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Antoine Bombrun

vendredi 10 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 40

Noisette agrippée à ton buste, tu fais volte-face vers votre compagnon. Le sabreur demeure étendu sur le sol, la musculature toujours agitée de soubresauts. Cette dernière montre désormais plus qu’un frisottis des poils et une boursouflure de la chair : c’est une véritable métamorphose qui est à l’œuvre.

Sa peau s’épaissit. Elle se change en un cuir solide et odorant. Le crin sombre qui la recouvre lentement conserve les traces de coups et les zébrures sanguinolentes qui rayaient le corps de l’épéiste un instant plus tôt. La densité du poil se voit renforcée de loin en loin par des croûtes de sang caillé.

La forme même de sa face se transforme. Elle se déplie, s’agrandit. Un mufle pointu dame le pion au nez. Les dents s’allongent et s’affinent comme de vicieux poignards. Les yeux gardent leur blanc crayeux, mais s’évasent et se cernent de rouge. Un éclat jaunâtre prend place dans leur pupille.

La plus inquiétante mutation demeure celle du corps de votre compagnon. Il gonfle et se bombe. Par en dessous, la poussée d’une carcasse solide étend la peau, bouscule la chair et les muscles. Une série de claquements secs signe le déplacement des côtes. Les membres s’étirent et s’épaississent. Ils s’arquent en de longues pattes griffues.

Le glapissement de douleur qui accompagne la transformation se mue bientôt en un grondement sourd qui coule du poitrail imposant de la bête.

En une grossière culbute, le monstre se retrouve droit sur ses échasses. C’est un loup noir, un ours gigantesque. Il mesure la taille d’un chariot et de son attelage ; doit peser plus qu’une bicoque. Un instant, il reste statique pendant que vous roulez des yeux horrifiés. Noisette se mord le poing pour ne pas hurler.

Enfin, votre compagnon, si tant est qu’il l’est toujours, hume l’air par deux fois. À grandes goulées profondes. Il inspire lentement, comme s’il savourait l’odeur de mort et de sang, puis expire dans un râle.

Il tourne dans votre direction sa face anguleuse, tavelée de cicatrices purulentes, et vous dévoile ses crocs dans un rictus. Un filet de bave rougeâtre lui dégouline des lèvres et va détremper le cadavre de Shakami.

Il allonge une patte et s’avance vers vous. Vous qui demeurez immobiles, vous qui ne savez que faire. L’initiale d’un cri s’échappe de la gorge de la gamine avant qu’elle ne parvienne à la contrôler. Ensuite, l’ancêtre s’y met à son tour :

« Rhyunâr, mon petit ! Ne fais pas le con ! »

Sa voix tremble tout d’abord, puis elle s’affirme :

« C’est moi, le vieux Thief ! Tu te souviens ? On vient du village ensemble ! »

La bête remue les oreilles, elle écoute l’ancêtre mais s’approche toujours.

« Rhyunâr, c’est moi je te dis ! Et Shiujih ! Et Noisette ! »

La bête fait halte et gronde. Elle se ramasse et tu espères un instant qu’elle s’étende en boule sur le sol. Naïf ! Son regard caresse la gamine et elle hume l’air encore une fois. Longuement.

Ses pattes se tendent soudain et elle bondit. Par réflexe, tu te jettes sur le côté et tu percutes Noisette. Vous roulez tous les deux dans l’herbe. Pris de panique, vous rampez, vous vous traînez sous un buisson pendant que l’ancêtre s’époumone en vain :

« Rhyunâr, c’est nous je te dis ! Arrête ça ! »

La créature prend appui contre un arbre pour interrompre sa course. Le tronc ploie comme un baliveau sous le poids de la bête, puis craque un peu quand cette dernière le repousse pour changer de direction. Votre compagnon se masse devant le hallier dans lequel vous tremblez comme des feuilles. Il renifle avec délectation. À tes côtés, Noisette halète de terreur. Toi, tu n’en mènes pas plus large.

