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Agathe Bordeaux

mardi 9 novembre 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 9

L'étoffe des fleurs


J'ai connu un homme qui avait emmuré un arbre.

L'homme comme le mur sont retournés à la poussière il y a bien longtemps.

L’arbre est toujours là.

Maîtreuse Darmoisier, Anecdotes pour vieille branche

autobiographie d’une botaniste


H éro s’éveilla au son d’un long feulement.

Elle repoussa ses couvertures, battit péniblement des paupières pour chasser les dernières bribes de sommeil qui s’y accrochaient, avant de s’apercevoir que le feulement était double. Toute léthargie envolée, la jeune fille se redressa. Au pied du lit, jalousement blotti sur ses pieds, Galéio grondait de toutes ses forces, l’œil fixé sur le haut de l’armoire.

Et le haut de l’armoire répondait.

Alarmée, Héro voulut saisir le chat qui se déroba en crachant, avant de reprendre ses furieuses vocalises.

Qu’avait-il vu ?

Comme en réponse à sa question silencieuse, une petite tête blanche apparut dans les ombres de l’armoire. La jeune fille se détendit en reconnaissant la griffonette, mais cette dernière poussa un miaulement sauvage qui lui fit soudain craindre pour le chat. Le souvenir des grandes serres de l’hybride bien présent à l’esprit, Héro jura, mais avant même qu’elle ait pu intervenir, la griffonette, l’œil terrible, s’élança en piqué depuis l’armoire et fondit droit sur sa proie. La jeune fille voulut s’interposer, mais Galéio fut plus leste et bondit à son tour, toutes griffes dehors. Les deux félidés se heurtèrent en plein vol et s’écrasèrent au sol.

— Non, non, arrêtez !

Héro se précipita hors du lit sans savoir quoi faire, projetant vaguement de lancer un coussin dans la bataille. Les deux animaux se roulaient sur le tapis — poils et plumes volaient en tous sens. Le félin ailé, quoique plus gros que le chat, ne semblait pas parvenir à prendre l’avantage. Galéio s’apprêtait à lui lacérer le ventre d’un bon coup de patte arrière, lorsque l’hybride se dégagea d’un battement d’ailes et sauta au pied du lit.

Avant de disparaître subitement.

Héro laissa tomber le coussin qu’elle avait entre les mains.

Qu’est-ce que...

Les couvertures avaient gardé un pli là où la griffonette s’était tenue un instant auparavant. Avait-elle bondi sous le lit ? Héro se penchait pour vérifier, lorsque le pli se déforma de lui-même et remonta le long du matelas. Les draps se froissèrent, et l’oreiller s'avachit d’un seul coup, comme sous l’action d’un poids invisible.

Incrédule, Héro entreprit de reculer en direction de la porte, sans quitter des yeux la petite dépression creusée dans sa literie.

Quelque chose chatoya fugitivement sur l’oreiller et la jeune fille se figea. Galéio, tous les poils hérissés, la queue en arc, cracha sauvagement tandis que l’air ondulait autour de l’oreiller, suivant une forme vague dont les contours se précisèrent d’un coup.

La griffonette réapparut.

Tandis qu’Héro la contemplait stupidement, embourbée dans un marasme de questions absurdes, Galéio sembla retrouver son sang-froid, car il chargea la griffonette toutes griffes dehors, sous le regard horrifié de sa maîtresse. La créature cracha et disparut à nouveau. L’oreiller se déforma, puis la griffonette réapparut, accrochée au dos de Galéio, les oreilles plaquées sur le crâne. Les deux animaux se tordaient dans un corps à corps furieux mais Héro n’apercevait l’hybride que par intervalles. La griffonette ne cessait de disparaître et de réapparaître, sans que le combat ne s'interrompe...

Elle se rendait invisible !

La jeune fille avait à peine songé cela que le fauna disparut pour de bon. Galéio se battait désormais contre un ennemi si parfaitement translucide que le chat semblait en pleine délusion, occupé à se rouler sur le dos et à mordre à pleines dents dans le vide.

Galéio poussa soudain un miaulement de douleur qui arracha Héro à son hébétude. Elle raffla un coussin et le lança de toutes ses forces dans la mêlée :

— Ça suffit !

Le combat cessa immédiatement. Apparemment indemne, le chat se précipita hors de la pièce, ventre à terre, mais la griffonette ne reparut pas. Il sembla à Héro entendre le haut de l’armoire craquer de nouveau et elle fustigea le meuble :

— Ça va pas non ! Ce chat était là avant toi !

Mais tout en parlant, Héro se surprit à s’interroger : depuis combien de temps la griffonette était-elle nichée dans le grenier-forêt ? Quel âge pouvait-elle bien avoir ?

Elle se laissa retomber sur le lit, la tête légère comme une bulle de savon, et un ricanement nerveux la secoua tout entière. L’invisibilité ne contredisait-elle pas toutes les lois de l’optique ? Tout ce qu’elle savait de la morphologie faunesque ? Héro laissa ses dernières certitudes s’écouler en vrac autour d’elle. Combien de surprises de ce genre le monde vivant lui réservait-il encore ?



Il ne lui fallut pas moins d’une théière et demi de tisane fumée et d’une douzaine de sablés pour dompter les remous de son cœur. Comment se faisait-il, au nom des Scients, qu’en plus de trois cents ans de recherche scientifique, personne n’ait jamais rien observé de semblable ! Le grenier lui semblait une béance creusée à même le champ des possibles. Et tout, tout ce qui s’en échappait élargissait davantage un gouffre en Héro, l’isolant chaque jour un peu plus des Scients et de leurs commissions, de leurs exigences absurdes et aveugles, incapables de déceler le vrai au milieu du singulier. Jamais encore la jeune fille ne s’était sentie si détachée de tout. Seule Maîtreuse Éromélis, peut-être, l’attendait encore à l’Académie, mais la logicienne ne lui serait d’aucun secours. Peu de temps séparait encore les Astréens de la fête de l’Invention, et Héro soupçonnait que même la logicienne, toute excentrique qu’elle était, ne prendrait guère le temps de méditer les énigmes hérétiques d’une jeune cancre.

Les jours qui suivirent confirmèrent ses doutes : la maîtreuse ne semblait pas disposée à expliquer plus avant son projet à Héro. Au grand dam de la jeune fille, son rôle se résuma bien vite à courir de Guildes en étals, à la recherche d’ouvrages de toutes sortes et parfois de matériaux saugrenus comme des cierges ou encore une cloche de verre soufflé, tandis que la logicienne arpentait infatigablement son bureau, en raturant à mi-voix ce qui ressemblait à un discours. Le mystère du fauna intermittent allait devoir attendre. Héro n’avait plus une minute à elle : de jour, elle galopait dans tout Astrée et, de nuit, elle usait ses yeux sur l’imprimeuse de son père.

Prise dans le tourbillon des préparatifs de la fête, la jeune fille se résignait : elle n’avait oublié ni les merveilles du grenier, ni la défense de sa mère qu’elle comptait opposer à la commission, mais le temps lui manquait. Si le carnet de Desdémone l’accompagnait partout, blotti contre son cœur, Héro ne l’avait toujours pas ouvert. L’ombre de la Cathédrale des Sciences pesait cruellement sur la jeune fille : elle tentait bien de se composer un argumentaire tout en naviguant dans l’entrelacs des venelles d’Astrée, mais, le plus souvent, elle ne parvenait qu’à perdre son chemin ou le fil de ses pensées. Au reste, elle comptait bien plus sur le soutien d’Éromélis que sur ses propres capacités rhétoriques pour se tirer d’affaire, même si les préparatifs de la logicienne la laissaient parfois perplexe : la veille de la fête, elle manda Héro pour d’ultimes achats, dont celui d’une « grande fleur » pour le lendemain au soir.

La jeune fille garda cette course étrange pour la fin de journée, et en profita pour rendre visite à Grégoire Mandel. L’apprenti devait lui aussi préparer activement la fête. Héro ne l’avait plus vu depuis la Passation de Lumière.

La Guilde des botanistes était de loin le bâtiment le plus vivant de la cité-libre. Des générations de maîtreurs avaient ajouté à l’édifice tonnelles sur serres et verrières sur balcons, et cet ensemble hétéroclite fleurissait de botanii.

Aux yeux d’Héro, rien n’égalait le joyeux bazar qui avait régné dans l’atelier de Desdémone, et encore moins la splendeur du grenier-forêt, mais même la rigueur astréenne ne pouvait contraindre des végétaux à croître gentiment dans leurs pots : plusieurs lierres descellaient allégrement les pierres de la façade tandis qu’un bataillon de plants suspendus lançait ses rejetons en rappel à l’assaut des coursives.

