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Antoine Bombrun

lundi 20 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 50

« Et contemplez, foutus seigneurs noirs, contemplez l’étendue de votre défaite ! »

Ma danse hagarde m’entraîne devant chacun des Nïms. Je me dresse devant eux pour les insulter de leurs noms, je leur crache à la figure le pus qui me remonte de la gorge et qui me souille les lèvres. Je les éclabousse en pataugeant dans la flaque de vin rouge qui tapisse l’ébène. Je prends la tête de Gourmandise et je lui lave la face de ce vinaigre. Avec son poignard, je scarifie le mufle de Violence. Je fais bouffer ses piécettes à Richesse.

Pouvoir, perché tout en haut de sa chaire, me beugle de cesser ma démence mais mon rire prend le dessus sur ses cris. Quand je tombe sur Désespoir, cette espèce de chiffe molle larmoyante, c’est pour lui faire sa fête ! Je le saisis par la tignasse et je le traine sur la table. Une fois qu’il est couché en travers, je lui écrase la face à grands coups de pieds. C’est brutal, mais qu’est-ce que ça fait du bien ! Ses os craquent et s’affaissent sous mes godillots alors que je repeins l’ébène de sa chair.

Ce premier sang versé me fait comprendre qu’il est temps de passer aux choses sérieuses. Je lève les bras au ciel et la porte s’ouvre en battant. En plus du vent, les ossements du dragon pénètrent dans la pièce avec fracas. Les Nïms ne bougent pas, ils ont compris que la fin de leur ère est arrivée.

La cavalcade des os envahit la pièce et se met à tourner autour de moi. Elle danse ma folie pendant que je ris, pendant que je hurle, pendant que je bave mes injures. D’un geste, je la projette dans les corps des vieillards et le claquement sec des os qui craquent se mêle au craquement de la vie qui claque. Les seigneurs se mettent à brailler. Leurs geignements et leurs pleurs forment la base du tapage sur laquelle chevauchent les cris de terreur. Toute la pièce résonne d’un vacarme cacophonique dont je suis le chef d’orchestre. Un concert de mégalomanie vocale dans lequel je parade, parodiant les plus sacrés événements et profanant les cœurs intimes.

Les ossements trainent les carcasses en décrépitude au centre de la table. Pour faire taire leur exécution, je m’y jette dans un ultime rire. Je foule les corps comme de la vendange, je les taillade comme la terre que l’on charrue, j’y éclate de joie. Pouvoir dégringole de sa chaire et rejoint la chair de ses compagnons.

Soudain, tout se calme. Je retombe sur le dallage de marbre, le rire enfoui au fond de mon gosier, ma physionomie grimaçante dissimulée sous un masque de peur. Je peine à respirer, mais je ne comprends pas ce qui m’arrive. Je glisse et chute sur le dos. Je sens mes jambes battre l’air en vain, mes bras s’agiter sans but.

Alors, alors je te vois et je panique. Ton visage pâle au-dessus de moi. Ta bouche en cul de poule contractée par l’effort et la contorsion de la haine. Ton petit nez plissé, froncé. Tes yeux étrécis. Ta sueur. Ton odeur. Et tes mains vengeresses pressées sur ma trachée, tes doigts griffus enserrés sur ma gorge. Et tu serres et tu serres.

Ce n’est plus de la peur que je ressens, mais de la terreur. Je voudrais hurler, mais je ne puis même émettre la plus faible des plaintes. Les mots de pouvoir me brulent la gorge et s’y entredévorent. Les invocations et les sortilèges y étouffent. Les maléfices y meurent autant que je me meurs.

Puis, après un dernier battement, mes membres raidissent et retombent. Entre mes paupières qui se ferment, j’aperçois une dernière image de ta vie :

Une patte énorme et velue qui te saisit par le bras et te décroche de moi. Tu te défends pour rester vissé à mon cou, mais tu finis par lâcher. Alors, contorsionné vers moi, tu te laisses traîner en arrière. Ton visage frotte le marbre noir. Après quelques mètres, ta joue se fend sur l’arrête d’une dalle et laisse une longue traînée à peine visible.

