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Agathe Bordeaux

mercredi 9 mars 2022

Enluminures - Livre I, La Cité des Scients

Chapitre 11

Chère consœur


Nous n’aurons plus la mer, ni les monts, ni les terres,

Seulement la lumière enchâssée dans la pierre,

Et l’infiniment bleu de la voûte stellaire.

Citoyen anonyme


V oici maintenant trois cent cinquante et un ans, clama Éromélis, que notre cité-libre a quitté le monde. Trois cent cinquante et un ans de science. Trois cent cinquante et un ans de progrès. Un âge d’or, garanti par les hautes murailles que nous avons dressées entre les hérétiques et nous. Elles ont vaincu la guerre. Elles ont brisé nos chaînes.

Drapée dans sa toge blanche, sur les planches de l’estrade, la vieille maîtreuse aimantait tous les regards. Héro jeta un œil vers le carré de l’Inquisicience. Leurs visages fermés contrastaient avec les mains ouvertes et le sourire serein de la logicienne. Avaient-ils véritablement tenté de la détourner de son projet ? Ou bien Éromélis avait-elle lu ce qu’elle craignait entre les lignes d’une lettre anodine ?

Indifférent à cette sourde menace, le reste du public hochait la tête avec conviction. La maîtreuse jouissait d’une belle réputation, mais l’inquiétude grimpait dans les veines d’Héro. Cela suffirait-il ? Déjà, la logicienne reprenait :

— Heureuse, l’astronome qui, à l’abri de ces remparts de pierre, a calculé l’ellipse de la terre et la valse des étoiles. Heureux, le cultivateur libéré des sottises qui échinaient son dos en vaines superstitions. Heureuse, la logicienne, affranchie de la peur et des fausses idoles. Heureux, les Astréens !

Quelques acclamations fusèrent dans les derniers rangs, et Éromélis sourit aux gradins, avant de reprendre :

— Enfin, les croyances avaient cédé devant le savoir ! Et nos connaissances, jadis bornées par l’hérésie, ne connurent plus d’autres limites que celles tracées par notre enceinte. Nos corps furent aux fers dans un cachot ; nos pensées en plein vol dans l’univers.

Les vivats moururent, étouffés sous les barreaux invisibles que quelques mots avaient convoqués dans le ciel. Éromélis souriait encore, et ses yeux disaient à Héro tout le miel qu’elle tirait de ces paroles à double entente.

— Drôle de formulation, grommela Léontin.

Héro lui servit son œillade la plus énigmatique, avant de reporter son attention sur la logicienne.

Maîtreuse Éromélis s’était mise en mouvement en direction de la table couverte du coupon de tissu rouge, avec une raideur, une dignité qui écrasait un peu son élasticité coutumière. Une main négligemment posée sur la bordure du meuble – un geste étudié, songea Héro – la logicienne reprit  :

— Et voilà qu’au terme d’une si belle évolution, au sommet extrême des connaissances accumulées par nos ancêtres, nous poursuivons le grand-œuvre d’une civilisation. Chaque jour, nous nous élevons davantage au-dessus des murailles de notre ville.

La logicienne marqua une pause, un infime silence, vestige peut-être d’une hésitation invaincue. Héro espérait :

les vallées, les rivières, les montagnes.

— Chaque jour, reprit enfin la maîtreuse, notre regard gagne en acuité.

Les yeux de la conférencière accrochèrent ceux d’Héro.

— Le jour est proche, où il se heurtera à la frontière des sciences.

— Héro...

Marysa chuchotait, l’œil effaré.

— C-c’est quoi cette histoire ?

Héro s’empara de sa main qui tremblait, et la serra fort entre les siennes.

Les océans, les plaines, les lacs.

— Maîtreuse Éromélis sait ce qu’elle fait. Aie confiance.

Les chemins.

Un bruissement avait couru dans l’assemblée, mais il fut soufflé d’un coup lorsque la logicienne arracha d’un grand geste le tissu qui masquait la table. Sur le guéridon patientaient un dôme de verre soufflé, un plateau d’argent, une bougie et une large fleur dans un peu de terre. Le résultat des errances d’Héro.

— Il y a de cela quelques saisons, un apprenti botaniste entreprit d'étudier la respiration des botanni.

Joignant le geste à la parole, la maîtreuse plaça fleur et bougie côte à côte sur le plateau d’argent.

— Avant lui, d’autres avaient montré ce que le feu consommait d’air respirable. Et voilà que l’apprenti eut une idée. Combiner les expériences.

