0

Antoine Bombrun

lundi 7 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 7

Vole, vole, vole et virevolte…

Ce refrain puéril, obsédant, incomplet, hante mes rêveries. Il me semble provenir d’une enfance révolue, perdue dans les brumes du passé. Parfois, j’y associe l’ombre d’un visage ou le timbre d’une voix. Alors je le répète, je le scande comme une ritournelle, je le radote et je le mâche inlassablement. Je m’en sers comme d’un sortilège pour plonger dans l’onde glacée de mes souvenirs. Ils m’apparaissent comme ceux d’un autre, décousus, que je violerais pour me les attribuer. Je doute, je ne sais s’ils sont réellement miens. Pourtant je m’y encorde, je fais tout pour les conserver. Ils sont tout ce qui me rattache encore un tant soit peu à la vie.

 

Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte !…

Le jeune garçon court sur le sable humide d’une plage battue par les vents. Il porte une tignasse sombre, des yeux foncés, ainsi qu’un fin nez retroussé qui se dresse lorsqu’il parle.

Sur l’eau, entre les mouettes criaillantes, une barque approche, prête à accoster. Un homme s’y tient debout, les cheveux grisonnants par dessus une face mal rasée.

Le gosse enfonce les deux jambes dans les vagues et s’époumone :

« Papa, papa ! Viens vite, Itham est revenu ! En plus, il ramène une prime ! »

L’homme éclate de rire et répond :

« J’en étais sûr, il est merveilleux ce gamin ! »

La barque avance encore et racle le sable de la plage. L’enfant s’y accroche pour tenter de la tirer sur la berge pendant que le père saute lestement à terre. Les deux sortent l’embarcation de l’eau. Une fois celle-ci amarrée, le père en extrait une caisse pleine de poissons brillants :

« J’ai fait bonne pêche ! Avec ça, on fera un festin ce soir !

— Ouais ! Je vais la porter ! » répond le bonhomme en se saisissant de la caisse presque aussi grosse que lui.

Le plus vite possible, d’un pas lourd et maladroit, il se rend vers la petite maison de bois qui tremble sous la force du vent. Le père attrape le filet et sa canne à pêche, puis suit son fils en riant. Une mèche de cheveux lui barre le front. Alors qu’ils arrivent devant la bâtisse, en sort                                                                                                    le cheval noir qui le regarda et renâcla avec férocité. Merde !

Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte !…

                                                       Alors qu’ils arrivent devant la bâtisse, en sort une belle femme ainsi qu’un jeune homme, tout juste adulte. Ceux-ci se précipitent vers les deux qui viennent du bord de mer pour les décharger. Le vent humide s’engouffre dans la robe de la mère et la fait danser. Le garçon se tourne vers son père et clame :

« Tu sais quoi, papa ? Itham a ramené des fruits de l’intérieur des terres ! Ils sont trop bons ! »

Le père sourit, embrasse sa femme, prend le jeune homme dans ses bras et la famille rentre dans la maisonnette. Une fois au chaud, les mains devant le feu, une conversation enthousiasmée s’engage. Le gosse questionne son frère sans relâche :

« Tu es allé où ? Alors, tu as encore arrêté des méchants ? Tu les as tués ou pas ?

— Non, j’essaye de ne pas les tuer. Hélas, le plus souvent les bandits ne se laissent pas faire…

— Pourquoi ? »

Le père se laisse emporter par la conversation et s’exclame :

« Surtout que la prime est plus importante si le bandit est mort, n’est-ce pas ? Ainsi, ils n’ont pas besoin de le mettre en prison… »

En entendant cela, la mère s’insurge :

— Taisez-vous, tous les trois ! On ne parle pas de cela devant un enfant !

— Ne t’inquiète pas, ma chérie, c’est lui qui a lancé le sujet.

— Et alors ? Comme si c’était une raison ! Venez plutôt m’aider à vider les poissons. Et toi, va mettre la table !

— D’accord, maman ! »

La mère embrasse le petit avant qu’il ne parte au galop vers l’armoire. Elle se tourne vers son plus grand fils et lui demande d’une voix douce :

« Itham, enlève tes affaires de la table, tu veux bien ? »

Le jeune homme saisit son sac, son épée et son arbalète. Il les emmène dans la chambre qu’il partage avec son frère. Alors qu’il ouvre la porte,

                      

le cheval noir croassa entre deux vagues.

Eh merde !

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !