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Antoine Bombrun

jeudi 16 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 46

Après l’entrée dans un environnement brumeux et une courte errance à l’aveuglette, votre cavalcade vous entraîne dans un dédale de couloirs ténébreux. Vous interrompez votre course devant un premier embranchement. Votre regard se perd dans ses profondeurs obscures.

« Bon, on fait quoi maintenant ? »

C’est la voix de Rhyunâr qui vous met ainsi dans l’embarras. Tu le regardes. Enfin, tu regardes vers lui, car tu n’y vois pas à deux pas. Tu veux lui répondre que, étant donné que c’est lui qui vous a entraînés là, ça serait plutôt à toi de lui poser la question. Seulement, un craquement retentissant ponctué de roulements d’éboulis t’épargne l’effort d’ouvrir la bouche.

La pulsation de la galopade du dragon d’os reprend derrière vous. Dans le vacarme, l’épéiste hausse le ton :

« Allons-y, peu importe où, mais loin d’ici ! »

Il s’engage au pas de course dans le premier des corridors sombres, quand le brasillement d’une lueur accroche ton regard dans l’autre passage. Tu fixes le flamboiement pour parvenir à en préciser la silhouette.

Le sabreur, voyant que vous n’avez pas suivi, s’arrête et fait demi-tour.

« Qu’est-ce que vous foutez ? »

Il a recours à son éloquence de dogue en colère, mais tu y décèles tout de même comme un arrière-goût d’inquiétude.

« Un éclat dans ce couloir. Le changeforme !

— Raison de plus pour emprunter l’autre ! »

Tu ne sais ce qui te pousse à le contredire, mais tu ne peux pas t’en empêcher. À présent je te le dis, c’est moi qui t’y poussais. Je ne pouvais pas vous laisser commettre des idioties si près du but !

« Suivons-le. »

Le timbre de ta voix possède une étonnante assurance et, sans attendre, tu attrapes la main de Noisette pour t’engager dans le corridor.

Au fur et à mesure de votre course, le halo de l’inconnu paraît se rapprocher. Bientôt, tu discernes la carcasse du nécromancien dans ses bras. Étrangement, les dernières forces que vous brûlez dans la poursuite ne réduisent que lentement la distance qui vous sépare.

Plus inquiétant, le martèlement tumultueux du dragon vous talonne de plus en plus. Vous reconnaissez le crissement de ses griffes sur le marbre noir qui couvre les allées, le raclement de sa masse sur l’étroitesse des parois anthracite.

Tu ne saurais estimer le temps que dure votre course. Des heures, des jours, plus encore ? Ou seulement quelques minutes ? Ce que tu sais, sur le moment, c’est que l’épuisement te harponne, hargneux comme un mâtin, et ne veut pas te lâcher. À plusieurs reprises, Noisette trébuche et tu dois la porter. Derrière toi, Rhyunâr respire lourdement. L’obscurité accentue tes sens et, de temps en temps, tu perçois ton compagnon qui s’éponge le visage. Tu identifies la couche de sueur sanglante qui lui couvre la face et qui va lui maculer le dos de la main.

Parfois, la lueur s’éloigne et devient presque indiscernable. Vous donnez alors un coup de collier en prenant votre fatigue par la main et vous galopez un moment. Parfois, vous serrez le brasillement de près et vous croyez presque pouvoir le toucher. Mais toujours le changeforme vous échappe au détour d’un embranchement ou en se glissant dans une galerie.

Lorsque les couloirs s’agrandissent, tu sens l’air qui devient plus mobile. Avec cette extension, curieusement, la chaleur se fait aussi plus intense. Plus vous progressez et plus elle vous prend à la gorge. Vous en avez la tunique trempée et le gosier sec.

Soudain, tu aperçois au loin une faible lueur bleutée. Tu encourages les autres, la voix vibrante de joie :

« Je vois la sortie, il y a de la lumière ! »

Sans tarder, l’épéiste et la gamine discernent eux aussi le clair-obscur. Un rire soulagé secoue la petite ; même Rhyunâr ricane un peu. Seulement, votre avancée te révèle une mauvaise nouvelle. Tu n’oses rien dévoiler à tes piteux compagnons, mais votre espoir de sortie s’efface peu à peu…

Vous vous immobilisez devant la lueur. Le sabreur, courbé en avant, le menton contre la poitrine, les mains sur les genoux, souffle avec difficulté. Noisette se colle contre toi. Ce n’est pas une issue que tu avais repérée, mais une espèce de luminaire fiché dans la paroi anthracite. Emboîtés les uns dans les autres, six cercles de courtes flammes bleues frissonnent sur le mur. La chaleur qui emplit le couloir vient de cette combustion. Malgré la faible taille de l’ouvrage, s’en tenir à moins de deux mètres vous fait l’effet d’avoisiner un brasier.