Le vieux Thief continue de beugler, mais le monstre décapite le fourré d’un coup de patte. Il s’y glisse, s’y love presque et ouvre sur vous une gueule béante. La puanteur qu’il exhale est celle de la mort, celle de proies en décomposition, celle d’innocents que vous allez bientôt rejoindre. Il va mordre, vous happer quand le tremblement d’une voix rampe jusqu’à lui.

Plus qu’une voix, c’est un souffle venu du fond des âges. Une parole d’outre-tombe, un chuchotis de cimetière. Elle grince et frissonne. Chacune de ses voyelles est comme le corps frais d’un enfant, chacune de ses consonnes la carcasse putréfiée d’un vieillard. Elle les agence avec une grâce étrange, les chuinte, les mâche, les décompose pour former une langue ancienne et dépassée :

« Tout doux, ma beste, tout doux. »

La créature s’immobilise et tourne sa lourde tête vers le parleur. Puis, alors qu’elle le voit, elle gronde à son encontre. Son pas l’extrait du fourré, crocs visibles, toutes griffes dehors. La montagne de chair va bondir, mais la voix, pour la seconde fois, se fraye un chemin depuis sa dernière demeure jusque dans vos oreilles :

« Cela a suffi, ma beste, car j’ai ordonné. »

Le grognement se tarit dans la gueule du monstre qui baisse les oreilles et se soumet tout à fait. De ta cachette, tu ne vois pas le nouveau venu, dissimulé par la broussaille, mais tu peux admirer la carcasse épaisse de la créature qui fait profil bas.

La voix reprend, dans son curieux passé décomposé :

« Voilà qui a été mieux, ma beste, beaucoup mieux. »

S’ensuit un pas cliquetant, d’une démarche gauche et irrégulière, qui contourne le hallier où vous vous dissimulez pour s’approcher du monstre. Tu ne perçois d’abord de la silhouette que la noirceur d’une cape. Le tissu ancien, sale et déchiré d’une pèlerine. La forme qui s’y recroqueville te paraît d’une petitesse étrange, courbée sur elle-même comme le plus tassé des vieillards. De la robe sombre s’extrait un bras blême, maigre à l’extrême, qui va se poser sur la bête. Et la voix, toujours, qui te pénètre comme un mauvais songe :

« Brave beste tu as eu été, brave beste tu seras. Viens à l’accompagne de ton maître. »

Une variation dans la lumière détourne ton attention de la scène : c’est le vieux Thief, un peu plus loin, qui racle la terre de ses mains. Malgré la douleur, il tient droit son crâne blême et réprime le tremblement de sa mâchoire édentée. Avec Noisette, vous rampez vers lui. Au sortir du buisson, tu jettes un œil vers l’ombre et sa créature. Cette fois, tu es presque en face de la première et tu peux deviner ses traits. Une face plate, presque sans nez, d’une pâleur de linceul. Tu n’en vois pas plus, car le monstre avance son énorme encolure vers la silhouette et se frotte contre elle.

Tu chuchotes :

« Thief ! Eh, Thief ! »

L’ancêtre sursaute et te flèche du regard :

« Quoi ? »

Sa hargne te surprend, mais tu le questionnes tout de même :

« Dis, l’antiquité là-bas, c’est le… C’est bien le…

— Oui. »

Par cette affirmation, l’ancêtre te rabat le caquet. Tu ne sais plus quoi dire. Il se tient enfin là, devant toi, et tu demeures plus muet qu’une huître. Pire, tu restes aussi actif qu’une moule !

Après quelques secondes, le vieux lève de nouveau la tête :

« Pourquoi cette question ?

— Benh, je l’imaginais plus… Enfin plus… »

Décidément, de le rencontrer te rend plus loquace que le meilleur des ménestrels !