Sur le dos de la bête qui te charrie, au sommet de l’amas de poils crasseux et de griffes ensanglantées trône une petite fille. La chevelure étincelante dans la noirceur de la tour sombre, elle paraît très fière de sa monture. Elle la flatte d’une main et, de l’autre, brandissant sa flute en os, elle joue un petit air enfantin. Des notes simples, un peu éraillées dans l’air lourd, mais qui font chavirer l’âme.

Cambré de tous tes muscles, désarticulé, tu me fixes toujours, même une fois la porte passée. La bête renifle à gauche et décide de faire un détour auprès du septuor des blondinets. Alors qu’il saisit le corps d’un des gamins et en fait craquer la carcasse entre ses crocs, la petite fille le détourne par la stridence d’une note. La bête courbe l’échine, lâche le cadavre qui retombe avec un son mat, puis reprend sa route.

Peu avant l’escalier, une saillie rocheuse te transperce un œil et le déchire. La dégoulinade de ton sang se mêle de lymphe, en devient un instant presque diaphane avant de reprendre sa teinte écarlate.

Et jusqu’au bout, jusqu’à ce que ton crâne ne s’entrechoque avec les marches de l’escalier en s’y engouffrant, ton regard demeure fixé sur mon corps.

 

* * *

 

On raconte, dans les deux pays qui escortent la Mâchoire de pierre, les pérégrinations d’un étrange équipage. Deux ombres malingres, une grande et une petite, montées sur un coursier noir. Si leur unique compagnie était le silence, les histoires relatent qu’elles n’étaient pas seules. Cramponnée à elles comme un corniaud sénile venait une rumeur, une légende fade qui traversa le pays en même temps qu’eux : la légende des cavaliers errants.

D’aucuns disent les avoir vues, ces ombres, abandonner la carcasse d’un compagnon mort d’épuisement à un nuage de charognards pour quitter la forteresse de Rochemont. Ils disent aussi que ces étranges voyageurs ne chevauchaient que de nuit. Le jour, ils se terraient dans des ronciers ou au fond des bois – loin des yeux, loin des hommes.

D’autres font le récit de leur traversée du pays de la Nouvelle lune. Spectateurs des massacres perpétrés par les ogres, pilleurs des hameaux en ruine, passant près des morts et des mourants sans leur accorder la moindre faveur. Ceux-ci soufflent encore que, pour ne pas crever de faim, il arrivait aux ombres de dévorer la chair des morts.

Il en est même pour raconter leur cheminement au travers de la montagne et leur arrivée dans le pays de Lhune. Là-bas, les cavaliers errants auraient été souvent aperçus, jamais approchés. Nombre de gamins jurent les avoir discernés à la tombée du jour, d’avoir ouï aussi le fredon discret de la flute qui les accompagne.

Les plus audacieux orateurs exposent que la rumeur serait parvenue jusqu’à la côte, dans le brouillard d’un petit matin. Là, elle aurait rampé vers la porte d’une maisonnette isolée au bord de l’eau. Le plus grand des cavaliers aurait toqué d’un doigt maigre.

La femme malheureuse qui aurait ouvert, esseulée, aurait reconnu l’ombre comme son fils. Aux supplications de sa mère, le cavalier aurait fait la sourde oreille. Il lui aurait simplement confié son fardeau : la petite amazone à la chevelure de soleil.

Enfin, les plus cabotins rapportent ces trois phrases, qui auraient résonné dans l’air bien après la disparition de la monture noire et de son chevaucheur :

« Au revoir, maman. J’ai un quelque chose à finir et, cette fois, je ne reviendrai pas. Au revoir, maman… »

 

Enfin, je ne sais pas trop si on le raconte dans les deux pays qui escortent la Mâchoire de pierre, c’est un peu de la fanfaronnade cette formule, mais moi je te le raconte !

Commentaires

C'est dur quand-même, ce dernier retour de Shiujih chez lui
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mercredi 24 octobre à 12h55