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Antoine Bombrun

dimanche 6 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 6

Tu te réveilles en sursaut au beau milieu de la nuit. Les draps sont trempés de sueur, ta vêture et ta tignasse aussi. Tu t’assois sur le lit et tu secoues la tête pour chasser les restes de ton mauvais rêve. Malgré cela, l’angoissante impression de présence persiste. Tu te frottes les yeux, puis une idée se fraye un chemin dans ta caboche : et si ce n’était pas qu’une impression ? Tu imposes à ton esprit de fouiller précautionneusement la pièce. Rien. Tu étends ta recherche. C’est là que tu sursautes. Des chocs mous et des sifflements. Tu saisis ton arbalète et tu te jettes dans la chambre attenante.

Cette capacité de pistage est celle que tu as le plus développée. Elle s’appuie tout d’abord sur tes cinq sens, que tu as exacerbés au maximum et que tu as complétés par un sixième. Ce dernier t’aide à percevoir l’énergie des êtres et des choses. Combiné à une habitude de fuite fermement ancrée, tu restes attentif à ton environnement même endormi. Cela fait de toi un chien de garde des plus précieux !

Tu ouvres la porte de tes compagnons d’un coup d’épaule. Tes yeux peinent d’abord à discerner quoi que ce soit à cause de la pénombre, puis tu aperçois une fillette d’une dizaine d’années penchée sur le lit de Rhyunâr. Tu la fixes un instant dans la lueur de la lune qui filtre par la fenêtre. Elle ne bouge pas, le corps un peu basculé vers l’avant, comme concentrée sur sa tâche. Elle semble ne pas t’avoir entendu. Elle porte deux couettes brunes et des vêtements déchirés. D’entre ses lèvres s’échappent des bruits de succion entrecoupés de hoquets. Soudain, tu distingues les tentacules gluants qui s’extraient de sa bouche pour aller s’engouffrer dans celle de votre épéiste. Tu t’avances un peu et tu la découvres mieux. La face de la fillette est parsemée de frissons comme la mer l’est de vagues, des gouttes de sueur perlent de son front. Sa mâchoire inférieure, brisée par la poussée des tentacules, rend atroce l’image de cet orifice : une crevasse sanglante sur son beau visage. De grosses larmes coulent de ses yeux agrandis par la peur. La main de Rhyunâr bat l’air, crispée sur le pommeau de son yatagan. La lame tranche, impuissante, fendant à chaque coup un peu plus le corps de la fillette. L’odeur du sang imbibe la chambre. Des gouttes rouges volent de part et d’autre et vont piqueter le plancher de bois grossier.

Malgré cette scène, la pièce reste trouble, comme prise dans une boule opaque de flegme. Le bruit des chocs est assourdi, emmitouflé dans un manteau ouaté qui étouffe tout ce qui se déroule. Thief, allongé sur son lit, dort comme un bienheureux.

Tu armes ton arbalète, lèves le bras et appuies sur la détente. Ce simple geste paraît briser le sortilège et le son retentit. Le cliquetis du carreau qui part résonne férocement. La petite se tourne et voit sa mort en face. Le vireton lui perce dans la tempe, la violence du choc augmentée par la proximité, et son crâne va buter contre le mur de pierre. Il éclate contre le roc et la fillette s’affale comme un sac vide.

Thief se réveille d’un coup. Le corps agité de soubresauts, Rhyunâr se penche hors du lit et vomit tout ce qu’il a. Tu le contournes et tu brises ce qu’il reste du carreau de la fenêtre avec la crosse de ton arbalète. Tu sais que ce n’est pas elle, la gamine, votre véritable ennemi. Tu sautes par l’ouverture. L’atterrissage un étage plus bas fait mal aux jambes, mais tu reprends ta course aussitôt. Une forme sombre détale devant toi. Grande, presque humanoïde, elle galope d’une démarche bondissante. Sa cape laisse échapper comme des écharpes de brume qui se délitent dans la ruelle à l’odeur de pisse. Tu l’interpelles dans un cri :

« Pas la peine de fuir, démon, tu vas mourir ! »

Ta voix, que tu voulais forte, croasse étrangement et part dans les aigus. Encore une preuve de ton immense virilité. Malgré cela, l’ombre s’immobilise et te fait face. Ses grands yeux laiteux te fixent et le froid envahit la venelle. La créature écarte les bras pour te présenter ses longues griffes acérées. En une seconde, elle se projette en avant et bondit sur toi. Tu ressens son approche comme une vague glacée, mais tu ne flanches pas. Sur le coup, j’éprouve même comme un petit pincement de fierté. Bon, ça me passe vite mais quand même !

Ton arbalète cliquette sur le sol pendant que ton bras droit se panache de longues flammes vertes. Le plus gros du brasier se trouve dans ta paume ouverte. Tu la brandis et frappes le corps de la créature qui se précipite. En plein poitrail. La violence du choc te projette en arrière. Tu entraînes le démon avec toi et vous allez heurter le mur d’une bicoque. Le contact entre vous deux te fait l’effet d’un bain de givre. Tu peines à respirer, pris entre la pierre et la carcasse monstrueuse, mais ton bras dépasse de l’autre côté. Le corps crevé de la créature bouillonne d’un sang rouge qui gicle et éclabousse. Tu hurles sous sa brûlure. Il est bouillant, acide, glacé, tu ne saurais dire. N’empêche que ça te ronge la peau ! Heureusement, tu as de la chance car tu l’as suffisamment amochée pour que ça ne dure pas. En quelques instants, l’ébullition s’intensifie et la créature se vide par la bouche. Un dégueulis rouge et délétère. C’est l’ultime arme des démons : leur sang. Tu t’y connais suffisamment dans les puissances morbides pour ne pas te faire avoir et tu te dissimules sous ton capuchon. Il ne reste bientôt plus de ton ennemi qu’une flaque fumante et une cape en lambeaux de brume.