Un aimable apprenti couvert de terre, occupé à bouturer amoureusement un arbuste à même le comptoir de réception, indiqua à Héro la direction de l’atelier de Grégoire et la jeune fille parvint bientôt dans une étroite soupente curieusement ordonnée, peuplée des botanii les plus petits que la jeune fille ait jamais vus, serrés dans des pots minuscules. Seuls quelques croquis botaniques fleurissaient les murs, baignés dans le maigre rayon d’une lucarne à demi-fermée : le reste de l’espace croulait sous ce qui ressemblait à des verres optiques et à de curieux télescopes. Grégoire, qui farfouillait dans son bureau, n'avait pas vu la jeune fille entrer. Il sursauta si fort en l’apercevant qu’il faillit briser la lame de verre qu’il tenait entre les mains.

— J’aurais peut-être dû frapper, s’excusa Héro.

Le botaniste en herbe posa la verrerie en tremblant avant de porter la main à son cœur et de la saluer d’un faible sourire.

— Toutes ces choses fragiles autour de moi me rendent plus nerveux qu’un chat dans une flaque, s’amusa-t-il, mais la jeune fille lui trouva les traits plus tirés qu’à leur dernière rencontre.

Même ses cheveux roux semblaient ternis. La fête de l’Invention prélevait son dû sur tous les citoyens.

— Je déteste les ustensiles qui cassent, soupira le botaniste. Si ça continue, l’intégralité de ma bourse de recherche se trouvera bientôt convertie en une pile de tessons scintillants.

Héro lui adressa une grimace qu’elle espérait compatissante et tenta de changer de sujet :

— Tu construis un télescope ?

C’était une question bien étrange pour un apprenti botaniste coincé dans un bureau presque aveugle.

Une étincelle de fierté s’alluma dans les yeux de Grégoire, et il considéra la jeune fille avec un air de conspirateur :

— L’inverse, en réalité. Mais tu dois promettre de n’en parler à personne !

Héro acquiesça, intriguée. Nul ne cultivait le mystère aussi bien qu’un chercheur avant la fête de l’Invention.

Grégoire lui fit signe de s’approcher, et la jeune fille reporta son attention sur l’étrange instrument qu’il lui désignait. La demi-pénombre allumait de petits reflets sur la structure de verre et de métal de ce qui ressemblait en effet à une lunette astrale curieusement renversée : elle pointait tristement ses lentilles concaves vers le sol au lieu d’être tendue vers le ciel, ce qui signifiait que cet instrument ne permettait nullement de regarder au loin mais plutôt...

— C’est une sorte de grosse loupe ? s'enquit Héro.

Si c’était le cas, la courbe des verres optiques devait lui conférer une puissance phénoménale !

Grégoire laissa échapper un gloussement :

— Je l’ai appelé « l’engyscope », ça me semblait plus sérieux que « la grosse loupe ». Un an bientôt que je le braque sur ce qui me tombe sous la main ! Pétales, feuilles, et à peu près tout ce que j’arrive à couper en tranches fines.

Héro opina, à la fois amusée et furieusement intéressée :

— Et alors ? Toi et ton télescope avez trouvé des étoiles cachées tout au fond de la matière ?

Grégoire secoua la tête, sans doute trop enthousiaste pour badiner sur le sujet. Il sembla hésiter un instant, avant de lui proposer dans un souffle, l'œil brillant :

— Et si tu regardais par toi-même ?

Héro accepta immédiatement. L’Académie n'enseignait que peu de choses sur la structure cachée de la matière : depuis les théories logiques de Maîtreuse Clinamène sur la sécabilité finie, personne ne semblait avoir porté l’œil sur le sujet, en plus de deux cents ans ! Allait-elle apercevoir les fameux éléments insécables de la logicienne ?

Grégoire Mandel s’activait dans l’atelier, regroupant lames de verre, lentilles et notes éparses.

— Je vais te montrer une feuille... et une goutte d’eau de la fontaine !

Le jeune chercheur donnait le tournis à Héro, qui déplaça quelques piles de parchemin et s’assit prudemment dans un coin. Le botaniste s’affairait maintenant à côté de son « engyscope » le plus grand, et allumait une espèce de lampe à huile très plate, qu’il recouvrit d’un verre strié.

— La lumière traverse les lamelles par transparence, expliqua Grégoire, et ça permet de mieux voir les...

