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Agathe Bordeaux

mardi 9 novembre 2021

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 9

L'étoffe des fleurs


J'ai connu un homme qui avait emmuré un arbre.

L'homme comme le mur sont retournés à la poussière il y a bien longtemps.

L’arbre est toujours là.

Maîtreuse Darmoisier, Anecdotes pour vieille branche

autobiographie d’une botaniste


H éro s’éveilla au son d’un long feulement. Elle repoussa ses couvertures, battit péniblement des paupières pour chasser les dernières bribes de sommeil qui s’y accrochaient, avant de s’apercevoir que le feulement était double. Toute léthargie envolée, la jeune fille se redressa. Au pied du lit, jalousement blotti sur ses pieds, Galéio grondait de toutes ses forces, l’œil fixé sur le haut de l’armoire.

Et le haut de l’armoire répondait.

Alarmée, la jeune fille voulut saisir le chat qui se déroba en crachant, avant de reprendre ses furieuses vocalises.

Qu’avait-il vu ?

Comme en réponse à sa question silencieuse, une petite tête blanche apparut dans les ombres de l’armoire. La jeune fille se détendit en reconnaissant la griffonette, mais cette dernière poussa un miaulement sauvage qui lui fit soudain craindre pour le chat. Le souvenir des grandes serres de l’hybride bien présent à l’esprit, Héro jura, mais avant même qu’elle ait pu intervenir, la griffonette, l’œil terrible, s’élança en piqué depuis l’armoire et fondit droit sur Galéio. La jeune fille voulut s’interposer, mais Galéio fut plus leste et bondit à son tour, toutes griffes dehors. Les deux félidés se heurtèrent en plein vol et s’écrasèrent au sol.

— Non, non, arrêtez !

Héro se précipita hors du lit sans savoir quoi faire, projetant vaguement de lancer un coussin dans la bataille. Les deux animaux se roulaient sur le tapis et poils et plumes volaient en tous sens. Le félin ailé, quoique plus gros que le chat, ne semblait pas parvenir à prendre l’avantage. Galeio le prit de vitesse et s’apprêtait à lui lacérer le ventre d’un bon coup de patte arrière, lorsque l’hybride se dégagea d’un battement d’ailes et sauta au pied du lit.

Avant de disparaître subitement.

Héro laissa tomber l’oreiller qu’elle avait entre les mains.

Les couvertures avaient gardé un pli là où la griffonette s’était tenue un instant auparavant. Avait-elle bondi sous le lit ? Héro se penchait, lorsque le pli des couvertures se déforma tout seul et remonta sur toute la longueur du matelas. Les draps se froissèrent, et l’oreiller s'avachit d’un seul coup, comme sous l’action d’un poids invisible.

Les mains tremblantes, l’esprit complètement vide, Héro entreprit de reculer en direction de la porte, sans quitter des yeux la petite dépression creusée dans sa literie.

Quelque chose chatoya fugitivement sur l’oreiller et la jeune fille se figea, terrorisée. Galéio, tous les poils hérissés, la queue en arc, cracha sauvagement tandis que l’air ondulait autour de l’oreiller, suivant une forme vague dont les contours se précisèrent d’un coup.

La griffonette réapparut.

Héro la contempla stupidement, embourbée dans un marasme de questions absurdes. Comment le fauna était-il passé du pied du lit à l’oreiller sans qu’elle le remarque ? Par-dessous les draps ? Mais le pli qui avait couru sous ses yeux n’aurait pas même permis à une souris de passer...

Galéio avait, lui, retrouvé son sang-froid, et il chargea la griffonette, toutes griffes dehors, sous le regard horrifié d’Héro. La créature cracha et disparut à nouveau. L’oreiller se déforma puis la griffonette réapparut, accrochée au dos de Galéio, les oreilles plaquées sur le crâne. Les deux animaux se tordaient dans un corps à corps furieux, et Héro, transfixée, observait l’hybride qu’elle n’apercevait que par intervalles, et la réalité se fraya peu à peu un chemin dans ses pensées : la griffonette ne cessait de disparaître et de réapparaître, sans que le combat ne s'interrompe... Elle se rendait invisible pour échapper à son ennemi.