Tu titubes quelques pas pour t’éloigner, puis tu t’effondres dans la boue et tu t’y roules. Entre les grimaces et les gémissements, je t’entends remercier la pluie et ce temps de chien. Lorsque tes brûlures s’apaisent un peu, tu te relèves. Tu attrapes ton arbalète et tu vérifies qu’elle n’a rien. Tu la choies comme un vieux souvenir. Enfin, tu te l’attaches dans le dos et tu reprends ta course pour revenir à l’auberge. Un mauvais pressentiment te taraude et tord ton ventre comme un serpent.

 

Tu arrives devant l’hôtellerie où t’attend porte close. Tu t’accroupis pour tirer parti de tes talents de filous : un poignard fin, un bon coup de poignet et la lourde s’ouvre en grinçant. Tu la refermes le plus silencieusement possible. Il règne dans la grand-salle un calme de cimetière. Tu montes à l’étage.

Un rai de lumière filtre de la chambre de tes compagnons, ainsi qu’un drôle de bruit. Tu armes ton arbalète et tu pousses la porte du pied. Elle s’ouvre doucement, puis se bloque. Tu la pousses plus fort, mais elle pèse comme un poids mort. Tu jettes un œil derrière. Rhyunâr, son yatagan en main, se dresse au centre de la pièce. Le vieux Thief, prostré, reste à l’arrière de la chambrette. Il semble préparer quelque chose à base de poudre et de pâtes qu’il extrait au fur et à mesure de son sac. Ce qui empêche la porte de s’ouvrir, c’est le cadavre d’un homme étendu en travers de l’entrée. Sa tête a roulé dans un coin. Mais il y a quelque chose de plus.

Quand il te voit, l’ancêtre souffle :

« Rhyunâr, il a besoin d’aide ! »

Tu regardes de nouveau l’épéiste et tu comprends : l’air autour de lui bourdonne. Des vagues d’énergie s’échappent de son corps et arpentent la pièce. De toutes ses forces, Rhyunâr repousse l’esprit du démon. Ce dernier palpite sous la peau du sabreur, il grouille comme des cohortes d’insectes dans ses chairs, il plante crocs et griffes pour tâcher de survivre.

La voix de Thief parvient jusqu’à toi :

« Ne reste pas comme ça, imbécile ! Avec le contact qu’ils ont eu, Rhyunâr ne s’en sortira jamais si on ne l’aide pas ! Immobilise-le ! »

Alors que tu t’avances, les paroles du vieillard te repoussent vers la porte :

« Ne le touche pas, il te corromprait ! Immobilise-le, mais ne le touche pas ! »

Tu fais la grimace et tu soulèves ton arbalète. Ton carreau va clouer l’épéiste au mur. Ce dernier gigote comme un poisson au bout d’un fil, mais il se mord les lèvres pour ne pas hurler : il a encore suffisamment de maîtrise de lui pour garder sa prudence.

Tu restes devant la porte, comme un idiot, à regarder la scène. Rhyunâr qui souffre et Thief qui travaille. Enfin, je te comprends, c’est vrai que le tableau n’est pas commun ! Pendant qu’il écrase quelques herbes dans sa mixture, l’ancêtre grommelle :

« Il était en train de résister à l’esprit du démon quand l’aubergiste est entré. Il a cru à une agression et n’a pas pu retenir son geste. Son sabre a sifflé, coupé net et le tavernier s’est retrouvé à terre, la tête séparée du corps. »

Tu hoches évasivement du chef. Soudain, Thief se redresse et s’approche de l’épéiste.

« Aide-moi, Shiujih, il faut lui pencher la tête et lui ouvrir la bouche. Sans le toucher toujours ! »

Tu t’avances et tu attrapes un drap au passage. Tu y enfonces les mains comme dans un gant et tu t’approches de ton compagnon. Tu lui saisis le crâne sans ménagement et tu le bascules en arrière. Il racle un peu contre le mur de pierre, mais au moins c’est efficace. Thief lui fait boire le breuvage puis vous lui fermez la bouche de force pour qu’il avale. Vous reculez de trois pas.

 

Les minutes passent et le corps de votre épéiste s’apaise peu à peu. Ses tremblements diminuent, sa sueur sèche. Bientôt, vous le décrochez avec délicatesse et vous l’allongez sur le lit. Vous avez l’impression d’avoir fait un bond en arrière dans le temps, sauf que Rhyunâr porte désormais un gros trou dans la poitrine. Thief panse la plaie et la bande. En moins de dix minutes, vous êtes de nouveau sur le départ. Avant de sortir, Thief chuchote :

« Bon, avec l’aide de trois doses par jour au lieu d’une, il devrait être sur pied dans une semaine. Si, du moins, l’infection ne prend pas le dessus… Allez, barrons-nous d’ici : avec ce que l’on a fait, mieux vaut ne pas rester dans les parages ! »

L’épéiste ricane et ajoute :

« Au moins, on aura tenu parole. On ne laisse pas mon cadavre dans la chambre… »

Commentaires

Bravo Rhyunâr, c'est bien d'avoir réponse à tout^^
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lundi 24 septembre à 12h57