« Enfin plus quoi ? »

La voix du nécromancien t’attrape par le cou pour te retourner. Elle te file une bonne suée entre les omoplates et t’arrache une bordée de jurons. Le sans nom se tient là, en face de toi. Drapé dans son voile noir, flanqué par le monstre comme par un docile corniaud, il te toise de toute sa courte taille. Sans que tu comprennes comment, ils ne sont pas à plus de cinq pas de toi. Tu peux même sentir le souffle fétide de Rhyunâr.

L’impression que t’avait donnée la face du nécromancien se confirme. Il a le visage plus pâle qu’un cadavre, sans nez ou presque, seulement percé d’orifices de dimensions variées. Tu y imagines une bouche et deux narines.

Étrangement, ces difformités te demeurent cachées par ses yeux, ses yeux ! Des yeux d’un bleu presque blancs, étincelants comme deux soleils immaculés ! Des yeux porteurs de volonté, des yeux porteurs de pouvoir !

D’un geste saccadé, le sans nom lève un bras vers toi :

« Plus quoi j’ai eu demandé, plus quoi je ne demanderai plus. »

Tu ne l’écoutes pas. Tu rampes, pris de terreur. Tu t’agrippes aux herbes pour avancer plus vite, tu laboures la terre en traînant la gamine à ta suite.

Une mélopée sans consonnes accompagnée d’un curieux chuintement de l’air t’épargne une réponse, qu’au reste, tu n’avais pas. Soudain, la voix du vieux Thief se dilate dans un craquement. Tu fais volte-face pour voir le jardin se fendre en deux. Couché sur le dos, tu découvres une immense porte de marbre noir qui s’élève du gouffre. Large d’au moins huit pas, trois fois plus haute, sa présence mâchure la lumière du soleil. Elle voile le jour plus sûrement qu’une épaisse chape de nuages.

Après un dernier cri d’invocation, l’ancêtre s’affaisse sur les genoux, puis roule au sol. Étendu, il fixe son œuvre d’un œil hagard.

Lorsque, enfin, la porte s’immobilise, les deux battants s’ouvrent en grinçant. Lentement, raclant la terre, déracinant mauvaises herbes et broussailles, brisant les branches et repoussant les troncs, incoercibles.

À travers le voile flou qui couvre le seuil perce une lumière sombre, plus noire que la nuit. Déjà, le fantôme des silhouettes se presse dans l’entrée. La réalité paraît se distordre à leur contact. Les rayons du soleil ploient et replient vos ombres.

Le nécromancien se déforme à leur proximité. Sa cape tourbillonne. Il semble se tasser, sa puissance se perdre dans le néant. Même la brillance de ses yeux s’affadit.

À ses pieds, la bête Rhyunâr gronde. Les crocs offerts, elle n’attend qu’un ordre pour bondir à l’attaque.

Le toussotement d’un rire te détourne un instant du spectacle : le vieux Thief, entre deux glaviots sanglants, sourit à la ruine du sans nom. Le pauvre fait peine à voir. Édenté, le visage fracassé, la face folle ; il ricane comme un dément !

Les créatures s’approchent et dressent leur corps chitineux face au nécromancien. Les iris de ce dernier s’éteignent tout à fait. Il ne reste du grand sorcier qu’un vieillard au bord de la mort. Toute sa puissance évaporée, aspirée par ces êtres de cauchemar. Comme le premier des monstres va s’approprier sa tête, la voix rampe de nouveau. Elle s’infiltre dans les organismes pour vous tambouriner sur la cervelle :

« Contre moi tout a eu été inutile, démons, contre moi tout le sera ! Les grands Nïms ont ainsi parlé ! »

Dans un gémissement de terreur, les créatures soubresautent puis se débinent. Elles reculent jusqu’à coller du cul à la porte, où elles s’engouffrent dans un dernier sifflement. En une seconde, les battants claquent comme ceux d’un tombeau et la lourde se renfonce dans l’herbe du jardinet.

À ta gauche, le ricanement du vieux Thief se meurt.

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