Il s’interrompit juste à temps, faussement épouvanté, avant de pointer un doigt accusateur sur Héro :

— Arrête de poser des questions !

— Mais je n’ai rien dit !

La jeune fille préparait une remarque acide sur les délusions liées à la fatigue, mais Grégoire ne l’écoutait déjà plus, occupé à tourner délicatement une molette de son engyscope, l'œil plongé dans sa lunette.

— Ça y est, annonça-t-il au bout de quelques minutes.

Il se détacha de l’instrument et invita Héro à prendre sa place.

La jeune fille s’avança, le cœur un peu agité – l’excitation du botaniste était contagieuse – et plaqua son œil contre le métal froid de l’engyscope.

Elle ne vit d’abord qu’une grande lumière blanche, puis elle s’accoutuma peu à peu et de vagues formes vertes apparurent lentement, comme une étrange mosaïque. Bientôt, son champ de vision fut empli de petites alvéoles émeraude serrées les unes contre les autres. C’était comme les écailles lumineuses d’un reptile.

— Incroyable...

Héro releva les yeux.

— Ce sont les particules insécables ?

Grégoire la regardait, la moitié du visage perdu dans le clair-obscur de son atelier.

— Je ne sais pas vraiment... Elles contiennent peut-être d’autres particules... Mais je n’ai pas encore de lentille plus puissante.

Héro posa les yeux sur le minuscule morceau de feuille coincé dans la lamelle de verre. Dire qu’elle n’en avait même pas distingué les contours à l’engyscope ! Se pouvait-il que le monde soit composé d'éléments si ténus ?

Grégoire mit en place la lamelle de la goutte d’eau, et Héro y plongea comme dans un océan. Elle attendit que son œil débrouille le brouillard lumineux qui l’aveuglait, mais cette fois, rien n’apparut.

— Je ne vois... commença Héro, sur le point de renoncer à son observation.

— Attends ! la retint le botaniste.

Il n’avait pas plus tôt dit cela qu’une étrange alvéole translucide dotée de longues antennes nagea au travers du champ de vision d'Héro.

— Que...

Une nouvelle créature se tortilla en sens inverse, formée de ce qui ressemblait à trois alvéoles enchaînées les unes aux autres, et son mouvement entraîna dans son sillage une capsule allongée et verdâtre, apparemment inerte. La créature disparut et une autre, équipée de plusieurs longs flagelles, se propulsa jusqu’à l’alvéole verte et se mit en devoir de l’absorber. Cette dernière sembla pâlir et s'étrécir, et avant même qu’Héro ait eu le temps de questionner Grégoire, la créature se trouva équipé d’un nouveau membre translucide, tout semblable aux autres. La jeune fille arracha son œil à la lunette :

— J’en ai vu une se faire transformer !

Grégoire, qui s’était laissé couler dans un fauteuil, releva un sourcil étonné :

— Tu as assisté à un réarrangement ?

Il se frotta la tempe un instant, puis il eut un rire nerveux :

— Bien sûr, il se passe quelque chose dès ta première observation. Il m’a fallu des heures de travail pour apercevoir un réarrangement d’algue.

Héro se laissa tomber dans un fauteuil aux côtés de Grégoire, bouleversée.

— Tu penses que tous les êtres vivants sont composés de ces petites choses ?

La question sembla raviver d’un coup la flamme du botaniste, et il se releva avec fougue :

— Je les ai appelées des « locules ». Et je crois que oui.

Le souffle court, Grégoire se mit à faire les cent pas.

— Ils composent tout ! Tiges, poils, et même la peau ou le sang !

Le botaniste tendit un doigt d’un air exalté, et Héro y aperçut un petit bandage.

— Nous sommes faits de milliards de locules ! Et je crois que le non-vivant aussi ! On ne les voit pas, car ils sont plus petits, mais je les trouverai ! Encore quelques efforts, et je les trouverai !

Héro s’enfonça un peu plus dans ses coussins, légèrement sonnée, tandis que Grégoire se lançait dans de longues explications sur les réarrangements et la conception de l’engyscope. La jeune fille n’écoutait que d’une oreille, perdue dans un monde fait de petites spéculations qui rebondissaient les unes sur les autres.

Était-elle véritablement composée de telles particules ? Pouvait-elle se faire réarranger, comme la petite algue de la goutte d’eau ?

Je suppose, raisonna Héro, que la décomposition et la digestion sont des formes de réarrangement...