Vous hésitez presque à vous effondrer au pied du lumignon pour vous abandonner à son feu. Néanmoins, le fracas du dragon et les détonations de ses pas vous en empêchent et vous forcent à reprendre votre course.

À plusieurs reprises, d’autres luminaires de la même sorte vous jettent dans le désarroi. Chaque fois vous croyez à une issue, chaque fois votre espoir se voit réduit à néant. Sans l’agrandissement progressif du corridor, vous vous seriez persuadé de son infinité. Là, vous étreignez l’espérance d’une fin proche. Cependant, l’épuisement amoindrit peu à peu votre vitesse ainsi que la distance qui vous sépare du monstre…

 

Alors que le couloir possède la taille d’un boulevard, éclairé tous les cent pas d’un luminaire de flammes bleues, vous croisez quelques silhouettes brumeuses. Les démons ne vous prêtent aucune attention et continuent de traîner leur blanche face plate à travers les ténèbres.

La chaleur est intolérable. Elle vous accable sans relâche, monte encore à l’approche des lumignons, puis diminue imperceptiblement jusqu’aux prochains.

Le dragon vous talonne. En tournant la tête, vous apercevez sa masse crayeuse. Vous discernez la lourdeur de ses pas avec une précision horrifiante tandis que le sol tremble sous les vôtres.

Soudain, l’air autour de vous se dégage en une plaine immense. La surprise vous arrête et vous laisse pantelants. Tes yeux errent sur le paysage sombre, ils furètent sur chaque détail avec une angoisse croissante. La voix de l’épéiste résume tes craintes :

« Putain, mais où est-ce qu’on a foutu les pieds… »

Une campagne noire s’étend tout autour de vous. Piquetée de bosquets sombres et décharnés, bosselée de collines maigres, crevée de fêlures, elle vous fait l’effet d’un territoire de la fin du monde. Parmi ces ruines, des figures vagabondent sans but. Certaines s’agglutinent à l’abri d’une roche calcinée, d’autres raclent le tronc d’un chicot de bois pour y graver de curieux signes. Il en est aussi, durcies par le temps, qui s’entassent au fond d’une craquelure.

Autour, six cercles de flammes bleutées délimitent la plaine. Impossible pour toi d’en déceler la distance : est-ce de courtes langues de feu placées à quelques centaines de pas, ou bien une fournaise à plusieurs milliers ?

Au centre des anneaux ardents, en face de vous, se dresse la carcasse démesurée d’une tour noire. Un filet de voix t’échappe :

« La tour sombre… »

Jamais tu n’as vu construction aussi colossale. Elle te semble bâtie de pierres anguleuses, comme on en trouve dans ton pays, mais elle s’élève à une grandeur que l’homme ne saurait atteindre. À partir de mi-hauteur et jusqu’à son faite, la tour est encerclée par six cerceaux de flammes bleues. Si les premiers sont très espacés, les suivants se succèdent de plus en plus vite et soulignent avec grâce l’élancement de l’édifice.

Noisette se retourne et son cri te tire de ta contemplation :

« Il arrive ! »

Tu n’as pas besoin de faire volte-face pour t’en assurer. Le dragon s’extrait du couloir dans un dernier raclement et bondit lourdement.

Tu saisis la petite par le bras et vous reprenez vos jambes à votre cou. Rhyunâr beugle :

« À la tour ! »

Dans un fracas propre à remuer la terre, une patte d’ossements s’abat à l’endroit où se trouvait la gamine une seconde plus tôt.

Commentaires

En fait les flammes sur la tour sombre, c'est comme des néons...
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mercredi 24 octobre à 11h32
En plus classe, mais oui ;)
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mercredi 24 octobre à 12h00
Exact ! De très bon goût donc^^
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mercredi 24 octobre à 12h10