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Antoine Bombrun

dimanche 12 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 42

Votre quête n’est pas perdue.

Alors que la porte des Nïms s’anéantit dans un grondement sourd, tu observes la scène de votre naufrage. Dans un coin, le vieux Thief sanglote. Il a le crâne si cabossé que tu te demandes comment il fait pour demeurer en vie.

Aux pieds de l’ensorceleur, la bête-Rhyunâr semble dormir, lovée en rond comme un chaton. De temps en temps, le sans nom lui gratte un peu l’échine et la fait ronronner d’un plaisir animal. Votre compagnon paraît avoir oublié sa haine et sa vengeance. Ne lui reste que sa douleur. Il veut, il a besoin de l’affection d’un maître, de ses caresses et de ses friandises. Il rapproche un peu son corps velu contre les jambes branlantes du comte.

Et puis il y a vous deux, qui demeurez intacts : la gamine terrifiée et toi, d’une pâleur de cadavre malgré le sang qui te macule.

Mais surtout, il y a lui. Ce marionnettiste au front dégarni et à la mâchoire décrochée. Les trois dents qu’il lui reste se cramponnent furieusement dans sa gueule tordue, elles se marrent convulsivement, agitées par les soubresauts de quelque hoquet morbide. Lui, ses yeux, un glauque, l’autre morne, brillent tous deux d’une espèce de joie vieille et sénile. Lui, dont la folie n’a d’égal que sa puissance. Le nécromancien. Tu voudrais saisir ton arbalète pour le flécher, mais celle-ci gît hors de portée, brisée, non loin du yatagan de l’épéiste.

Tu es le dernier espoir. Tu n’en as plus aucun pour ta vie, trop d’adversaires peuvent te l’arracher, mais tu en as encore pour Noisette. Si tu parviens, même au prix de ton existence, à occire le nécromancien, elle aura une chance de fuir ! Il doit bien rester un ou deux lieutenants dans les environs, mais pourquoi s’en prendraient-ils à une gamine ?

Tu te tournes vers la fillette et tu lui ordonnes de déguerpir. Elle te regarde avec de grands yeux, s’apprête à objecter quelque chose, mais un je ne sais quoi sur ta trogne l’en empêche. Elle referme son clapet et s’éloigne en rampant.

Toi, tu te dresses sur tes deux jambes et tu te mets à courir comme un dératé. Tu galopes vers le nécromancien de toute la force qu’il te reste. Tu fends l’air à grandes enjambées.

Déjà, tu arques l’épaule vers l’arrière et une fumée sombre bouillonne dans ta paume. Tu réduis la distance qui te sépare de ta vengeance à une vitesse impressionnante. Vingt pas, quinze, douze. Le sans nom ne te regarde pas, il fixe la terre retournée où se trouvait le portail démoniaque un instant plus tôt. La bête-Rhyunâr non plus ne bouge pas.

Dix pas, huit. Un brasier verdâtre te couvre la main. Les flammes te lèchent le bras jusqu’à l’aisselle. Elles te dévorent la chair et t’arrachent une grimace de douleur. La fournaise ronfle avec impétuosité. En une seconde, la chaleur t’assèche par croûtes le sang qui te recouvre.

Six pas, cinq, quatre. Trois pas ! Tu perçois comme un mouvement sur ta gauche et tu te lances sur le côté. Au même instant, la forme trapue de Rhyunâr se masse sur elle-même puis s’étire. Tu t’attends à ce qu’elle te heurte avec fureur et te déchiquettes, mais tu t’affales dans l’herbe sans encombre. Son ombre te survole et disparaît.

Tu roules dans la verdure et tu te redresses. Autour de toi, les broussailles flambent drôlement. L’embrasement sur ton bras a un peu réduit, mais il craque encore avec violence.

Tu jettes un œil sur ta droite, à l’endroit de ta course. Un poignard est fiché en terre. Tu élèves le regard vers une forme en hauteur : dans un des chênes du jardin se tient un homme. Grand, le dos un peu courbé, enveloppé dans une longue cape noire, il progresse sur le tronc à la manière d’une araignée sur sa toile. En quelques acrobaties, le voilà au sol. Un crâne chauve, bosselé et comme parcouru de nervures sombres, fiché de deux yeux laiteux. Encore un lieutenant.

« Putain, comme si j’avais besoin de ça ! » que tu grognes.

La voix du nécromancien ricane à quelques pas de toi :

« Barako ! Vois, nous avons reçu de la visite ! »

D’un geste de la dextre, le nouveau venu attire son poignard. L’arme se décroche de terre et lui vole jusque dans la main. En épiant ses gestes, tu repères de longs filins crayeux qui lui jaillissent des doigts.

Tu voudrais t’élancer, te jeter sur le nécromancien et son pantin, les déchirer tous les deux, mais un petit cri te retient. Tu reconnais la voix de Noisette.

La bête-Rhyunâr l’entoure de son corps. Ses narines se dilatent et s’emplissent de son effluve. Soudain, il ouvre une gueule énorme et l’y enfourne tout entière. En quelques pas d’une galopade bondissante, il se retrouve auprès de son maître et y recrache son cadeau.

La gamine roule dans l’herbe, collante de bave, aux pieds du nécromancien. Votre compagnon reprend sa place, en boule, tout contre la carcasse du magicien. Ce dernier se penche et soulève la fillette. Il l’admire de ses yeux brillants :

« Une telle jeunesse ! Un corps un peu charnu, un joli minois, une peau si douce… »

Ses longs doigts osseux parcourent la petite. Bientôt, ils se referment à petits pas sur sa gorge. Tu sens ton cœur se noyer dans une désespérance noire. Tes jambes sont prises dans une gangue d’accablement, elles tremblent. Tous tes muscles se relâchent et tu te retrouves les fesses à terre. Les flammes de ta paume s’évanouissent.

Noisette pleure et roule des yeux affolés, mais la voix sans âge du nécromancien la maintient contre lui :

« Si j’étais toi, je ne bougerais pas… »

Puis, plus fort, à ton adresse :

« Si j’étais toi, je ne bougerais pas… »

Commentaires

C'est mal barré...
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