D’un geste sec, la logicienne battit un briquet d’or, enflamma la bougie et coiffa le plateau d’argent de la cloche de verre soufflé.

Pendant un instant, Héro ne vit plus que la fleur et la flamme, déformées sous les reflets du verre courbé. L’assemblée s’agitait, son attention semblait fluctuer :

— Absurde, chevrotait un citoyen derrière Héro.

— Archimine perd la courge, c’est officiel, opina l’une de ses voisines.

Indifférente à son public, la logicienne fixait toujours le dôme de verre, et Héro y reporta son attention.

C’est alors que la flamme vacilla, puis s’éteignit.

— Notre apprenti conclut, reprit la logicienne, que le botanum avait consommé tant d’air qu’il n’en restait plus pour le feu. Et il considéra faite la preuve de la respiration des fleurs.

Quelques rires ricochèrent dans la salle, et Éromélis adopta un sourire de circonstance :

— Amusant, n’est-ce pas ? Des fleurs qui étouffent la flamme...

La main de Marysa se contracta entre celles d’Héro :

— Que lui as-tu dit ? chuchota la jeune Palleas, mortifiée.

— R-rien, rien !

La panique de Marysa contamina la gorge d’Héro :

— Juste la carte...

— Quoi ?

— Silence, grondèrent plusieurs voix derrière elles.

Une rage froide tomba progressivement sur les traits de Marysa et le regard qu’elle lui porta givra les entrailles d’Héro.

— Marysa...

Son amie ne répondit rien et détourna les yeux. Lorsqu’elle retira sa main des genoux d’Héro, la jeune fille sentit toute chaleur la quitter tout à fait.

Elle se raccrocha à la voix d’Éromélis qui résonnait encore, enjouée :

— Vous riez, j’entends, et bien évidemment vous avez raison ! La respiration des fleurs n’éteint pas les flammes...

La maîtreuse laissa les derniers rires s’éteindre, avant de poursuivre, avec une légèreté feinte :

— La moindre expérience-témoin aurait démontré cela... Ce qui éteint les flammes, c’est le dôme de verre.

Dans l’assemblée, personne ne riait plus.

— Que deviennent nos flammes, citoyens, que deviennent nos flammes dans notre prison de verre ? La recherche, la véritable recherche a soif d’air et d’espace ! De notre monde, nous ne savons plus que le vase clos où nous nageons en ronds infinis !

Héro arrondit les épaules malgré elle, effrayé de la tension qu’elle sentait croître dans les gradins, mais Éromélis n’en avait pas terminé :

— Trois cent cinquante et un ans, mes amis...

La maîtreuse laissa son regard flotter dans l’assemblée, et sous le bouclier de sa sagesse entr'apparut fugitivement cette tristesse étrange, cette lassitude qu’Héro partageait elle aussi.

— Ne ressentez-vous pas cet appel du large, ce mal d’un pays que nous n’avons pas connu et qui nous hante... Vous le percevez comme moi... car comme moi, vous avez dédié vos vies aux recherches. Sages, sages et courageux, nos ancêtres d’alors, d’avoir défendu la science au prix de leur liberté ! Mais je vous demande, citoyens : voilà trois cent cinquante et un ans que nous n’avons aucune nouvelle du monde ! Trois cent cinquante et un ans que nos connaissances croissent ! Nous ne sommes plus une guilde isolée, menacée et frêle, mais un gouvernement puissant, riche de lumière et de connaissances ! Ne sommes-nous plus membres de l’humanité, pour garder ainsi par-devers nous traitements et machines, inventions et savoirs, richesses qui alimentent sans fin la douceur de nos existences ? Si la guerre, la misère et la mort, mes amis, ravagent encore les territoires d’au-delà des murs, n’est-il pas de notre devoir le plus absolu de porter assistance dans ce monde qui se meurt ? Nous avons appris à vaincre maladies, famines et sécheresses. Ne devrions-nous pas aller changer le monde ?

Éromélis défia impérieusement l’assemblée du regard. Héro ne se retourna pas vers les inquisiscients : il était trop tard pour regarder en arrière.

— Coupables, les maîtreurs sans élève ! Coupable, l’anatomiste sans patient  !

Aux côtés d’Héro, Léontin hocha légèrement la tête, mais la jeune fille n’osa pas le regarder, figée encore par les ondes froides qui pulsaient de Marysa. Dans la salle, le silence changeait de texture, se chargeait d’une chaleur et d’une fierté certaine.

Le discours d’Éromélis semblait gagner l’audience... Et cependant, les derniers mots de la maîtreuse résonnaient étrangement dans la tête de la jeune fille. Coupables les maîtreurs sans élève ? En ce qui la concernait, le monde n'avait pas grand-chose à gagner d'un lâcher d'académiciens, et encore moins de délusionnistes.