Héro avait à peine songé cela que le fauna disparut pour de bon. Galéio se battait désormais contre un ennemi si parfaitement inapparent que le chat semblait en pleine délusion, occupé à se rouler sur le dos et à mordre à pleines dents dans le vide.

La jeune fille reprit ses esprits quand le chat poussa un miaulement de douleur. Elle ramassa son coussin et le lança de toutes ses forces dans la mêlée :

— Ça suffit !

Le combat cessa immédiatement. Galéio, apparemment indemne, se précipita hors de la pièce, ventre à terre, mais la griffonette ne reparut pas. Il sembla à Héros entendre le haut de l’armoire craquer de nouveau et elle fustigea le meuble :

— Je me fiche de savoir qui a commencé ! Ce chat était là avant toi !

Mais tout en parlant, Héro se surprit à s’interroger : depuis combien de temps la griffonette était-elle nichée dans le grenier-forêt ? Quel âge pouvait-elle bien avoir ?

Elle se laissa retomber sur le lit, la tête légère comme une bulle de savon, et un ricanement nerveux la secoua toute entière. L’invisibilité ne contredisait-elle pas toutes les lois de l’optique ? Tout ce qu’elle savait de la morphologie faunesque ? Héro laissa ses dernières certitudes s’écouler en vrac autour d’elle. Combien de surprises de ce genre le monde vivant lui réservait-il encore ?

Il ne fallut pas moins d’une théière et demi de tisane fumée et d’une douzaine de sablés à la jeune fille pour se remettre de ses émotions. Malheureusement, elle était attendue à l’Académie : trop peu de jours séparaient encore les Astréens de la fête de l’Invention, et Héro soupçonnait que même Éromélis, toute Éromélis qu’elle était, ne prendrait plus guère le temps de méditer les énigmes hérétiques d’une jeune cancre.

Ce matin-là, la jeune fille vit ses doutes confirmés lorsque la logicienne lui remit distraitement une longue liste de commissions. La maîtreuse ne semblait pas disposée à expliquer plus avant son projet à Héro : au grand dam de la jeune fille, son rôle se résuma bien vite à courir de Guilde en étal à la recherche d’ouvrages de toutes sortes et parfois de matériaux saugrenus comme des cierges ou encore une cloche de verre soufflé, tandis que la logicienne arpentait infatigablement son bureau, en raturant à mi-voix ce qui ressemblait à un discours. Le mystère du fauna intermittent allait devoir attendre. Héro n’avait plus une minute à elle : de jour, elle galopait dans tout Astrée et de nuit elle usait ses yeux sur l’imprimeuse de son père.

Prise dans le tourbillon des préparatifs de la fête, la jeune fille se résignait : elle n’avait oublié ni les merveilles du grenier ni la défense de sa mère qu’elle comptait opposer à la commission, mais elle n’avait plus guère de temps pour rien de tout cela. Si le carnet de Desdémone l’accompagnait partout, blotti contre son cœur, Héro ne l’avait toujours pas ouvert. L’ombre de la cathédrale des Sciences pesait cruellement sur la jeune fille : elle tentait bien de se composer un argumentaire tout en naviguant dans l’entrelacs des venelles d’Astrée, mais, le plus souvent, elle ne parvenait qu’à perdre son chemin ou le fil de ses pensées. Au reste, elle comptait bien plus sur le soutien d’ Éromélis que sur ses propres capacités rhétoriques pour se tirer d’affaire, même si les préparatifs de la logicienne la laissaient parfois perplexe. À quelques jours de la fête, Éromélis manda Héro pour l’achat d’une grande fleur, sans lui fournir d’explication supplémentaire.

