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Antoine Bombrun

mercredi 9 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 9

Le lendemain, vous vous levez avec le soleil. Une dose mastiquée à froid vous tient lieu de petit déjeuner. Vous avez choisi de dormir loin des hommes afin de ne pas leur nuire, ou plutôt, afin qu’ils ne vous nuisent pas. La garde du trône sillonne la ville à votre recherche depuis vos crimes, alors mieux vaut ne pas attirer l’attention. Pour la seconde fois, une ruelle obscure et crasseuse vous a servi de couche. Vous auriez préféré la belle étoile des champs en bordure de la cité, mais impossible de passer les portes sans décliner son identité.

Par chance, la pluie a cessé avec la tombée du jour et vous avez presque réussi à vous reposer ; au moins, vous avez pu dormir sans risquer la noyade !

Avant de trouver le sommeil, l’ancêtre a bien grogné un peu :

« Je pense que c’est ça le bonheur, qu’il a pleurniché, de pouvoir vivre quelques jours au sec ! »

Puis, l’épéiste lui a gentiment intimé de la fermer en déclarant que, sans cette pluie, vous vous seriez fait repérer depuis longtemps. Le vieux a grogné, puis il s’est tu.

Toi, rien.

 

Vous atteignez le marché alors que le soleil brille à peine. Thief vous demande de rester dans un coin pendant qu’il va chercher de quoi manger. Immédiatement, le sabreur s’adosse contre le mur d’une baraque et s’endort. Toi, en âne bâté que tu es, tu flânes entre les étals. Comme le destin favorise toujours les idiots, ton imprudence vous sauve la vie. Entre deux devantures, tu avises le miroitement d’une armure de métal. Le cliquetis que tu perçois et le tambourinement de la pluie sur le fer confirment tes craintes. Tu rebrousses chemin vers Rhyunâr et tu le réveilles sans ménagement, sans un mot non plus. Réflexe, son bras tire quelque peu son yatagan de son fourreau, puis il te reconnaît et interrompt son geste :

« Putain ! Qu’est-ce que tu veux, Shiujih ? »

Tu grimaces un peu, mais le brasillement de colère dans les yeux blancs de ton compagnon te force la main. Tu articules d’une voix rauque :

« Les soldats du trône, ils sont à notre recherche dans le marché. »

Le ton que tu emploies reste atone, en inadéquation totale avec l’urgence de tes propos. Tu parles tellement peu que tu sembles avoir oublié les codes du langage !

L’épéiste se lève brutalement et te traîne derrière un étal : son regard a accroché la cuirasse brillante d’un garde. Vous pataugez à quatre pattes dans la boue, sous les présentoirs, pour vous éloigner de l’homme d’armes. Lorsqu’il est hors de vue, vous vous redressez afin de partir à la recherche de Thief. Les badauds emplissent les allées désormais, et il vous faut presque jouer des coudes pour vous frayer un passage. Au moins, chacun se couvre de la pluie sous un capuchon et vous passez inaperçu !

Vous trouvez le vieux traqueur devant le comptoir d’un vendeur de beignets. Il admire les briks, les rissoles et autres chaussons à la viande en se pourléchant les lèvres. La poigne de l’épéiste le tire en arrière et quelques mots chuchotés à la va-vite suffisent à lui couper l’appétit. Il roule des yeux affolés pendant que Rhyunâr prend la direction des opérations :

« Nous devons rejoindre Jönss. On trace vers l’arrière et on change d’allée dès qu’on voit un garde ! Allez, en route ! »

Vous vous exécutez dans une agitation maladroite. Après cinquante mètres, tu aperçois la carrure d’une soldate qui barre la route. Elle s’arrête devant chaque badaud et lui demande de se découvrir. Tu la désignes du doigt. L’épéiste jure dans sa barbe et change de direction. Vous pénétrez dans une allée puante : celle du fromage. Les détaillants paraissent aussi moisis que les merveilles blanches et bleues qui trônent sur leurs présentoirs. Un flot d’insultes dégouline de la bouche du sabreur : deux sentinelles mènent la même danse dans ce passage.

« Changement de plan. » souffle Rhyunâr en portant la main à la garde de son sabre.

Thief le retient par le bras, puis s’avance vers un étal particulièrement fréquenté. Il s’immobilise, comme en contemplation devant les odorants laitages. Il garde la tête baissée sous la pluie battante. Comme les deux soldats se rapprochent, Rhyunâr fait de nouveau mine de se diriger vers eux, mais cette fois c’est toi qui t’interposes. Ton geste te balance une coulée glacée entre les omoplates, courageux bonhomme ! L’épéiste te jette un regard hargneux, mais du bras tu lui désignes l’ancêtre. La veste de ce dernier se gonfle au niveau du ventre. Elle boursoufle et remue comme la bedaine d’une matrone. Bientôt, une masse grouillante en tombe dans un floc et rejoint la chaussée boueuse. Thief recule d’un pas, titube, puis vous entraîne vers un autre étal. Le nez sur une tome de chèvre, il tente vainement de reprendre sa respiration.

