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Antoine Bombrun

lundi 13 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 43

D’un bras décharné, le nécromancien désigne le cadavre de Shakami :

« À la besogne, Barako. Il n’y a pas de petits profits. »

Le lieutenant hoche la tête et approche sa longue carcasse courbée du corps du gamin. Il s’accroupit, genoux écartés en V. En quelques gestes précis, il découpe l’épaisse cape rouge qui emmitoufle l’enfant. Une fois la peau mise à nu, il poursuit sa besogne en s’attaquant à la chair.

Il commence par les bras, qu’il fend dans la longueur. Il arrache les muscles pour les séparer de l’os, puis racle afin de décrocher tous les ligaments. Lorsque les branches blanchâtres sont bien visibles, il use de son pied comme d’un contrepoids, saisit une extrémité et tire. L’humérus se détache dans un craquement et lui reste en main. Il le pose délicatement à son côté, puis réitère le même manège avec le radius et le cubitus.

Une fois les deux bras désossés, Barako s’attaque aux mains. Le travail est là bien plus finaud. Si la technique demeure la même, il s’agit de bien s’y prendre pour ne pas perdre de temps. La fraîcheur du cadavre ne facilite pas la besogne du lieutenant. Il est encore chaud et ne s’est pas rigidifié, si bien que l’œil blanc doit maintenir fermement chacun des doigts pour les empêcher de se défiler.

Chaque fois qu’il dépiaute une phalange, il répète comme pour s’en convaincre :

« Il n’y a pas de petits profits… »

Pendant que Barako abat son ouvrage, le sans nom s’approche de Thief. Sa démarche, oscillante, un peu tremblante, paraît lente et rapide tout à la fois. Ses jambes grêles apparaissent parfois par les déchirures de sa cape. Elles laissent entrevoir leur blancheur nécrotique et suintent du pus aux articulations.

Il ne maintient plus la gamine contre lui. Il l’a reposée à terre et s’appuie sur elle d’une poigne gangrenée. Il use du corps fin de la fillette comme d’une canne. Il la guide de sa voix rêche :

« Avance. Moindrement. Suffit. »

Lorsqu’il surplombe l’ancêtre, le nécromancien se penche encore un peu plus en avant. Son cou forme un angle dérangeant avec le reste de son corps, mais cette contorsion ne paraît pas l’inquiéter. Il observe un moment la carcasse immobile de votre compagnon, puis lui pose la main sur l’épaule. Un soubresaut agite le vieil homme, ainsi qu’un hurlement de douleur. Sa peau fourmille comme si une multitude lui galopait dans la chair. Le sans nom explique :

« Ça n’a pas été grand-chose, vieillard, mais ta mort n’a pas été, et ne sera point. »

Thief te jette un regard de ses yeux exorbités par le mal. Tu y sens sa haine, son désespoir, son impuissance. Toi, tu demeures assis sur ton cul, à contempler la scène. De ta bouche s’égrainent quelques prières indistinctes. Moi qui fais partie de ton être, je les entends rouler dans ta caboche comme un mauvais songe :

« Ne meurs pas Noisette, ne meurs pas… Je t’en prie, ne meurs pas Noisette, ne meurs pas… »

Quand les halètements de l’ancêtre baissent en puissance, le nécromancien reprend la parole :

« Parle-moi de ton pouvoir, vieillard. Est-il bien ce qu’il donne à voir ? »

Thief ne répond rien. Il garde la tête dans la terre. Après quelques secondes où l’on n’entend que les craquements des os manipulés par Barako, le sans nom s’écrie :

« Rien je n’ouïs : PARLE ! »

Sa voix n’est soudain plus tremblante. Elle ne raille plus ni ne grince. Elle tonne comme la montagne, elle gronde comme un éboulement. Pourtant, l’ancêtre ne s’exprime toujours pas.

« Pour qui te prends-tu, vieillard ?! »

La main décharnée du nécromancien se pose soudain sur le crâne de Thief. Elle lui attrape la tignasse et tire. Elle le soulève puis le plante en face des deux yeux étincelants du sans nom. Votre compagnon gigote au bout du bras mortifié, mais il ne parvient à se défaire de la poigne crochue. Ses coups de pieds et de poings cognent pourtant la carcasse maigre. Ils frappent les os et tabassent les muscles. Il en est même un pour fracasser une côte et pénétrer la chair tuméfiée. Mais rien, le nécromancien n’esquisse pas une seule grimace de douleur.

Bientôt, l’ardeur de l’ancêtre retombe et avec celle-ci la véhémence de ses cognades. Alors, la voix reprend :

« Je te le redemande, vieillard : quel est ton pouvoir ? Si le silence est ta seule réponse, je me verrai dans l’obligation de te faire parler. Pour ça, par chance, j’ai cette jouvencelle à ma disposition… »

Da sa main libre, le sans nom tapote sur le crâne de la gamine qui couine un peu. Tu serres les dents, presque prêt à intervenir, mais Thief répond :

« Il ouvre une porte. Une espèce de portail dimensionnel, entre notre monde et l’infernal. L’entrée ne reste ouverte que brièvement, mais suffisamment longtemps pour laisser le passage à une cohorte de démons. »

Il se tait, puis ajoute dans un ricanement :

« Je comptais m’en servir pour t’ôter la vie, mais ça a été un échec… »

C’est au tour du nécromancien de se marrer. Il opine :

« J’ai eu passé un… marché avec les Nïms. Ils ne peuvent s’attaquer à moi. Pas plus que leurs suppôts… Si ton pouvoir ouvre une brèche entre les deux mondes, peut-on le franchir dans les deux sens ?

— Que veux-tu que j’en sache ! Probablement, vu que les démons ont pu faire demi-tour devant toi.

— Tu as eu bien observé, vieillard. Tu me seras très utile dans ce cas ! Tu seras mon outil, l’instrument de ma vengeance ! »

Comme l’affaire lui paraît pliée, le sans nom relâche son étreinte et l’ancêtre s’affale lourdement dans l’herbe.

« Barako, peux-tu quérir Minaï je te prie, nous partons pour la tour sombre ! »

Comme le lieutenant se retourne pour acquiescer, il avise Thief qui fourrage dans sa tunique. L’ancêtre tire un poignard d’une poche latérale et amorce un coup vers son abdomen. La lame de Barako est plus rapide, elle vole de sa main, tournoie et percute celle de Thief. Le vieil homme, surpris par la manœuvre, laisse tomber son surin. Immédiatement, il s’empresse de jeter les bras à terre pour le ramasser.

Seulement, d’une traction sur le filin blanchâtre qui le relie à son arme, le lieutenant en modifie la trajectoire. Le poignard interrompt sa volée et oblique vers le sol. L’ancêtre hurle de douleur lorsque le fer lui perfore la main droite.

L’instant d’après, Barako a quitté le cadavre à moitié désossé de son homologue. Ses grands pas courbés lui permettent de franchir la distance qui le sépare du couteau de Thief en une seconde et de mettre la griffe dessus. À peine l’arme entre ses doigts, il poinçonne avec l’autre paume du vieillard.

Votre pauvre compagnon, les deux membres fichés en terre, ne peut plus que brailler sa lancination et son courroux. Au-dessus de lui, l’invincible nécromancien ricane de sa gueule tordue.

Alors que tout semble définitivement perdu, un cri inattendu te redonne courage.­

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