissante du grenier-forêt. Des principales races de griffonets l’attendait sagement, fermé sur un pupitre noueux. Les doigts tremblants, Héro retrouva le signet et rouvrit le manuscrit au chapitre des tigrés grands-ducs, avant de se figer.

En haut de la page, les yeux furieux d’un hibou la foudroyèrent. Les ailes à demi déployées, la créature tentait vainement de ronger ses barreaux et ne s’interrompit que le temps de cracher dans sa direction.

Le cœur d’Héro retint quelques battements.

Dans sa cage de fusain, le griffonet peint s’était éveillé.


Fidèle à lui-même, Placide patientait, attelé dans la cour du manoir et soupirait des trombes de brume dans l’air glacé du soir. Moins stoïque, Johannes s’agitait sur son banc et triturait les rênes de l’attelage. Il se figea en apercevant sa fille, salua sa tenue d’une moue appréciatrice et lui tendit la main pour l’aider à grimper dans la carriole. Héro nota son bras qui tremblait un peu, mais il lui adressa un sourire lorsqu’elle s’assit à ses côtés. La jeune fille n’eut pas la force de le lui rendre. En surimpression dans la nuit, il lui semblait voir encore l’image d’un griffonet d’encre, les ailes relevées, luttant contre des barreaux dessinés. Elle regardait sans le voir le ciel qui se couvrait. Son père suivit son regard, se méprit et eut un petit rire.

— Que les lumières de la Science nous éclairent ! dit-il, et il fit claquer les rênes.


Le cœur d’Héro battait un peu plus fort qu’à l’accoutumée lorsqu’elle descendit de la carriole pour laisser son père aux bons soins des organisateurs. Elle avait promis de revenir à temps pour la présentation de l’imprimeuse, mais dans l’intervalle, c’était quartier libre.

La place du marché était noire de monde, et seules quelques raies de lumière filtraient de temps à autre entre les lourds rideaux qui gardaient l’entrée de la halle des Expositions. Renonçant à trouver Marysa dans le noir, Héro entreprit de se faufiler jusqu’à la file d’Astréens qui patientaient et les suivit docilement, de plus en plus fébrile. Autour d’elle, des bribes de conversations enthousiastes attisaient sa propre curiosité, et lorsque vint son tour, elle franchit les rideaux pourpres avec allégresse.

Un déferlement de lumières et de couleurs emporta ses sens. Des pavillons de toiles étiraient leurs voiles aussi loin que le regard pouvait porter, illuminés par une multitude de lustres suspendus à la charpente de la halle des Expositions. Partout, des Astréens riaient, appelaient, hélaient, et sur les étals brillaient et cliquetaient mille merveilles qu’Héro brûlait d’inspecter de plus près. La jeune fille dégrafa sa cape, la fourra dans sa besace et partit se perdre entre les tentures, sans vraiment prendre garde aux fanions colorés qui indiquaient les différentes sections des guildes. Elle se laissait porter par la foule, qui se brisait et se déversait au coin des allées empavillonnées, et la projetait, au gré de sa houle sonore, au-devant de nouvelles théories et d’outils inédits, de maîtreurs enthousiastes et de Scients fascinés.

Elle baigna un certain temps dans cette atmosphère de fête, ne bravant le courant que pour s’éloigner des visages trop connus et poursuivre ses pérégrinations anonymes, désireuse de s’enfoncer dans le babil insoucieux des citoyens autour d’elle sans pleinement en ressentir l’ivresse ; avant de s’échouer brutalement contre une intersection encombrée.

Les citoyens groupés là, attendaient, immobiles, silencieux, et même l’inventeur le plus proche cessa sa réclame et coupa l’étrange machine à vapeur qui tissait bruyamment sa tenture de motifs complexes. Avec un dernier coup d’œil accordé au « métier mécanique », Héro se dressa sur la pointe des pieds et perçut la froide présence des hauts-dignitaires d’Astrée : un groupe de femmes et d'hommes vêtus de riches et sombres costumes tournait lentement autour d’un pavillon, jaugeant dans un brouhaha policé les différentes innovations que leur présentaient les inventeurs affairés. La jeune femme frémit lorsqu’elle reconnut Mentora Palleas. Drapée dans son amabilité de façade, l’inquisisciente prêtait négligemment l’oreille à la démonstration d’une artisane qui tremblait à côté d’une citerne thermique de son invention. Le parrainage de l’Inquisiscience sublimait les carrières avec autant de facilité que sa désapprobation les anéantissait. Comme sensible à la tension de sa créatrice, la citerne émettait régulièrement des sifflements aigus assortis de panaches de vapeur.