La jeune fille garda cette course pour la fin de journée, et en profita pour rendre visite à Grégoire Mandel. L’apprenti devait lui aussi préparer activement la fête : Héro ne l’avait plus vu depuis la passation de Lumière.

La Guilde des botanistes était de loin le bâtiment le plus vivant de la cité-libre : des générations de maîtreurs avaient ajouté à l’édifice tonnelles sur serres et verrières sur balcons, et cet ensemble hétéroclite fleurissait de botanii en tous genres.

Rien de tout cela n’égalait le joyeux bazar qui avait régné dans l’atelier de Desdémone, et encore moins la splendeur du grenier-forêt, mais même la rigueur astréenne ne pouvait contraindre des végétaux à croître gentiment dans leurs pots : plusieurs lierres descellaient allégrement les pierres de la façade tandis qu’un bataillon de plants suspendus lançaient leurs rejetons en rappel à l’assaut des coursives.

Un aimable apprenti couvert de terre, occupé à bouturer amoureusement un jeune arbuste à même le comptoir de réception, indiqua à Héro la direction de l’atelier de Grégoire, et la jeune fille parvint bientôt dans une étroite soupente curieusement ordonnée, peuplée des botanii les plus petits que la jeune fille connaissait, serrés dans des pots minuscules. Seuls quelques croquis botaniques fleurissaient les murs, baignés dans le maigre rayon d’une lucarne à demi-fermée, et le reste de l’espace croulait sous de qui ressemblait à de grands verres optiques et de curieux télescopes. Grégoire, qui farfouillait dans son bureau, n'avait pas vu la jeune fille entrer et sursauta si fort en l’apercevant qu’il faillit briser la lame de verre qu’il tenait entre les mains.

— J’aurais peut-être dû frapper, s’excusa la jeune fille.

Le botaniste en herbe posa la verrerie avec délicatesse avant de porter la main à son cœur et de la saluer d’un faible sourire.

— Toutes ces choses fragiles autour de moi me rendent plus nerveux qu’un chat dans une flaque, s’amusa-t-il, mais la jeune fille lui trouva les traits plus tirés qu’à leur dernière rencontre. Même ses cheveux roux semblaient ternis.

La fête de l’Invention prélevait son dû sur tous les citoyens.

— Je déteste les ustensiles qui cassent, soupira le botaniste. Si ça continue, l’intégralité de ma bourse de recherche se trouvera bientôt convertie en une pile de tessons scintillants.

Héro lui adressa une grimace qu’elle espérait compatissante, et tenta de changer de sujet :

— Tu construis un télescope ?

C’était une question bien étrange pour un apprenti botaniste coincé dans un bureau presque aveugle.

Une étincelle de fierté s’alluma dans les yeux de Grégoire, et il considéra la jeune fille avec un air de conspirateur :

— L’inverse, en réalité. Mais tu dois promettre de n’en parler à personne !

Héro acquiesça, intriguée. Nul ne cultivait le mystère aussi bien qu’un chercheur avant la fête de l’Invention.

Grégoire lui fit signe de s’approcher, et la jeune fille reporta son attention sur l’étrange instrument qu’il lui désignait : la demi-pénombre allumait de petits reflets sur la structure de verre et de métal de ce qui ressemblait en effet à une lunette astrale curieusement renversée : elle pointait tristement ses lentilles concaves vers le sol au lieu d’être tendue vers le ciel, ce qui signifiait que cet instrument ne permettait nullement de regarder au loin mais plutôt...

— C’est une sorte de grosse loupe ? s'enquit Héro.

Si c’était le cas, la courbe des verres télescopiques devait lui conférer une puissance phénoménale !

Grégoire laissa échapper un gloussement :

— Je l’ai appelé l’« engyscope », ça me semblait plus sérieux que « la grosse loupe ”. Cela fait bientôt un an que je le braque sur ce qui me tombe sous la main : pétales, feuilles, et coupes transversales d’à peu près tout ce que j’arrive à couper en tranches fines.