Elle n'était pas la seule à se découvrir des objections, car une voix, anonyme dans la foule, lança avec fureur :

— Que devons-nous à ceux qui brûlaient nos ancêtres ?

Le menton relevé, la logicienne sourit avec assurance :

— Blâmeriez-vous un enfant des fautes de l’aïeul ?

La voix ne répondit pas. Une autre s’éleva :

— Le monde s’est peut-être soigné sans nous attendre !

Cette fois, la logicienne planta son regard dans la foule :

— Si c’est le cas, madame, que craignons-nous encore ?

La logicienne patienta, mais nulle objection ne se présenta plus.

— Je sais votre peur, poursuivit la conférencière, car elle m’échoit également en partage. Et cependant, ces rumeurs de guerre et sang ne nous viennent-elles pas d’un autre âge ? Le temps, consœurs et confrères, ne transmute-t-il pas le savoir en fiction ? Au nom de la flamme qui se meurt tout là-haut, tout en haut du Phare de nos ancêtres, je vous supplie, consœurs, confrères, ouvrons grand les portes de la cité-libre !

Et sur ce dernier appel, la logicienne se tut.

L’assemblée tout entière tourna la tête vers le carré de l’Inquisiscience. Au milieu des toges noires, une petite figure claire se leva lentement, et Héro reconnut avec appréhension la silhouette chauve et rasée de près, les yeux bleu pâle, et la chaînette d’or qui liait les épaules : le Genium était venu en personne. Rien dans l'attitude du vieil homme n'aurait pu laisser deviner qu'il s'agissait de la plus haute autorité parmi les Scients, car Albert Ockam était affable et discret, toutefois sa réputation de logicien le précédait en tous lieux. Auteur du Discours sur l'hypothèse, De l'invention appliquée aux sciences, Du Contresens et du Petit Traité de la parcimonie, ce vieillard souriant était également l’arrière-petit-fils de l'un des fondateurs d'Astrée. Il se montrait rarement en dehors de la Cathédrale des Sciences, et sa présence à la conférence n'en était que plus effrayante. À quel point les théories d’Éromélis devaient-elles troubler l’Inquisiscience pour que le Genium en personne soit sorti de sa retraite ?

Indifférent aux murmures que son apparition avait suscités, le Genium posa ses yeux polaires sur la conférencière en contrebas qui s’inclina légèrement, avant de lui rendre son regard. Les pensées d’Héro se nouèrent dans les tréfonds de son ventre. C’était la fin. Pourquoi avait-elle donc incité Éromélis à poursuivre son œuvre ? Que n’avait-elle gardé la carte par-devers elle ? Marysa l’avait mise en garde... Marysa, qu’elle venait de trahir... La logicienne savait les risques qu’elle prenait, et n’avait-elle pas décidé de renoncer ? Une vague de culpabilité s’abattit sur les épaules de la jeune Astréenne. Allait-elle assister sans rien faire, abritée dans le public, au lynchage de son mentor ?

Le Genium claqua dans ses mains.

Une fois.

Sur scène, la logicienne ne tremblait pas.

— Je salue, Maîtreuse, votre rhétorique solide et l’esprit d’initiative dont vous venez de faire montre, commença le président de la cité-libre. Le logicien que je suis ne peut que s’enorgueillir d’avoir pour consœur une théoricienne d’un talent si manifeste.

Éromélis porta la main à son cœur, mais avec une certaine mesure.

Le compliment n’était que prétexte, comprit Héro. Il veut la contrer sur le terrain logique.

— Me permettrez-vous, chère consœur, de vous rejoindre en scène ?

— Maîtreur Ockam, c’est trop d’honneur, sourit la logicienne.

Les gradins frémirent. Éromélis avait-elle perdu la raison ? Terreur et fierté allumèrent les veines d’Héro, mais le Genium sembla amusé de l’omission de son titre. Il rejoignit les planches et les deux logiciens se saluèrent.

— Cette joute oratoire ne nous rajeunit guère, Archimine, plaisanta-t-il, un peu trop fort.

Comme si tout ceci n’était qu’un jeu...

— Fort heureusement « Albert », rétorqua la maîtreuse, l’âge ne saurait museler l’exercice de notre raison.

À côté d’Héro, Marysa laissa échapper un couinement de mauvais augure, mais le Genium s’esclaffa, avant de se tourner vers le public :

— Je ne pourrais ni ne désire vous affronter, Maîtreuse, sur le terrain de l’allégorie.

