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Antoine Bombrun

mardi 21 mars 2017

Les Traqueurs

Épilogue

« Mais pourquoi, si je t’ai tué, pourquoi est-ce que je me retrouve ici avec toi ? À errer dans les brumes de mon passé, à me contenter des restes faisandés de ma pitoyable vie ?… »

Le vent souffla en réponse comme un ricanement. Le borgne se tenait au centre du village en ruine de Fineval. Derrière lui, le cheval noir donnait du pied dans la glace pour tromper l’engourdissement.

Le borgne patienta, dressé tout à côté de l’entassement des cadavres gelés. Peu lui importait le froid, les loups ou la mort, puisque sa vie ne lui appartenait plus. Seule lui importait sa réponse. Soudain, la voix reprit son grincement :

« Lorsque j’ai fui ton corps, j’ai cru que ce serait pour mon plus grand bonheur ! J’ai retrouvé le mien avec délectation, j’ai fait la fête et celle des seigneurs noirs. Puis, dès que ta poigne sur ma gorge a fait retomber l’euphorie, comme dans un lendemain d’ivresse, j’ai compris ce que j’avais perdu. Mais attends, je m’explique…

« Une fois que j’ai eu fait bouffer leur froc à tous ces vieillards et que j’ai eu achevé ma vengeance, je me suis senti vide. Tout avait perdu sa saveur. Il ne restait rien en moi, ni dans le monde, pour me faire ressentir un quelconque sentiment. Alors j’ai souhaité la mort.

« Mais, par mes yeux qui se fermaient, j’ai aperçu ta silhouette. Toi aussi tu me fixais, tendu vers moi comme un nourrisson vers sa mère.

« Ça m’a fait un sacré mal de cul, mais il a fallu que je me rende à l’évidence. Après toutes ces railleries, après toutes ces remontrances et après toutes ces malédictions, je me suis attaché à toi. Je ne te dis pas que je t’apprécie, loin de là ! Tu demeures pour moi toujours aussi antipathique, mais je me suis attaché. Tu es la seule chose dans ce monde et dans les autres qui me procure encore un maigre sentiment.

« Alors, je me suis banni de mon corps comme la première fois, et j’ai fondu vers le tien.

« J’aurais pu rester piégé entre les griffes de ma carcasse en putréfaction. J’aurais pu me perdre en chemin et errer pour l’éternité dans les décombres de la tour sombre. J’aurais pu me heurter à ta haine, à ta douleur ou à ton mépris.

« Mais non, tu t’es ouvert à moi comme les cuisses d’une coureuse de remparts et tu m’as accueilli en ton sein. J’y ai retrouvé ma place, entre tes souvenirs étriqués et ton amour inopportun pour la gamine, et je m’y suis lové. Alors, accueilli par le palpitement de ton organisme, je me suis senti chez moi. »

Commentaires

C'est trop mignon :')
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mercredi 24 octobre à 12h57
Non mais je ne cesse de le répéter seulement personne ne me croit : Les Traqueurs, c’est de la Dark romance !
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mercredi 24 octobre à 18h17
Un argument de vente imparable ;)
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mercredi 24 octobre à 20h54