Jamais son propre corps ne lui avait paru si étranger. Était-il possible de ne pas se connaître à ce point ?

Grégoire avait cessé de parler et son pas avait ralenti. Comme Héro, il sembla émerger lentement de ses pensées et redécouvrir qu’il n’était pas seul.

Comment reprenait-on sa vie après de telles découvertes ? Héro, qui ne savait plus très bien si elle était une personne ou un grand tas d’alvéoles versatiles — ou peut-être les deux à la fois — se souvint cependant de la mission d’Éromélis et résolut de s’arracher à son fauteuil et à ses conjectures.

— J’étais venue te demander une fleur, reprit-elle, embarrassée.

Grégoire semblait un peu confus :

— Tu as besoin d’un service ?

La méprise acheva de réveiller la jeune fille, et elle se corrigea en riant :

— Oui et non ! Il n’y a qu’un botaniste pour ne pas comprendre quand on lui parle de botanii !

Elle expliqua le sujet de sa course, et Grégoire s’en amusa à son tour :

— Et je suppose qu’il n’y a qu’Héro Brintaigu pour confondre un chercheur et un fleuriste.

Héro roula des yeux, faussement exaspérée.

— Je suis désolée d’être venue prendre des nouvelles ! Je manquerai pas de te laisser t’enraciner tout seul dans ce trou à l’avenir. De toute façon, reprit-elle avec un air dégouté, tu ne fais rien pousser de bien intéressant.

Grégoire fit la moue, amusé :

— Range tes griffes ! On te trouvera bien quelque chose dans l’une des serres principales. Tu aimerais quoi ?

Héro haussa les épaules. Éromélis n’avait rien demandé de plus précis qu’une « grande fleur ».

— Tu aurais une de celles-ci ?

Elle pointait le croquis d’une immense corolle bleue qui déployait ses aquarelles. C'était l’un des botanii préférés de Desdémone.

Grégoire suivit son regard, puis lui jeta un coup d’œil suspicieux.

— Tu penses bien que non.

Il semblait étrangement prudent. Héro fronça les sourcils :

— Ça ne fleurit pas en cette saison ?

Grégoire la dévisagea avec défiance, et se gratta la tête. Enfin, il lâcha :

— Tu plaisantes, c’est ça ?

Ce fut au tour d’Héro de le fixer stupidement. Qu’avait-elle dit de si étrange ?

Un silence méfiant s’étira entre eux, puis Grégoire le brisa, avec une douceur étonnante :

— C’est l’une des fleurs inventées par ta mère, Héro, balbutia-t-il, visiblement mal à l’aise.

La jeune fille le fixa un instant, interdite, puis partit d’un grand éclat de rire. Grégoire la regardait comme si elle venait d’être frappée par la délusion. Son air horrifié calma un peu la jeune fille, et elle lui fit un sourire rassurant :

— Celles-là existent vraiment. Maman les tressait en grandes couronnes, elle disait qu'on ne trouvait ce bleu-là nulle part ailleurs. Il y en a plein le jardin de Léontin.

— Tu confonds, assura Grégoire, encore un peu secoué. Et sans vouloir être impoli, il me semble que tu peux me croire.

Héro n’avait aucune envie de contredire le botaniste, mais elle se souvenait très clairement des grands bouquets que sa mère disposait dans toutes les chambres. Combien de fois avait-elle vu Desdémone peindre cette fleur ? La moitié du carnet devait en être pleine. À cette pensée, la jeune fille trouva soudain le courage de repêcher le petit livre dans son corsage. Elle en caressa la couverture quelques secondes, comme pour se faire pardonner une longue absence ou une indiscrétion, puis entreprit de le feuilleter. Chaque boucle de la calligraphie de sa mère venait se graver sur son cœur, et, sous les yeux embués d’Héro, les aquarelles semblaient se diluer encore. Elle ne fut pas longue à retrouver la fleur bleue, croquée dans l’angle d’une page et d’une fenêtre peinte.

— Je ne voulais pas te faire de peine, s’excusait piteusement Grégoire.

Héro secoua la tête et entreprit de s’essuyer les yeux.

— Ce n’est rien, mentit-elle. Mais il faut que tu viennes voir le jardin. Je te prouverai que ces fleurs existent.

Les certitudes de Grégoire semblaient s’être noyées sous le chagrin d’Héro :

— Bien sûr, balbutia-t-il, comme pris de court. Je viendrai...