Il s’empara du tissu qui était tombé à terre, et le jeta pudiquement sur la table au dôme de verre.

— Vous connaissez mes goûts, poursuivit-il. C’est la raison pratique que je vous opposerai.

La lumière des halles étincela sur son crâne lorsqu'il pivota vers les gradins.

— Ma consœur, et c’est tout à son honneur, s’alarme des bornes dont nos frontières entraveraient la Science et la libre recherche de la connaissance. Mais en pratique, chers amis, une simple traversée de cette Fête n’aurait-elle pas suffi à calmer ses angoisses ? À l’heure où je vous parle, Maîtreur Huygens et l’apprenti Mandel n’ont-ils pas respectivement porté les yeux sur les objets les plus lointains et les plus petits jamais observés ? Notre regard, chère consœur, a-t-il déjà possédé une telle acuité ? Ou pensez-vous véritablement que vos pieds vous porteront plus loin que nos lunettes optiques ?

Héro serra les points. L’engyscope de Grégoire n’avait pas été conçu pour appuyer leur emprisonnement. Mais la logicienne ne sembla pas ébranlée :

— Un regard, cher confrère, n’a jamais emmené quelqu’un bien loin.

— Jeux de mots, Éromélis, réfuta le Genium, pur argument de forme !

Ses dents blanches jouèrent dans la lumière. Sourire ? Grimace ?

— Mais soit, concéda-t-il, carnassier. Mettons que le devoir de connaissance nous conjure de renoncer à nos murailles. Êtes-vous décidés, citoyens, citoyennes, à ouvrir vos portes aux dangers de ce monde et à la délusion des hommes ? Nos savoirs arrachés, nos richesses pillées, nos enfants jetés en bûchers hérétiques ? Même hypothétiques, ces risques ne font-ils pas vaciller la statistique ? L’Inquisiscience vous protège de ces témoignages atroces, mais les marchands du dehors n’ont encore à la bouche que récits violents et rumeurs de guerres.

Le Genium tendit le bras vers le carré des inquisiscients, et Mentora Palleas acquiesça gravement, à la vue de tous. Le public attendait, pâle, suspendu aux paroles du Genium :

— Vous savez toute la science et les efforts qui fondent notre belle utopie  ! Croyez-moi, libre-citoyens, libre-citoyennes, il n’est pas de richesse qui vaille le cadeau de nos ancêtres.

— Nos marchands, intervint Éromélis, n’ont-ils pas intérêt à colporter de telles allégations ?

La logicienne repassa sur le devant de la scène, allumant un éclair furieux dans l’œil du Genium.

— Après tout, leur commerce jouit fortement de notre enclavement... Que ne mettons-nous sur pied une compagnie d’Astréens et d’Astréennes chargés de s’enquérir de l’état de notre monde ?

Une voix froide s’éleva du carré des inquisiscients. Aux côtés d’Héro, Marysa se mit à trembler.

— Pardonnez-moi, Maîtreuse, articula Mentora Palleas, mais la surveillance des Frontières n’est-elle plus une tâche dévolue à l’Inquisiscience ? Ou bien manquez-vous à ce point de confiance en notre institution ?

Héro se prit à espérer qu’Éromélis s’écrase. Qu’elle ne réponde plus, demande pardon et fasse machine arrière. Elle souhaita n’avoir jamais posé les yeux sur la carte. Ne jamais l’avoir tendue à la logicienne.

Éromélis regardait le carré des inquisiscients, sans émoi, sans affront. Sans peur. Et puis...

— Êtes-vous nos geôliers, ou bien nos protecteurs ?

Un murmure effaré courut dans les gradins, avant de mourir aux pieds de Mentora Palleas, qui avait bondi.

— Les deux à la fois, Maîtreuse ! tonna l’inquisisciente. Comment osez-vous douter de mon ordre ?

— Merci, s’interposa le Genium.

L’inquisisciente se rassit avec raideur.

— Je suis certain, ma chère inquisitrice, que la langue de notre logicienne a pris sa pensée de court.

Il se tourna vers la conférencière, un soupçon d’autorité mêlé à sa courtoisie.

— Aucunement, réfuta la logicienne. Une libre-citoyenne ne le serait-elle pas vraiment ? Si je désire sortir, m’en empêcherez-vous ?

Le Genium partit d’un rire dégagé qui indigna Héro :

— Archimine, voyons, badina-t-il, votre serment vous lie à notre Académie. Nul enseignant ne saurait se soustraire à ses élèves pour courir la campagne, vous nous êtes par bien trop précieuse.

