2

Antoine Bombrun

dimanche 19 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 49

Un mot de pouvoir me suffit pour dissoudre les clous qui me poinçonnaient au mur. Je me ramasse au sol avant de me redresser. Comme il y a un bail que je ne m’étais pas retrouvé dans mes os, je m’étire afin de me remettre la carcasse en place. Ça craque d’un peu partout, j’ai bien quelques côtes qui se fendent ou qui me percent le poitrail, mais y’a pas à dire : qu’est-ce que ça fait du bien !

Pour donner plus de puissance encore à mon exhibition, je beugle un bon coup :

« Nom d’un ragout de Nïm, ce que ça fait du bien ! »

Toi, tu tombes sur le cul. Tu n’arrives pas à me lâcher des yeux. J’imagine ta petite cervelle qui réfléchit à toute allure, qui cherche à deviner le pourquoi, à comprendre le comment, mais qui n’y parvient pas. De te voir ainsi me fait marrer !

Comment aurais-tu pu éventer mon stratagème ? Les Nïms eux-mêmes n’y ont pas songé ! Ils sont pourtant censés être les maîtres de la folie docile, ces cons-là ! En parlant d’eux, je t’enjambe et je m’approche de leur décrépitude. Je le fais presque timidement, empli d’une fausseté solennelle. Alors que je m’arrête devant eux, que je vais ouvrir la bouche, cet abruti de sabreur me saute sur le râble. Je suis tellement concentré sur les détériorés qu’il manque de me couper en deux. Pourtant, avec le beuglement qui accompagne son attaque, il ne passe pas inaperçu… On croirait le héros Leocade revenu d’entre les morts ! Par chance, sa lame se perd entre deux de mes côtes et elle ne s’enfonce pas bien loin. Ton compagnon est dans un bien sale état pour manquer une cible si facile. Sa vie ne tient qu’à un fil…

Je n’ai qu’à ouvrir la bouche pour le convertir à ma force. En un instant, l’homme devient bête, l’adversaire devient esclave.

« Va jouer, animal de malheur ! »

Je repousse le monstre d’un geste un peu mou et il s’éloigne. Du coin de l’œil, je le vois se diriger vers ta gamine, mais je m’en désintéresse rapidement. Même toi, tu ne leur accordes pas un regard, tu demeures fixé sur ma personne. Affalé par terre, la bouche grimaçante d’effroi, tu ne remues pas d’un poil.

« Vieillards, que je m’écrie, me voilà retourné auprès de vous ! Pourquoi ? Vous vous en doutez, je suis Vengeance ! Comment ? La question est là bien plus passionnante ! »

Je fais le tour de la table et les séniles me regardent passer. Ils ne disent rien. Ils savent qu’ils ont perdu. Je m’immobilise devant Violence qui triture son poignard comme s’il rêvait de m’en foutre un bon coup. Pour le narguer, je m’agite face à lui comme un singe malade. Je suis certain qu’il ne me touchera pas. Je passe vite cette lopette de Désespoir, puis je saisis la carafe qui trône au centre de la table. Je hume le vin et j’en bois une gorgée. En haut, Pouvoir joue de son marteau. Je le désarme d’une phrase.

Alors que j’arrive au bout de la table, j’aperçois la bête Rhyunâr. Un sourire effilé sur la gueule, il tourne autour de la petite. Celle-ci demeure immobile. Une ombre jaune colore sa robe claire et va goutter sur le marbre. Le monstre s’avance et s’enroule sur elle. Il ronronne pour la charmer, à la manière du loup dans les récits pour enfants. Il pose son crâne énorme contre le corps frêle de la gamine. Il est fatigué, mais il la fixe un instant de ses cruels yeux de soufre. Noisette ne peut s’empêcher de plonger dedans. Dans les volutes d’atrocité et de massacre, elle discerne comme une historiette. Le conte du meurtre et de la tuerie. Son père décapité, sa tête qui vole et qui s’abat. Sa mère déchirée, qui retient son sang d’une main tremblante. Ses frères. Ses sœurs. Les désosseurs. Et elle…

De l’autre côté de la tablée, je verse avec délicatesse le contenu de la carafe sur le crâne chauve de Gourmandise. Le gros s’irrite, mais son exaspération ne peut aller décemment plus loin qu’un serrement de dents. Je reprends mon discours :

« Vous, les Seigneurs du monde, vous avez été trop cons pour ne pas voir ce qui saillait comme le nez au milieu de la figure ! La vengeance n’est pas seulement un idéal, elle n’est pas seulement une raison de vivre, elle est l’artisan de la réussite ! Vous m’avez banni et vous avez transformé le monstre imbécile que j’étais en un monstre intelligent ! »

La paralysie des vieillards me met soudain hors de moi et je secoue Ennui pour le faire réagir. Rien. Je le secoue plus fort, avec frénésie et je lui hurle dessus. Personne ne bouge. Je parcours la salle des yeux.

Dans un coin, la bête Rhyunâr se presse contre Noisette. La gamine peine à respirer, les mirettes toujours plantées dans celles de votre compagnon. Elle y discerne les meurtres des siens, puis elle y voit ton image. Elle, tu l’as sauvée. Tu ne l’as pas laissée toute seule. Tu l’as nourrie, tu l’as protégée, tu l’as aimée. Elle murmure :

« Shiujih ! »

Elle fouille la pièce du regard à ta recherche. Elle te trouve, immobile, apathique, qui me fixe de tes pupilles folles.

« Shiujih ! »

Elle répète ton nom et sa voix prend le ton de la plainte.

« Shiujih, aide-moi, je t’en prie. »

Mais rien, tu la trahis par ton manque d’attention.