Mais la main d’Héro tremblait toujours, et quelque chose glissa hors du carnet et voleta jusqu’à terre. Un pétale bleu.

Grégoire le fixa, interdit, et Héro tourna la page : soigneusement séchée contre le papier jauni, une fleur bleue s’effeuillait avec grâce. Muet, le botaniste s’empara d’une loupe et se pencha sur le botanum. Lorsqu’il se redressa, son teint avait singulièrement blêmi.

— Impossible, souffla-t-il.

Puis, comme si des rouages s’emparaient de lui contre sa volonté, il se mit à jeter pêle-mêle loupes et croquis dans un sac de toile qu’il passa à son épaule. Il semblait attendre la jeune fille qui ramassait le pétale échappé. Héro le rangea soigneusement. Venait-elle de trouver la preuve que le carnet de Desdémone n’était pas que délusions ?

La voix de Grégoire la rappela à elle :

— Je suis un abruti, disait-il. Je dois voir ce jardin.

Héro acquiesça, puis osa un pâle sourire :

— Comme fleuriste, je te trouve plutôt mauvais.



— C’est invraisemblable...
Grégoire ne cessait d’aller et venir entre les ombres des bosquets, une lanterne à la main et une encyclopédie sous le bras. De temps à autres, il prélevait une feuille, une racine ou une baie, la contemplait en silence, puis reprenait son enquête.

Debout sur le perron du petit jardin, Héro attendait, sans oser l’interrompre ni le suivre. Elle frissonnait un peu, d’excitation peut-être, ou bien à cause du voile d’eau que la nuit d’hiver posait sur toutes les choses. Lorsque les lumières de la ville s’éteignirent au loin, absorbées par le brouillard, la jeune fille déverrouilla ses membres raidis par le froid, et s’avança dans les ombres, vers la loupiote tremblotante du botaniste.

Grégoire se tourna vers elle, l’air un peu égaré sous les lumières changeantes de sa lanterne :

— Est-ce que...

Il s’interrompit, visiblement angoissé, avant de reprendre :

— C’est Maîtreuse Brintaigu qui a composé ce jardin ?

Héro secoua la tête :

— Léontin n’aurait pas permis que l’on touche aux bosquets du grand-pierre.

Grégoire se passa la main dans les cheveux, ce qui lui donna l’air encore un peu plus effaré, puis brandit le bouquet qu’il avait amassé :

— J’ai répertorié plus d’une dizaine d’espèces inconnues, dans un jardin de quelques arpents.

Héro réfléchissait en silence, le nez en l’air. Rien de cela ne pouvait être une coïncidence.

— Ce qui est plus fou encore, continuait Grégoire, c’est qu’elles ne composent même pas le cœur même des plantations, elles poussent en travers et sur les chemins, comme des mauvaises herbes dispersées par le vent. Comment peut-on possèder de tels trésors sans les cultiver ?

Le botaniste agitait sa lanterne dans la nuit noire, scandalisé, puis reprit comme pour lui-même :

— Bien sûr, il y a toujours la possibilité que tout ça se soit essaimé tout seul, à la faveur des mouvements d’air... Il faudrait cartographier les courants de cette zone, bien sûr une dominante du sud-sud-ouest, mais sans doute contrarié par la façade de pierres...

Grégoire continuait à se perdre dans ses spéculations, croisait brises et aquilons, se tournait progressivement vers ce que regardait Héro.

La jeune fille pointa le faîte du manoir, et le botaniste s’interrompit.

— On pourra peaufiner tes calculs plus tard, s’excusa-t-elle, mais est-ce qu'il y a une chance que tout ça puisse venir de là-haut ?

Grégoire suivit son regard, et haussa les épaules :

— Ce n’est pas impossible. Mais qui jetterait un sac de graines inconnues depuis son toit ?

Héro grimaça, amusée, avant de dévisager le botaniste. Il avait été l’apprenti de sa mère. Il l’avait défendu un temps, un peu plus longtemps que les autres, avant de renoncer. Comme tant d’autres... L’hommage qu’il avait rendu lors de la Passation brillait encore de mille feux dans la mémoire d’Héro.

Grégoire lécha son doigt et voulu le brandir dans le vent, mais la jeune fille se décida soudain, intercepta son bras et l’entraîna vers le manoir.

— Viens avec moi, ordonna-t-elle. T’es pas au bout de tes surprises.