Héro décida de profiter du brouillard ambiant pour s’escamoter discrètement et remonter le courant des curieux. Elle put bientôt replonger avec délices dans les allées des halles. Exposées à la vue de tous, une bonne centaine d'innovations attendaient leur tour d'être jaugées, et Héro constata encore, avec un étonnement qui grandissait au fil des années, la fécondité des inventeurs de sa ville. Chacune dans sa section, les Guildes rivalisaient de fierté et d’effets de manche pour accrocher le regard de quelque influent mécène.

Les arithméticiens, auréolés d'un docte nuage de poussière blanche, exhibaient à la craie les subtilités de quelque démonstration mathématique, tandis qu’au cœur des halles, sous la coupole de verre, les cosmogonites, indifférents aux contingences terrestres, attendaient distraitement d'introduire les Inquisiscients auprès de nouvelles étoiles qu'ils avaient baptisées. Héro passait son chemin lorsqu’elle reconnut un sage chignon de boucles blondes derrière un pavillon : l’œil vissé à une lunette plus longue qu’elle, Marysa écoutait sagement les explications d’un cosmogonite enthousiaste.

Héro bifurqua aussitôt, tandis que son amie se détachait de l’instrument pour écouter poliment le maîtreur. Avec un coup au cœur, Héro reconnu fugitivement sur son visage quelque chose de l’expression froide de l’inquisisciente Palleas, puis Marysa l’aperçut et toute dureté quitta son visage, remplacée par un large sourire. Elle la héla, et Héro s’empressa de la rejoindre.

— Maîtreur Huygens me montrait l’étoile la plus lointaine observée à ce jour, l’accueillit Marysa.

— Vous voulez voir, Mademoiselle ? s’avança le cosmogonite.

Héro acquiesça et se trouva bientôt projetée à l’autre bout du monde, les pieds toujours rivés au sol. C’était comme si une partie d’elle s’arrachait à son corps pour prendre la mer sombre du ciel. Une planète immense roulait paresseusement ses triples anneaux de poussières, et derrière elle, loin derrière, si loin que l’œil peinait à la détacher sur les ténèbres de l’univers, clignotait une pâle lueur, comme un grain de soleil reflété dans les profondeurs d’un lac noir, plus mince qu’une locule. La voix du maîtreur la rappela sur terre :

— Écho premier, de la constellation du Saule. Dix degrés à l’est de la triade d’Anaximandre. Vous la voyez, Mademoiselle ?

— Je pense, frémit Héro.

Elle pensait aux confins de sa carte de parchemin. Les gens qui y vivaient comptaient-ils les mêmes étoiles ?

Elle s’arracha à regret du télescope tandis que Marysa remerciait le maîtreur, et les deux amies se ré-enfoncèrent dans les allées de la fête de l’Invention, non sans avoir pris le temps de se moquer discrètement de Pascal qui assistait de son mieux une maîtreuse inconnue d’Héro. L’air anxieux de l'apprenti détonnait au milieu du calme des cosmogonites : il triturait nerveusement les molettes des instruments et jetait des regards douloureux sur ses croquis et schémas.

— Je dois admettre que c’est novateur, râlait sa tutrice, courroucée. Jamais personne n’avait osé prétendre avoir « perdu une étoile ».

Malgré leur aversion pour le jeune homme, Héro et Marysa écourtèrent leurs plaisanteries : quiconque s’apprêtait à rencontrer l’Inquisiscience au grand complet méritait un minimum de compassion.

Des éclats de voix les attirèrent vers le secteur des lettres, où quelques grammairiens s'écharpaient au sujet du bon usage de la langue, sous les quolibets des encyclopédistes, bien à l'abri derrière les créneaux de leur nouvelle édition en vingt-cinq volumes. Derrière le poussiéreux pavillon d’un logicien qui proposait une énième introduction critique aux sempiternels Principes de Raisonnement Élémentaires s’étendait le secteur verdoyant des botanistes dans lequel, semblait-il, l’intégralité de la population de la cité-libre semblait s’être donné rendez-vous.

— Quelle cohue ! s’étonna Marysa. Les botanii n’ont jamais eu une cote pareille !

Héro acquiesça, avant de retenir une exclamation :

— Je crois savoir où ils vont !

Elle entraîna son amie derrière elle et fendit la foule jusqu’à reconnaître, au cœur de l’agitation, le haut profil d’un Grégoire échevelé, mais indubitablement comblé. En l’apercevant, Marysa s’alarma soudain et agrippa le bras de son amie :

— Tu ne crois quand même pas que cet imbécile est en train de leur montrer une plante du grenier !

— Grégoire n’est pas un imbécile ! protesta Héro. Il ne ferait jamais une chose pareille !

Un doute venait toutefois de lui glacer les entrailles, et elle se faufila de son mieux vers les premiers rangs. Et si le botaniste révélait leurs secrets ? Que savait-elle vraiment de l’apprenti, de ses obédiences, de ses ambitions ? Parlerait-il du manoir ? Des grimoires  ?