Ils la tiennent. Tout s’effondre.

— Tous les citoyens ne sont pas dans mon cas, plaida la logicienne.

— Certes non, certes non.

Le Genium se permit une tape consolatrice sur l’épaule d'Éromélis, avant de reporter un regard triomphant sur l’assemblée.

— Peut-être un citoyen plus libre que vous ne l’êtes s’en ira, un jour, remplir votre dangereuse mission.

Il avait une nonchalance dans la voix. Un petit rien bâtit sur des certitudes.

Son emprise absolue.

Leur lâcheté, à tous.

À tous ?

Héro se leva.

— Non ! jeta Marysa, hagarde.

Tous les regards se tournaient vers elle. Sur scène, Albert Ockam et Archimine Éromélis la fixaient également, incrédules.

— J’irai, annonça l’Astréenne.

Il y eut un silence. Un silence aux échos de tumulte.

Le Genium émit un rire très bref, l'œil toujours froid :

— C'est bien, jeune citoyenne ! Hélas, je doute que votre cursus soit achevé.

— Il l'est, affirma la jeune Astréenne, réfléchissant à toute allure. J’ai été exclue de l’Académie. En tant qu'assistante de Maîtreuse Éromelis, je me porte volontaire.

Héro aurait juré voir un sourire craqueler les lèvres de la vieille logicienne. Le regard calculateur, le Genium semblait soupeser le projet. Que voyait-il ? Une jeune écervelée en mal de sensations fortes ? Une révolutionnaire ? Une pointe de colère fusa en elle. Être jeté hors des portes de la ville constituait le plus haut châtiment de la cité-libre. Cela aussi lui serait-il refusé ?

À ses côtés, à l’autre bout du monde, Marysa se tenait prostrée, le visage dans les mains. Sans qu’elle sache vraiment pourquoi, cette vision attisa la fureur de la jeune fille.

Elle prit une inspiration bouillonnante, lorsque son regard tomba sur Éromelis.

Sévère.

Pour la première fois, la logicienne la fixait avec dureté. Et cela seul suffit à la rappeler à sa promesse.

«Mon projet est révolutionnaire, mais il ne doit en aucun cas devenir une révolution.»

Puisant dans les yeux clairs de son mentor, Héro tordit son air furieux en une mine contrite :

— Je vous en prie, Genium, articula-t-elle de son mieux. Laissez-moi servir la Science à nouveau.

Nouveau silence.

Puis…

— Je sollicite le même honneur.

Léontin s’était dressé à son tour, droit, fier. Il se permit même un très léger clin d’œil. Un élan d'affection emporta la jeune fille, suivie d'une pointe de soulagement.

— Vous êtes... ?

Un air d'incrédulité s’était peint sur le visage de l'homme le plus puissant d'entre les murailles.

— Libre-citoyen.

Un instant, Albert Ockam sembla sur le point de perdre son sang-froid. Il jeta un regard incertain vers ce qu'Héro devina être le carré de l'Inquisiscience, mais avant qu'il ne puisse réagir, Éromelis plongea dans une profonde révérence et se mit à applaudir.

À les applaudir, comprit soudainement Héro.

L’enthousiasme naturel de la logicienne emporta bientôt le reste de l’assemblée, et des salves d'acclamations tombèrent de toutes parts, poussèrent Héro et Léontin de gradin en gradin jusqu’à la scène.

La jeune astréenne se laissa faire, et reçut pêle-mêle félicitations et poignées de main.

Le Genium lui-même l'accueillit avec tant de chaleur qu'Héro douta un peu de ce qu'elle avait lu plus tôt dans ses yeux. Mal à l'aise, la jeune inclina maladroitement sa silhouette trop longue devant un Genium bien plus petit qu'elle. Seuls, au carré des gradins, les inquisiscients ne souriaient pas. Les yeux de Mentora Palleas tombèrent sur Héro. La jeune fille lissa sa veste, détourna les yeux.

Et dans le public, entre deux chaises vides, des larmes, des larmes.

Des larmes sur les joues de Marysa.



— Tu as fait quoi ?

— Chut ! Ils arrivent !

Héro posa une main qui se voulait réconfortante sur le bras de son père, mais il la repoussa nerveusement pour s'appuyer sur l'imprimeuse.

Au fond de l’allée de toiles, la rumeur de la foule se creusait sous le passage d'un groupe d'inquisiscients.

— Tu veux passer les portes ? Mais…

Johannes Brintaigu la regardait comme s'il la voyait pour la première fois. Et la jeune fille découvrait son père. Il amorça plusieurs questions, transpira un peu, en choisit une :

— Q-qu'a dit le Genium ?