La porte de la cuisine pivota sur ses gonds avant même qu’Héro y touche, et elle bondit en arrière, prise de court. Ses pieds s’emmêlèrent avec ceux du botaniste, et elle n’évita la chute que lorsque quelqu’un la rattrapa par le col.

Auréolée de lumière, Marysa la soutenait à bout de bras, mi-amusée mi-effarée :

— C’est moi qui vous fait cet effet-là ? se moqua-t-elle, tandis que les deux autres retrouvaient l’équilibre. Me semblait bien avoir vu de la lumière dans le jardin. Il ne faut pas rompre le couvre-flamme si ça vous affole autant !

Héro la serra dans ses bras, le cœur battant la chamade, et se défendit faiblement :

— Quand on est composé pour moitié de sang d’Inquisiscient, on fait toujours plus ou moins peur à voir !

Marysa la repoussa et croisa les bras avec l’ombre d’un sourire :

— Sans rire, vous maniganciez quoi ? C’est un peu tard pour les découvertes, non ? La fête commence demain !

Héro poussa tout le monde dans la cuisine, referma la porte du jardin et les entraîna vers l’escalier principal en abrégeant les présentations :

— Grégoire et moi avons trouvé dans le jardin des plantes qui ne devraient pas y être. Ni nulle part ailleurs, pour ce qu’on en sait.

Marysa lui jeta un regard inquiet :

— Ne me dis pas que tu as encore trouvé des espèces inconnues ?

— Comment ça, « encore » ? s’insurgea le botaniste.

Héro s’arrêta au milieu des marches, et fit face à ses deux amis :

— Vous êtes loin du compte. Je n’ai pas la moindre idée de ce que j’ai trouvé.



Les trois compères ne parlaient plus, bercés par les lents frémissements de la pénombre du grenier-forêt. Une poignée de chandelles égouttait sa lumière en petites flaques sur le parquet vivant : elle maintenait bruissements de fourrures et menus trottinements dans les ombres. Perchée sur un fauteuil cerise, la griffonette semblait sur le qui-vive, à l’affût de sons inaudibles.

Héro avait tout dit. Ses doutes, ses certitudes, ses secrets. L’invisibilité de la griffonette. Ni Grégoire ni Marysa n’avaient contesté son témoignage. Le premier, assis sous l’arbre aux feuilles d’or, semblait perdu dans la contemplation de ce qu’il avait cueilli au jardin. Marysa, elle, feuilletait en silence Des principales espèces de griffonets.

Héro n’avait aucune envie de les arracher à leurs pensées, à leurs spéculations. Ne les avait-elle pas tenus éloignés trop longtemps de cet endroit ? La jeune fille se leva doucement pour distraire sa nervosité. Le grenier n’avait pas son pareil, la nuit. Tout ce qui vivait-là semblait s’affairer soudain, invisible. Un chandelier à la main, Héro s’avança dans la pièce. La lumière balaya le sol, révélant quelques scarabées d’or et une collection de touffes d’herbe tendre.

Qui se mirent à fuir précipitamment l’humaine et son flambeau.

Héro faillit en lâcher sa lanterne et se ressaisit juste à temps pour voir une touffe courir désespérément vers un coin de la pièce. Elle eut tôt fait d'acculer la bestiole contre un mur pour l’éclairer de son mieux. La créature avait tout d’une touffe d’herbe ordinaire, si l’on omettait les deux frêles pattes d’oiseaux qui la soutenaient difficilement et les deux petits yeux noirs qui brillaient sous les brins verts. Une voix arracha Héro à sa contemplation, et la bestiole s’enfuit en un clin d’œil :

— C’est un « poussin d’herbe ».

Marysa, un grimoire à la main, pointait l’endroit où le fauna s’était tenu, un instant auparavant :

— Et pas le plus malin. C’est absurde, de courir tout seul, à contresens des autres.

Héro dévisagea son amie, mais Marysa ne lui accorda pas un regard. Mal à l’aise, la jeune fille souleva sa lanterne pour éclairer le fond du grenier : tassés dans un coin, les poussins d’herbes s’agitaient tandis que le retardataire cavalait dans leur direction. Un instant plus tard, il se blottissait en frémissant au milieu de ses comparses. Héro poussa légèrement Marysa de l’épaule, avec un peu plus d’entrain qu’elle n’en ressentait réellement :

— Ils ont fini par se regrouper, tu vois.

— Pour cette fois, rétorqua sombrement Marysa.