Les deux citoyens qui la précédaient s’écartèrent enfin, révélant l'étrange silhouette de la lunette inversée. Héro étouffa son soulagement de son mieux, tandis que Marysa ouvrait de grands yeux :

— Mais... Un télescope ?

— Un engyscope, corrigea son amie.

— Une merveille ! gronda une voix à côté d’elles.

Le cœur de la jeune fille bondit lorsqu’elle reconnut Léontin, vêtu d’un complet sable dont l’élégance écrasait toute l'assemblée. Le vieux délusionniste lui adressa un clin d’œil, tandis que Marysa l’embrassait chaleureusement.

— Ton ami botaniste vient peut-être de faire la découverte du siècle ! renchérit Léontin, en agitant avec enthousiasme une canne au pommeau cuivrée, qui manqua de peu la tête d’une citoyenne.

D’un commun accord, ils restèrent en retrait tandis que Marysa se joignait à la file des curieux qui attendaient de contempler « les secrets de la matière » – file qui s’effaça avec tant de précipitation devant la jeune Palleas, que, malgré ses protestations, elle se retrouva bien vite l’œil à l’engyscope, devant un Grégoire ravi.

— Je crois bien qu’on ne verra rien de plus étonnant de la soirée, reprit Léontin, avant d’ajouter, songeur :

— En fait, je crois bien n’avoir jamais été aussi surpris depuis que Maîtreur Malacrist a changé la couleur de sa pierre par réfraction solaire.

Héro allait acquiescer, lorsque ses yeux tombèrent sur un parchemin qui rappelait le programme des conférenciers de l’amphithéâtre éphémère :

Vingt-heure, clamait l’annonce, Maîtreuse logicienne Éromélis : Le dôme de verre.

Elle pointa l’affichette au vieux délusionniste :

— Tu pourrais encore être étonné, fit-elle.

— Ne vous laissez pas mystifier, Léontin ! l’interrompit Marysa, de retour de l’engyscope. Cela fait des jours qu’Héro refuse de me dire ce que prépare sa tutrice. Je la soupçonne de ne rien savoir du tout, se moqua-t-elle.

Léontin eut un rire bref, avant d’ajouter :

— Les locules ont beau être petits, je ne vois pas bien ce qui, à part un tremblement de terre, pourrait davantage me surprendre aujourd’hui.

Héro secoua la tête, désespérée de devoir encore taire le projet de la logicienne, et entraîna ses deux amis derrière elle. L’impatience commençait à la dévorer et elle dut se faire violence pour ne pas demander l’heure toutes les deux minutes à Marysa, maintenant plongée dans un débat passionné avec le délusionniste :

— Clinamène avait peut-être tort, s'enthousiasmait-elle, le monde pourrait bien être sécable à l’infini !

Héro n’écoutait que d’une oreille : ils traversaient maintenant les quartiers d’anatomistes et délusionnistes qui présentaient en grande pompe des traitements inédits pour lutter contre les maladies du corps et les écarts du caractère. La jeune fille pressa le pas, et si elle crut apercevoir l’ombre du catogan de Bergevin, nul ne les importuna. Derrière elle, Léontin s’enfonçait peu à peu dans un silence de mauvais augure, dont il ne s’extirpa que bien plus loin, en plein cœur du pavillon artisan, tandis qu’ils saluaient Sénia Volgara et sa « nouvelle Donne-Temps à phases lunaires ».

De pavillon en pavillon, le temps finit tout de même par accélérer sa course, et bientôt Héro entraîna ses amis en direction de l’amphithéâtre éphémère. Lorsqu’ils y entrèrent, les gradins de bois légers étaient déjà bien remplis, mais ils parvinrent à s’installer non loin de l’estrade, sur laquelle se devinait déjà la silhouette d’un guéridon et d'un autre objet arrondi, dissimulé sous un lourd coupon de tissu rouge. Si Éromélis était déjà sur place, elle devait se tenir derrière le grand paravent qui occupait le fond de scène.

Héro, indécise, ne savait si elle devait rejoindre son mentor ou non. Peut-être la logicienne avait-t-elle besoin d’un ultime service avant sa conférence ? La jeune fille se décida lorsqu’un apprenti logicien, manifestement en charge de l’organisation, passa à grand pas devant elle. Elle eut à peine le temps d’expliquer qu’elle souhaitait voir Éromélis que le jeune homme, plutôt échevelé, l’entraînait déjà dans son sillage, sous le regard amusé de Léontin et Marysa.

Ils passèrent de l’autre côté du paravent : Éromélis patientait là, dans un profond fauteuil de cuir, plongée dans la lecture d’un papier d’aspect officiel. L’apprenti se racla nerveusement la gorge.