Au creux de l'Astréenne, quelque chose dérivait, et c’était doux-amer, comme un départ silencieux. Chaque mot de son père détachait une amarre.

Elle sourit :

— Que je faisais honneur à ma lignée.

La foule battait en retraite : les inquisiscents arrivaient.

Nombreux.

Trop nombreux.

Johannes Brintaigu poussa un gémissement.

Héro l'ignora et tendit le cou. Elle avait cru apercevoir des boucles blondes au milieu des toges noires.

— Encore vous ? susurra une voix.

La jeune fille tressaillit.

Baissa les yeux.

Albert Ockam, chainette d'or et crâne brillant, se tenait à nouveau devant elle. Et derrière lui, l'Inquisiscience au grand complet.

Venue pour elle.

Un regard de Mentora Palleas, et la jeune fille recula malgré elle, avant de buter contre l'imprimeuse.

— Allons, allons du calme, s'amusa le Genium. Artisan Brintaigu ?

Johannes s'avança. Son gilet gris n'avait jamais semblé plus modeste.

— Nous nous devions de faire honneur au géniteur d'une citoyenne si audacieuse.

— C-c'est bien normal, bafouilla l'inventeur.

Avant de se reprendre, affolé :

— Je veux dire, non ! C'est t-trop, c'est trop !

Le Genium balaya la maladresse d'une main avant de s’éclaircir la gorge, sous les yeux pleins d'appréhension d'Héro et de son père, non moins intimidé qu'elle, avant de les inviter à commencer la présentation.

— Genium, mesdames et messieurs les Scients, consoeurs, confrères, se lança courageusement son père, v-voici ma nouvelle invention.

Il désigna la machine et attendit un peu, mais personne ne posa de question, ce qui, estima Héro, coupa un peu ses effets.

— Il s'agit, reprit l'artisan, d’une machine à imprimer que nous avons appelée, et bien, « imprimeuse ».

Il eut un petit sourire, qui ne trouva absolument aucun écho dans l'assemblée. Héro eut un mauvais pressentiment soudain. Tandis que son père vantait les mérites de l'imprimeuse, la jeune fille scruta les inquisiscients. Deux d'entre eux se chuchotaient à l’oreille en pointant tour à tour Héro et l'imprimeuse.

— … la quasi-totalité de nos connaissances et découvertes scientifiques sont consignées par écrit, mais ces documents, n'existant qu'en un petit nombre d'exemplaires, ne sont disponibles que pour un nombre réduit de lecteurs…

Au premier rang, Mentora Palleas posait un regard noir sur l'imprimeuse. Les pensées d’Héro fusèrent : sa témérité pouvait-elle nuire à l'invention de son père ? Ce dernier poursuivait, tant bien que mal :

— … qui permet de produire de multiples copies d'un même livre, dans un temps limité et pour un coût moindre.

Sur un signe de Johannes, Héro cala le levier de la presse dans son encoche, lui donna deux tours, serra de toutes ses forces, avant de libérer la plaque.

Le Genium murmura quelque chose, et un inquisiscient à ses côtés laissa échapper un petit rire.

Héro jeta un œil à son père, mais il évita soigneusement son regard, alors elle dévissa la feuille imprimée (parfaitement d'équerre) et la brandit devant elle. Un petit sourire s'afficha sur les lèvres pâles du Genium, tandis que l'inventeur concluait :

— Plus de livres, c'est également plus d'apprenants ! Et un rapport plus direct à la connaissance et aux scients qui nous ont précédés.

Son père jeta un oeil à Héro avant d'achever :

— L'imprimeuse pourrait apporter de grands progrès, car la connaissance est mère de civilisation autant que les Genii sont parents de la nôtre, conclut-il en esquissant une courbette.

Pathétique .

Héro se retint de lever les yeux au ciel et avança pour permettre à tous de mieux voir la page qu'elle tenait, la première du Manifeste.

Quelques inquisiscients s'avancèrent, prirent des notes et mesurèrent la page, la machine. Le Genium semblait absorbé par la relecture du texte fondateur, les lèvres bougeant à peine. Enfin, il leva les yeux.

Croisa le regard d'Héro.

Avant d’affecter une moue désolée :

— Dites-moi, cher Brintaigu, avez-vous tant souffert aux mains de vos maîtreurs pour souhaiter ainsi leur perte ?

L'inquisiscient qui s’était esclaffé plus tôt retint un nouveau rire.

— J-je vous demande pardon ? couina Johannes.