Héro opina, à la fois amusée et furieusement intéressée :

— Et alors ? Toi et ton télescope avez trouvé des étoiles cachées tout au fond de la matière ?

Grégoire secoua la tête, sans doute trop enthousiaste pour badiner sur le sujet. Il sembla hésiter un instant, avant de lui proposer dans un souffle, l'œil brillant :

— Et si tu regardais par toi-même ?

Héro acquiesça immédiatement. L’Académie n'enseignait que peu de choses sur la structure cachée de la matière : depuis les théories logiques de la Maîtreuse Clinamène sur la sécabilité finie, personne ne semblait avoir porté l’œil sur le sujet, en plus de deux cents ans ! Allait-elle apercevoir les fameux éléments insécables de la logicienne ?

Grégoire Mandel s’activait dans l’atelier, regroupant lames de verre, lentilles et notes éparses.

— Je vais te montrer une feuille... et une goutte d’eau de la fontaine  !

Le jeune chercheur donnait le tournis à Héro, qui déplaça quelques piles de parchemin et s’assit prudemment dans un coin. Le botaniste s’affairait maintenant à côté de son “engyscope” le plus grand, et allumait une espèce de lampe à huile très plate, qu’il recouvrit d’un verre strié.

— La lumière traverse les lamelles par transparence, expliqua Grégoire, et ça permet de mieux voir les...

Il s’interrompit juste à temps, faussement épouvanté, avant de pointer un doigt accusateur sur Héro :

— Arrête de poser des questions !

— Mais je n’ai rien dit !

La jeune fille préparait une remarque acide sur les délusions liées à la fatigue, mais Grégoire ne l’écoutait déjà plus, occupé à tourner délicatement une molette de son engyscope, un œil plongé dans sa lunette.

— Ça y est, souffla-t-il au bout de quelques minutes.

Il se détacha de l’instrument et invita Héro à prendre sa place.

La jeune fille s’avança, le cœur un peu agité —l’excitation du botaniste était contagieuse— et plaqua son œil contre le métal froid de l’engyscope.

Elle ne vit d’abord qu’une grande lumière blanche, puis elle s’accoutuma peu à peu et de vagues formes vertes apparurent lentement, comme une étrange mosaïque. Bientôt, son champ de vision fut empli de petites alvéoles émeraude serrées les unes contre les autres. C’était comme les écailles lumineuses d’un reptile.

— Incroyable...

Héro releva les yeux.

— Ce sont les particules insécables ?

Grégoire la regardait, la moitié du visage perdu dans le clair-obscur de son atelier.

— Je ne sais pas vraiment... Elles contiennent peut-être d’autres particules... Mais je n’ai pas encore de lentille plus puissante.

Héro posa les yeux sur le minuscule morceau de feuille coincé dans la lamelle de verre. Dire qu’elle n’en avait même pas distingué les contours à l’engyscope ! Se pouvait-il que le monde soit composé d'éléments si ténus ?

Grégoire mit en place la lamelle de la goutte d’eau, et Héro y plongea comme dans un océan. Elle attendit que son œil débrouille le brouillard lumineux qui l’aveuglait, mais cette fois, rien n’apparut.

— Je ne vois... commença Héro, sur le point de renoncer à son observation.

— Attends ! la retint le botaniste.

Il n’avait pas plus tôt dit cela qu’une étrange alvéole translucide dotée de longues antennes nagea au travers du champ de vision d'Héro.

— Que...

Une nouvelle créature se tortilla en sens inverse, formée de ce qui ressemblait à trois alvéoles enchaînées les unes aux autres, et son mouvement entraîna dans son sillage une capsule allongée et verdâtre, apparemment inerte. La créature disparut et une autre, équipée de plusieurs longs flagelles, se propulsa jusqu’à l’alvéole verte et se mit en devoir de l’absorber. Sous l’action des flagelles, cette dernière sembla pâlir et s'étrécir, et avant même qu’Héro ait eu le temps de questionner Grégoire, la créature se trouva équipé d’un nouveau membre translucide, tout semblable aux autres. La jeune fille arracha son œil à la lunette :

— J’en ai vu une se faire transformer !