Soudain, un hurlement strident vous déchire les tympans. Il est suivi de glapissements terrifiés :

« Des serpents ! Des serpents ! »

L’attroupement des badauds devant le fromager se déforme en un anneau grossier. Tous les regards sont tournés vers l’amas reptilien qui rampe dans les flaques. Les gardes accourent et poussent la populace pour se frayer un chemin. Vous en profitez pour décamper comme des voleurs, ou pire, des meurtriers. Vous traversez ce qui reste du marché jusqu’à son orée et vous retrouvez l’étal de Jönss. L’homme est en train de charger un chariot. À lui seul, sa carrure le rend plus efficace que la dizaine de mercenaires qui l’accompagnent. Les gars sont pourtant des costauds, cintrés dans leur armure de cuir, une longue et lourde épée dans le dos.

L’itinérant vous interpelle dès qu’il vous aperçoit :

« Venez nous aider, les nouveaux, il y a du boulot pour tout le monde ! »

Vous obtempérez ; autant ne pas se mettre votre convoyeur à dos ! Pendant que tu portes de gros sacs, tu en profites pour regarder autour de toi. La caravane de Jönss comprend huit charrettes pour douze guerriers. Sans compter les quelques marchands, armés eux aussi, qui secondent le commerçant. Il y a, en plus, une petite famille, les parents et un gosse, qui font un peu tache dans le contexte. En tout, presque une trentaine d’hommes.

Lorsque les chariots sont chargés, toute la troupe s’assoit contre l’un d’eux et Jönss vous sert un café bien noir. C’est un bon gars, le Jönss, honnête et pas radin pour deux sous. Tu te réchauffes les mains sur le broc, puis tu sirotes avec délectation. Les mercenaires bavardent gaiement pendant que vous trois gardez le silence. Vous avez perdu l’habitude de vivre en compagnie…

Quand tout le monde a vidé son godet, Jönss beugle un bon coup et la caravane s’ébranle. Tu t’es assis sur le chariot de l’arrière avec tes compagnons. Thief tient les rênes. Vous empruntez la porte derrière le marché, où les gardes vous saluent après avoir échangé quelques mots avec votre meneur.

La route serpente dans la plaine avant de grimper les contreforts de la montagne. Enfin, plutôt qu’une route, c’est un large chemin caillouteux percé de bonnes ornières. Les charrettes bringuebalent et vous tapent le cul. À chaque cahot, l’épéiste grimace. L’ancêtre rigole :

« Va falloir t’y faire, gamin, ce n’est pas près de s’arranger ! »

Rhyunâr ne dit rien, mais son attitude suffit pour exprimer cette simple injonction : ta gueule !

Toi, tu te désintéresses de tes compagnons pour admirer la montagne. Les pics s’y succèdent, majestueux, pour former une chaîne irrégulière. Elle porte bien son nom, la Mâchoire de pierre, et ressemble à la mandibule d’un monstre titanesque qui se serait échouée là.

Jönss, qui chevauche de l’avant à l’arrière de la caravane, perçoit ton regard rêveur sous ton capuchon. Il immobilise sa monture et indique en désignant les sommets :

« Certains l’appellent la Mâchoire des ogres, ce qui lui sied bien ! Depuis toujours, on a raconté des légendes sur ces monts. Des contes à dormir debout sur des créatures dévoreuses de chairs fraîches, sur des bêtes aussi hautes que larges, des parodies d’humanité ne vivant que pour la bouffer. Scientifiques et autres aventuriers ont risqué leur vie pour prouver l’existence d’une telle espèce. Ils n’ont jamais rien trouvé. Et puis, un jour les histoires ont pris vie et les ogres ne sont plus sortis que des récits du coin du feu. Ils sont arrivés avec leurs crânes énormes et leurs mâchoires dont la ressemblance avec la montagne était frappante ! Depuis un certain nombre d’années, cette impression s’est renforcée. Manque de nourriture, surpopulation ? Le fait est que les ogres ont commencé à descendre des hauteurs pour mener des raids de plus en plus fréquents sur les caravanes. De nos jours, leur présence est telle que tout commerce a été stoppé. Presque tout commerce… Il demeure encore quelques fous pour braver les dangers des hauteurs ! »

Jönss conclut son récit par un bref éclat de rire. Comme tu ne réponds pas, il hésite à te secouer puis il presse son cheval et s’éloigne.

Après quelques heures de voyage, vous quittez les chemins fréquentés pour emprunter un sentier qui ne mène qu’aux montagnes. Immédiatement, les ornières disparaissent pour laisser place à une herbe grasse, preuve du peu de fréquentation de la route. Comme la charrette cesse de bringuebaler, le vieux Thief te transmet les rennes et sort son gros livre volé sur la carcasse de l’élémentaire. Il entame sa lecture en silence.

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