— Et bien… Vous avez eu l’ingéniosité de convertir un vulgaire pressoir à raisins en… pressoir à connaissances - quelques sourires entendus commencèrent à flotter dans les rangs des Scients - mais pourquoi vouloir détrôner notre prestigieuse académie au profit de poussiéreuses archives ?

Albert Okham semblait badiner, mais Héro le sentait : de nouveau, quelque chose de grave se jouait devant elle. À cause d'elle ?

— Point de vin, mais une ivresse nouvelle : celle de la connaissance !

Le Genium tourna un visage bienveillant vers l'imprimeuse, et continua d'un ton paternel :

— L’écrit n'a-t-il jamais que figé des travaux imparfaits, puisque toute science est perfectible ? Le texte donne corps à l'erreur, au non-être, et l'incarne ! Tandis que le débat grandit, s'affûte. Vous avez créé la machine, mais nous n'aurons jamais les textes dignes d'elle, artisan Brintaigu.

Le Genium eut un petit rire, suivi par le reste du public.

Héro serra les dents.

Donner corps à l'erreur ?

Le griffonet peint dansa devant ses yeux. Les livres pouvaient tellement plus que cela !

Héro jeta un œil vers son père, dont le teint pâlissait à vue d'oeil alors que ses oreilles prenaient une délicate teinte rosée. Il se taisait.

Avait-il compris qu'il payait pour ses choix à elle ?

Le Genium n'avait pas terminé.

— Laissons les pressoirs à ceux qui se noient dans les délusions d'un autre âge. Rien de ce qui vieillit en cave n'est bon pour la raison. Votre famille, plus que toute autre, ne devrait oublier…

Héro se tendit.

— … que les écrits empoisonnent les Scients les plus fragiles.

Blanc comme la feuille qui tremblait dans les mains d'Héro, l'artisan s'inclina :

— Je reconnais la futilité de ma démarche, disait Johannes.

Sous le crâne de la jeune fille, la tempête faisait rage. La page imprimée semblait brûler sa paume, comme un mensonge. Entre ses doigts, en lettres de feu, elle lisait encore les mots d’ordre du Manifeste de la Scission: « à la portée de tous ».

La connaissance pouvait-elle vraiment souffrir de la diffusion ? Ou bien les académiciens gardaient-ils jalousement leur seul pouvoir ?

— Mon invention me fait honte, concluait Johannes dans un filet de voix. Elle brûlera ce soir.

Et Héro imagina son père, seul face au bûcher de ses espoirs, des escarbilles de bois et de plans plein les yeux.

Lumière des Sciences.

Éclairait-on les citoyens aux flammes des bûchers ?

L'Inquisiscience saluait, s'en allait…

— C'est injuste ! clama Héro.

Mentora Palleas se figea.

Avant de pivoter lentement.

Incrédule, Johannes Brintaigu posa la main sur l’épaule de sa fille, et serra fort, comme un bâillon.

— Tais-toi, sotte ! siffla-t-il.

— Non !

La colère balaya les pensées d’Héro. Elle jeta un regard venimeux à son père et voulut se dégager de sa prise, mais la brutalité de son geste lui arracha la besace de l'épaule. La lanière se rompit, et le sac vola à terre, avant de finir sa course…

Éparpillé aux pieds de l'inquisisciente.

Qui se baissa.

Avec terreur, Héro la regarda ramasser quelque chose.

Un parchemin enrubanné.

Réfléchissant à toute allure, la jeune fille se répandit en excuses et se précipita pour récupérer la carte, mais Mentora Palleas la tournait négligemment entre ses doigts, apparemment peu pressée de la lui rendre.

— Contesteriez-vous de nouveau les décisions de l'Inquisiscience, Héro Brintaigu ?

Frappé par le regard bleu maryséen, mais pourtant si étranger, l'Astréene se mit à trembler. Si Mentora Palleas déroulait la carte… La jeune fille baissa les yeux avec toute l’humilité qu'elle pouvait rassembler :

— N-non, Inquisisciente, je vous demande pardon… C'est que… Nous avons travaillé longtemps, j'ai laissé ma frustration s’exprimer…

Une cavalcade retentit au loin, et Héro s'interrompit : un chignon aux boucles blondes défaites remontait précipitamment la foule en leur direction, et soudain Marysa fut là : échevelée, les yeux rouges :

— Héro, je suis désolée…

La phrase resta suspendue à mi-course, aux lèvres d'une Marysa foudroyée. Nez-à-nez avec sa mère, la jeune fille recula d'un pas. Héro vit ses yeux virevolter de la besace éparpillée jusqu’à la carte, et l’horreur se peindre sur son visage. Avant même que la jeune Brintaigu ne puisse s'interposer, Marysa se jeta en avant :

— Non, non, c'est à moi ! Mère, ne punissez pas Héro !