« Shiu… »

C’est au milieu d’un appel qu’elle se ravise. Bercée par le ronronnement de la bête, enveloppée par son souffle chaud.

Je lâche Ennui qui retombe mollement sur son siège.

« Celui qui veut se venger n’a rien à perdre. Que lui importe le confort, que lui importe la déchéance, que lui importe la vie ?! C’est là que vous avez chié, odieux camarades, c’est là que vous avez merdé… Vous m’avez cru trop imbu de moi-même, vous m’avez cru trop semblable à vous. Car désormais, peu m’importait la puissance, seule comptait ma vengeance. »

Je fais une pause pour voir la réaction des gâteux, mais rien, toujours rien.

« Mon bannissement a fait jaillir en moi ma folie docile. Je pensais à l’abandonner pour conserver la pureté de mon être, comme le veut la pratique, mais je me suis ravisé… »

Tous les Nïms me fixent avec attention. Ils se sont apaisés. Ils veulent savoir. Pour les emmerder, je m’arrête de nouveau. J’en profite pour jeter un œil sur la bête et sa victime.

Enserré autour de ta gamine, il la pousse un peu et la fait tomber dans le creux de son corps. Elle entend son souffle, elle le sent sur son visage par longues vagues fétides. Elle revoit une fois encore le meurtre des siens et sa survivance. Elle se souvient de celui qui ne l’a pas tuée. Elle nous regarde. Elle nous trouve pitoyables, moi dans ma folie vengeresse et vous dans votre admiration. Même toi, qui suis bouche bée le rythme décousu de mes paroles sans plus t’intéresser à rien d’autre. Il n’y a que Rhyunâr, à présent, qui ne soit pas égoïste. Il préfère demeurer ici, à lui tenir chaud, à la protéger du vent froid et du mal des hommes. Pour le remercier, elle glisse les mains entre ses poils rêches pour accéder à sa petite sacoche. Elle en sort la flute d’os et lui en joue un morceau. Un air doux et calme. Rhyunâr soupire d’aise, comme un chien qui se dégonfle. Noisette se fait une promesse à voix basse : elle n’aura jamais d’autre ami que la bête. Lui seul la comprend.

Et Rhyunâr songe, lui, dans son bien-être, au bon gouter qui l’attend lorsqu’il aura fini sa sieste.

Quand j’estime que j’ai assez fait chier les détériorés, j’enchaîne :

« Cette folie docile, j’ai décidé de la conserver en mon sein. L’imbécile, que vous allez me jeter à la figure, cette manœuvre te mènera à ta perte ! Elle l’aurait fait, oui, si j’avais été aussi naïf que vous. Le tout était de ne pas laisser ma folie docile en contact avec le reste de mon âme. Je l’ai alors extraite de mon esprit mais, au lieu de l’évacuer de mon corps, je l’y ai au contraire scellée. Ce que j’ai banni de mes entrailles, c’est la partie assainie de ma psyché. Je me suis donc retrouvé à vagabonder, à peine plus vivant qu’un déchet. Une âme errante. Pendant ce temps, ma carcasse et ma folie docile se sont terrées à Rochemont. Elles ont envahi la forteresse et y ont dompté une armée de marqués. Rien de plus facile pour elles, car la magie réside dans la chair, non dans l’esprit. Elles possédaient donc toute ma puissance ! »

Pour ajouter à la fougue de mes paroles, je bondis sur le trône d’Orgueil. Ce simple mouvement me renvoie des années en arrière et je me remémore mon grand discours. Celui du jour où j’avais ricané en surplombant le cadavre de mon maître. Ce simple mouvement me ramène aussi au présent. Je sens la vieillesse de mon corps, le poids des sortilèges et celui des ans. Je me malmène tout de même à grands gestes obscènes. Je fais craquer mes cartilages et éclater mes croûtes. C’est à ce moment que je comprends que cette folie est ma dernière. Qu’avec elle j’y entraine mes derniers amis. Démantibulé comme un pantin, je saute sur la table pour une ultime bravade. Mon corps me fait mal, mais pour cette dernière exhibition, pour ce dernier tour, pour cette dernière jubilation je ne m’en inquiète pas.

Je jouis de me retrouver là de nouveau, d’être en mesure d’accomplir ma vengeance. Je veux être beau, je veux être impressionnant une dernière fois, après avoir passé tant de temps enfermé dans ta médiocrité. Je veux vous faire voir à tous, vous qui peuplez ma triste solitude. Je me saigne de rire, je bave à grands éclats. Je martèle la table à grands coups de mes moignons. Je bondis et j’exulte :

« Vous m’avez très vite retrouvé afin de m’utiliser pour détruire mon corps. J’avais deviné tout cela et je savais ne pas pouvoir empêcher les éminents seigneurs Nïms de mener leurs plans à bien. J’ai donc décidé de les retourner contre vous ! Ce n’est pas ma folie docile que vous avez enrôlée, mais bien mon être sain ! Ce n’est pas mon être sain que vous avez tué, mais bien ma folie docile ! Pour cela, nous avons utilisé un nigaud de passage qui cherchait à se venger. Un abruti de gamin qui pleurait son frère ! Un mutique qui avait assez de couilles pour ça !

« Nous avons passé un pacte avec lui. Nous l’avons guidé vers la forteresse de Rochemont où vous désiriez qu’il accomplisse votre sale besogne ! Je savais qu’une fois mon corps mort, vous lui ouvririez les portes du monde noir. Et me voici, naïfs vieillards, me voilà, ancêtres séniles ! Contemplez ma pitoyable victoire ! »

Commentaires

N'empêche qu'il fallait y penser... le nécromancien a entubé tout le monde ici^^
 0
mercredi 24 octobre à 12h42
Le vil sacripand !
 0
mercredi 24 octobre à 18h15