Elle pointa du doigt une forme tapie non loin des étranges poussins, et Héro remarqua une paire d’yeux jaunes, sous le meuble, qui les épiait avec avidité.

— Il est des aventures qu’il ne faut peut-être pas tenter seul, conclut la jeune Palleas, l’œil orageux.

Un cri retentit soudain, soulageant Héro de devoir répondre à cela.

— Grégoire ?

Les deux jeunes filles firent volte-face. Le botaniste se tenait à genoux devant l’aimante, ébahi :

— La plante... Elle m’a arraché mon ciselet des mains... Elle s’est défendue...

— Ne dis pas de bêtises, s’impatienta Marysa, la voix chancelante.

— J’allais couper une fleur, et elle s’est jetée sur moi...

Héro se pencha sur la corolle en question. Ses pétales se refermaient avec satisfaction sur les ciseaux de métal, et produisaient déjà leur acide orangé. Prise d’inspiration, la jeune Astréenne plongea la main dans sa besace.

Le botaniste voulut l’empêcher d’un geste, mais Héro l’ignora. C’était évident. Elle referma bientôt les doigts sur ce qu’elle cherchait, et l’extirpa de son sac : la fleur d’aimante qu’elle avait cueilli des jours de cela fanait lentement, écrasée sous le poids d’une série de clefs et d’attaches, d’ustensiles en tous genres qui cliquetaient joyeusement dans la lumière des chandelles.

— Du magnétisme... souffla Grégoire.

Le botaniste eût un faible sourire, et se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche.

— Bien.

Il tira une pile de manuscrits vers lui.

— Je crois que je vais m’en tenir aux grimoires pour cette nuit, s'empourpra-t-il.

Héro ne put retenir un sourire moqueur, et Marysa elle-même eut un petit gloussement :

— Au secours, au secours, singea-t-elle en faisant mine de chasser les branches d’arbre, des feuilles m’attaquent !

Héro riait franchement et Grégoire commençait à se dérider, quand une grosse forme noire tomba soudain de la ramure que Marysa avait secouée, lui rebondit sur le crâne et roula à terre, dispersant quelques chandelles.

Marysa semblait plus surprise que blessée, alors Héro reporta son attention sur la forme sombre, une sorte de large boule couverte d'écailles vert mat. Sous leurs yeux ébahis, elle se balança un peu sur elle-même, puis se retourna brutalement et se déroula, révélant quatre courtes pattes, une queue épaisse et un petit museau pointu. La créature — car s’en était une — secoua son crâne étroit et darda une longue langue rose vers les trois humains, avant d’entreprendre pesamment d’escalader à nouveau l’arbre dont elle venait de tomber.

— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? couina Marysa en se massant la tête.

Héro avait reconnu les écailles de plantes grasses et la silhouette rebondie :

— Un armuricole, je crois. Insectivore, ajouta-t-elle, malicieusement.

— Moi je l’aime bien, trancha Grégoire, un sourire au coin des lèvres. Très secourable.

Maryse s’avachit dans le deuxième fauteuil sans voir la griffonette, et sursauta lorsque la créature s’en fut à tire-d'aile.

— Je me rends, soupira la jeune fille. Envoyez les manuscrits.



Ils passèrent la soirée à feuilleter les grimoires, prenant des notes dans les marges et cornant certaines pages. Marysa comme Grégoire ne firent grand cas des contes qui accompagnaient les planches anatomiques et botaniques, et Héro ne pouvait les en blâmer. Les textes étaient plus confus les uns que les autres, et contrastaient furieusement avec le réalisme des schémas qui les illustraient. La jeune fille, blottie sur un coussin, entre deux racines, se sentit bientôt somnoler, emportée par le grattement de la plume de Grégoire et les chuchotis du grenier-forêt. Bientôt, à ce qui lui sembla, elle sentit Marysa se pelotonner contre elle en les recouvrant d’une grande couverture.

Un nœud fondit lentement dans le ventre d’Héro.

Elle n’était plus seule.

Commentaires

Quel beau chapitre ! J'adore le rythme que tu as choisi d'adopter, et ça fait plaisir de retrouver Grégoire sous un jour nouveau. Tous les Scients ne sont pas si butés, finalement, on dirait...
J'aime beaucoup la façon dont tu conclus cet épisode... On a désormais bien hâte de percer le mystère de ce carnet...
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vendredi 12 novembre à 22h54