Grégoire, qui s’était laissé couler dans un fauteuil, releva un sourcil étonné :

— Tu as assisté à un réarrangement ?

Il se frotta la tempe un instant, puis il eut un rire nerveux :

— Bien sûr, il se passe quelque chose dès ta première observation. Il m’a fallu des heures de travail pour apercevoir un réarrangement d’algue.

Héro se laissa tomber dans un fauteuil aux côtés de Grégoire, bouleversée.

— Tu penses que tous les êtres vivants sont composés de ces petites choses ?

La question sembla raviver d’un coup la flamme du botaniste, et il se releva avec fougue :

— Je les ai appelées des « locules ». Et je crois que oui.

Le souffle court, Grégoire se mit à faire les cents pas.

— Ils composent tout ! Tiges, poils, et même ma peau ou mon sang !

Le botaniste tendit un doigt d’un air exalté, et Héro y aperçut un petit bandage.

— Nous sommes faits de milliards de locules ! Et je crois que le non-vivant aussi ! On ne les voit pas, car ils sont plus petits, mais je les trouverais ! Encore quelques efforts, et je les trouverai !

Héro s’enfonça un peu plus dans ses coussins, légèrement sonnée, tandis que Grégoire se lançait dans de longues explications sur les réarrangements et la conception de l’engyscope. La jeune fille n’écoutait que d’une oreille, perdue dans un monde fait de petites spéculations qui rebondissaient les unes sur les autres.

Était-elle véritablement composée de telles particules ? Pouvait-elle se faire réarranger, comme la petite algue de la goutte d’eau ?

Je suppose, raisonna Héro, que la décomposition et la digestion sont des formes de réarrangement...

Jamais son propre corps ne lui avait paru si étranger. Était-il possible de ne pas se connaître à ce point ?

Grégoire avait cessé de parler, et son pas avait ralenti. Comme Héro, il sembla émerger lentement de ses pensées et redécouvrir qu’il n’était pas seul.

Comment reprenait-on sa vie après de telles découvertes ? Héro, qui ne savait plus très bien si elle était une personne ou un grand tas d’alvéoles versatiles — ou peut-être les deux à la fois — se souvint cependant de la mission d’Éromélis et résolut de s’arracher à son fauteuil et à ses conjectures.

— J’étais venue te demander une fleur, reprit-elle, embarrassée.

Grégoire semblait un peu confus :

— Tu as besoin d’un service ?

La méprise acheva de réveiller la jeune fille, et elle se corrigea en riant :

— Oui et non ! Il n’ y a qu’un botaniste pour ne pas comprendre quand on lui parle de botanii !

Elle expliqua le sujet de sa course, et Grégoire s’en amusa à son tour  :

— Et je suppose qu’il n’y a qu’Héro Brintaigu pour confondre un chercheur et un fleuriste.

Héro roula des yeux, faussement exaspérée.

— Je suis désolée d’être venue prendre des nouvelles ! Je manquerai pas de te laisser t’enraciner tout seul dans ce trou à l’avenir. De toute façon, reprit-elle avec un air dégouté, tu ne fais rien pousser de bien intéressant.

Grégoire fit la moue, amusé :

— Range tes griffes ! On te trouvera bien quelque chose dans l’une des serres principales. Tu aimerais quoi ?

Héro haussa les épaules. Éromélis n’avait rien demandé de plus précis qu’une « grande fleur ».

— Tu aurais une de celles-ci ?

Elle pointait un croquis d’une immense corole bleue qui déployait ses aquarelles. C'était l’un des botanii préférés de Desdémone.

Grégoire suivit son regard, puis lui jeta un coup d’œil suspicieux.

— Tu penses bien que non.

Il semblait étrangement prudent. Héro fronça les sourcils :

— Ça ne fleurit pas en cette saison ?