Sur le visage de Mentora Palleas, la surprise se mua en fureur froide à la vue de sa fille.

— Silence ! siffla-t-elle.

Le reste de l’échange sembla muet. Marysa se figea, et son regard tomba à nouveau sur le parchemin.

Enroulé.

Lorsque l'Inquisisciente posa à son tour les yeux sur le rouleau, Héro sentit son cœur décrocher.

— Attendez… commença-t-elle, mais Mentora Palleas fut plus leste.

D'un geste sec, elle arracha le ruban et déroula la page.

Ses yeux s'arrondirent, et toute dernière couleur quitta son visage.

L'Inquisisciente replia prestement le papier et le serra fort, les phalanges blanchies. Quelques regards - affolés ? - lui échappèrent, et pendant un instant, les mots semblèrent lui manquer.

Écrasé quelque part au fond de sa cage thoracique, le cœur d’Héro eut quelques sursauts agonisants. Le manoir, les grimoires, les créatures… Tout lui semblait brûler déjà.

Puis, dans les flammes, une voix.

Marysa.

— J-j'ai honte d’avoir dessiné cela, disait-elle, Héro ne voulait pas que je rajoute des noms, mais cela m'amusait.

La jeune Astréenne ne comprit pas immédiatement les propos de son amie. Lorsque le mensonge de Marysa lui apparut enfin le mal était fait :

— Pas un mot de plus.

L’expression marmoréenne de l'Inquisisciente terrifia Héro. Marysa n'avait pas inventé la carte, pourquoi…

Elle croisa le regard de son amie.

« Je suis désolée » disaient ses yeux. Ou peut-être : « Laisse-moi faire !» ?

Marysa mentait pour protéger le manoir.

Pour la protéger, elle.

— Non !

Héro voulut se jeter en avant, mais Johannes la retint :

— Cesse donc !

En miroir, la main de l'Inquisisciente s'était refermé sur le bras de Marysa qui regardait Héro, et ses yeux disaient « Ne t'en fais pas. » ou peut-être « J'ai peur ! » tandis que Mentora Palleas tournait les talons pour l’entraîner de force derrière elle.

Marysa résista un instant, les yeux plongés dans ceux d’Héro, mais une claque retentissante de l'Inquisisciente les arrachèrent l'une à l'autre. Sous le choc, Marysa trébucha droit dans les bras de deux plantons de sa mère. Sur un signe de cette dernière, ils empoignèrent la jeune fille et la traînèrent hors du pavillon.

Hors d'elle, Héro se mit à hurler et à se débattre, mais l'Inquisiscience emportait Marysa, et Johannes la maintenait toujours.

— Lâche-moi ! cria Héro, mais son père accentua sa prise.

Et Marysa au loin, Marysa traînée par deux inquisiscients, Marysa qui appelait sa mère.

C’était trop.

Héro ne sentit pas le coup partir, mais un instant plus tard son père tombait au sol, sans un cri, les mains crispées sur le visage. Les pensées d’Héro se firent désertiques. Et sa main pulsait. Et son père se relevait en tremblant, et la regardait comme jamais il ne l'avait regardée.

L'Astréene mesura l’étendue de ce qu'elle aurait voulu lui dire… Elle se contenta de détourner les yeux.

Les Astréens semblaient tous avoir fui le scandale et l’étal de l'imprimeuse. Sur un panneau de toile, une affichette clamait encore : « Maîtreuse Éromélis, le dôme de verre ».

Il n'y avait pas de témoin.

Elle avait rompu sa promesse et cédé à la rage…

Elle avait porté la main sur son géniteur…

Marysa avait été emportée.

Il n'y avait pas de témoin.

Ou un seul.

Hébété, au coin d'un pavillon, Léontin la regardait, les yeux ronds, effrayé.

— M-ma fille… appela Johannes.

S'en était trop.

Héro prit la fuite.

Commentaires

Un chapitre où tout se bouleverse !
Sans doute le point culminant du roman, jusque là ! Des réactions inattendues, une précipitation dans le déroulé de l'histoire, et surtout, un discours parfaitement maîtrisé d'Éromélis : franchement, bravo :))
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mercredi 9 mars à 16h26
!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Eh bien, on peut dire que la situation est critique. Ca va être dur d'attendre la suite !
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mardi 7 juin à 17h10