— J’ai trouvé votre assistante, Maîtreuse, chevrota-t-il, mais je crains que nous n’ayons plus beaucoup de temps pour vous préparer à votre conférence, l’Inquisiscience ne tardera guère à faire son entrée et rien ne...

La logicienne l’interrompit d’un soupir doublé d’un regard noir :

— Pour l’amour des Scients, Frydrick, je ne vois pas pourquoi vous paniquez ainsi, ce n’est pourtant pas vous qui allez faire un discours  ! Courrez-donc angoisser d’autres conférenciers et laissez-moi en paix  !

L’apprenti rougit brutalement, opéra un salut assez raide et débarrassa le plancher. Héro ne savait trop où se mettre, et se contenta donc de croiser sagement les mains dans son dos sans toucher à rien, tandis que la logicienne reprenait sa lecture...

Avant de poser son papier pour jeter un regard las vers Héro.

— Et dire que je vous exhortais tantôt à la patience, ironisa-t-elle.

Héro n'hésita qu'un instant avant d’oser se lancer :

— Peut-être que la colère n’est jamais qu’une forme d’appréhension.

— Ah ! s'amusa la maîtreuse. Abandonnez les euphémismes, c'est bien la peur qui m’a rendue si grossière. Le pauvre Frydrick ne méritait nullement une telle sortie.

Le regard de la logicienne avait perdu de sa lumière coutumière. Les plis de sa toge stylisée reprenaient en échos les rides qui creusaient son front, et bien que rien dans son maintien ne semblât véritablement altéré, Héro eût le sentiment viscéral que tout avait changé, sans deviner toutefois de quoi il retournait.

Dévorée par l’envie de soutenir son mentor, consciente de son geste dérisoire, Héro s’empara d’une carafe d’argent et lui servi d’autorité un verre d’eau.

Son regard buta sur un cachet familier, réverbéré par la transparence de la coupe. La boussole compassée. Le blason de l’Inquisiscience. Il paraphait froidement le long courrier qui trônait en évidence sur les notes de la logicienne.

— Les inquisiscients me félicitent pour le sujet retenu et me souhaitent de ne pas « dévier du fil ténu de mon raisonnement ».

Éromélis avait suivi le regard d’Héro. Un pauvre sourire ralluma un peu son teint grisâtre :

— Le Dôme de verre. Mon intitulé était succinct, mais on dirait qu’ils ne s’y sont pas trompés. Je crois bien…

Ses fossettes s’effacèrent progressivement, avant qu’elle ne reprenne, plus bas, comme pour elle-même :

— Je crois bien que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Le Genium sera là. Palleas également. Ces gens ont consacré leurs vies au Renoncement. Astrée tout entière craint les territoires du dehors. Qui me suivra ? Pourquoi m’entêtais-je ?

Héro la contempla un instant, frappée par la terreur qui faisait trembler une maîtreuse de la trempe d'Éromélis aussi bien que Marysa.

Frappée de ne pas la ressentir.

Alors elle plongea la main dans sa besace, et sans un mot, déposa la carte enrubannée sur les genoux de la logicienne.

Comme un cadeau.

Une clef.

La maîtreuse ne demanda rien, peut-être retenue par la conviction qu’Héro sentait pulser depuis les tréfonds de son corps, et déroula le parchemin.

Elle le contempla un instant, sans mot dire. Entre elles, le silence se remplit brutalement de tous les horizons qu’elles partageaient en secret, et Héro se dit que peut-être, peut-être le cœur d'Éromélis venait-t-il de bondir comme le sien s’était élancé, droit vers les plaines et les montagnes, dans les ruisseaux et les vallées.

Enfin, la logicienne replia la carte, noua le ruban et la remit à Héro.

Elle ne dit pas un mot, ne demanda pas pourquoi, pas comment. Lorsqu’elle se redressa, ses yeux brillaient. Elle prit son verre, le leva à la santé d’Héro, solennelle :

— Trêve de lâchetés. J’ai une démonstration à tenir.

Elle but sa coupe d’une traite, la reposa :

— Et des murs à faire tomber.

Commentaires

Ce chapitre, olalah !
Déjà, les découvertes progressives dans le grenier sont vraiment passionnantes, mais alors, ce début de la Fête de l'Invention ! Beaucoup d'imagination (de ta part, en plus de celle des Astréen⋅ne⋅s), et des personnages dont la personnalité s'affirme à mesure qu'on les suit. Bravo, et la suite promet de belles surprises :)
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mercredi 9 février à 13h04
Wah, faut avoir des balls quand même pour aller faire un discours après avoir reçu un tel courrier !!
Mince, en plus je vais devoir attendre avant de lire le prochain chapitre... ARGH
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mercredi 1 juin à 18h20
Je veux absolument voir ce passage au cinéma ;)
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dimanche 12 juin à 17h07