Grégoire la dévisagea avec défiance, et se gratta la tête. Enfin, il lâcha :

— Tu plaisantes, c’est ça ?

Ce fut au tour d’Héro de le fixer stupidement. Qu’avait-elle dit de si étrange ?

Un silence méfiant s’étira entre eux. Ce fut Grégoire qui le brisa, avec une douceur étonnante :

— C’est l’une des fleurs inventées par ta mère, Héro, balbutia-t-il, visiblement mal à l’aise.

La jeune fille le fixa un instant, interdite, puis partit d’un grand éclat de rire. Grégoire la regardait comme si elle venait d’être frappée par la délusion. Son air horrifié calma un peu la jeune fille, et elle lui fit un sourire rassurant :

— Celles-là existent vraiment. Maman les tressait en grandes couronnes, elle disait qu'on ne trouvait ce bleu-là nulle part ailleurs. Il y en a plein le jardin de Léontin.

— Tu confonds, assura Grégoire, encore un peu secoué. Et sans vouloir être impoli, il me semble que tu peux me croire.

Héro n’avait aucune envie de contredire le botaniste, mais elle se souvenait très clairement des grands bouquets que sa mère disposait dans toutes les chambres. Combien de fois avait-elle vu Desdémone peindre cette fleur ? La moitié du carnet devait en être pleine. À cette pensée, la jeune fille trouva soudain le courage de repêcher le petit livre dans son corsage. Elle en caressa la couverture quelques secondes, comme pour se faire pardonner une longue absence ou une indiscrétion, puis entreprit de le feuilleter délicatement. Chaque boucle de la calligraphie de sa mère venait se graver sur son cœur, et, sous les yeux embués d’Héro, les aquarelles semblaient se diluer encore. Elle ne fut pas longue à retrouver la fleur bleue, croquée dans l’angle d’une page et d’une fenêtre peinte.

— Je ne voulais pas te faire de peine, s’excusait piteusement Grégoire, démuni.

Héro secoua la tête et entreprit de s’essuyer les yeux.

— Ce n’est rien, mentit-elle. Mais il faut que tu viennes voir le jardin. Je te prouverai que ces fleurs existent. Tout ce que ma mère a peint n’est pas frappé d’hérésie.

Les certitudes de Grégoire semblaient s’être noyées sous le chagrin d’Héro :

— Bien sûr, balbutia-t-il, comme pris de court. Je viendrais...

Mais la main d’Héro tremblait toujours, et quelque chose glissa hors du carnet et voleta jusqu’à terre. Un pétale bleu.

Grégoire le fixa, interdit, et Héro tourna la page : soigneusement séchée contre la page jaunie, une fleur bleue s’effeuillait avec grâce. Muet, le botaniste s’empara d’une loupe et se pencha sur le botanum. Lorsqu’il se redressa, son teint avait singulièrement blêmi.

— Impossible, souffla-t-il.

Puis, comme si des rouages s’emparait de lui contre sa volonté, il se mit à jeter pêle-mêle loupes et croquis dans un sac de toile qu’il passa à son épaule. Il semblait attendre la jeune fille, qui ramassait le pétale échappé. Héro le rangea soigneusement. Venait-elle de trouver la preuve que le carnet de Desdémone n’était pas que délusions ?

La voix de Grégoire la rappela à elle :

— Je suis un abruti, disait-il. Je dois voir ce jardin.

Héro acquiesça, puis osa un pâle sourire :

— Comme fleuriste, je te trouve plutôt mauvais.

Commentaires

Quel beau chapitre ! J'adore le rythme que tu as choisi d'adopter, et ça fait plaisir de retrouver Grégoire sous un jour nouveau. Tous les Scients ne sont pas si butés, finalement, on dirait...
J'aime beaucoup la façon dont tu conclus cet épisode... On a désormais bien hâte de percer le mystère de ce carnet...
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vendredi 12 novembre à 22h54