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Antoine Bombrun

mercredi 2 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 4

Tu te réveilles quelques heures plus tard à cause d’une crampe. Lorsque tu ouvres les yeux, tu contemples le vide sous ton corps, ainsi que le tronc d’un arbre qui s’étend vers le bas. Tu sursautes et recules. Dans ton mouvement, tu heurtes le vieux Thief qui émerge à son tour. Ses premières pensées ne sont pas pour lui :

« Rhyunâr ! Où es-tu mon petit ? »

Tu le rassures d’une main sur l’épaule, parce que, quand même, tu ne vas pas aller jusqu’à l’ouvrir.

Vous descendez avec difficulté de votre perchoir, puis vous soufflez un instant sur la terre ferme. Bientôt, l’ancêtre se met en route. Toi, tu suis. Vous rebroussez chemin jusqu’à la clairière. Cela ne vous pose pas trop de problèmes : après tant d’années sur les sentiers, vous avez acquis un bon sens de l’orientation. Au centre de la trouée, vous découvrez la carcasse crevée d’une maisonnette. Celle-ci est brisée en de multiples endroits, comme si une mâchoire féroce l’avait entamée à pleines dents. De larges lacérations la strient, tandis que son toit bée.

L’ancêtre soupire de soulagement, content que son protégé s’en soit sorti. Néanmoins, l’ombre du souci ne quitte pas son visage. Il récupère le yatagan de l’épéiste qui gît non loin, abandonné dans l’herbe. Puis, tu vois qu’il fait l’effort d’évacuer votre compagnon de ses pensées et il rentre dans la masure. Il farfouille quelques instants, puis ressort des décombres avec quelque chose à la main. Même toi, qui la gardes habituellement fermée, tu ne peux pas t’empêcher de grommeler :

« Un grimoire. Tout ça, tous ces mois de recherche pour un putain de bouquin… »

Thief se méprend sur le sens de tes paroles et réplique :

« Je suis déçu moi aussi, je m’attendais à quelque chose de plus original pour un élémentaire. Une plaque de marbre, quelque chose quoi ! »

Tu jettes un œil sur l’ouvrage, mais le vieux l’enfourne dans son sac avant que tu puisses en lire le titre. Il te questionne du regard avec insistance. Tu réprimes un soupir et, en un instant, tu repères par où s’est enfui l’épéiste. Ce n’est pas difficile, il suffit de suivre le carnage qui s’enfonce dans les bois. Branches cassées, terre retournée, ainsi que de grosses gouttes d’un sang noirâtre.

Vous vous engagez dans la forêt. En chemin, vous croisez quantité de cadavres d’animaux éventrés, d’oiseaux déchiquetés et de troncs brisés. Pour t’aider à pister, tu concentres tes sens sur l’aura de Rhyunâr. Il est facile à pourchasser une fois que tu l’as repéré : une telle puissance, ça ne se cache pas aisément ! La traque vous entraîne à travers la forêt jusque dans la plaine dévastée. Ici, rien ne subsiste à part la route de pierre, surélevée d’une coudée au-dessus du sol pour rester praticable même en cas d’inondation.

Encore une lieue à barboter dans la boue, sous le crachin qui se met à dégouliner, et vous découvrez le corps inconscient de l’épéiste dans une flaque. Il est tombé en courant, lorsque ses forces l’ont abandonné. Autour de lui, la silhouette immense de la bête qu’il était se devine dans la fange.

Thief s’élance et le traîne hors de l’eau. Tu te contentes de regarder. Comme le vieux peine de trop, tu finis par lui prêter main forte. À vous deux, vous entraînez votre sabreur jusque sous une grappe d’arbuste. Les feuilles vous protégeront du ruissellement du ciel, peut-être même vous permettront-elles d’allumer un feu. À peine Rhyunâr allongé, Thief se précipite pour lui offrir quelques soins. Toi, tu essaies d’améliorer votre abri en tendant une bâche entre les branches.

 

L’épéiste ne reprend pas conscience avant de longues heures. La journée a passé, la nuit aussi. Il ouvre un œil et vous trouve tous deux en train de roupiller. Il se lève et tente de ranimer la flambée qui grésille sous les gouttes fines.

Avec l’ancêtre, vous êtes réveillés un moment plus tard par une odeur de café. Livide, dents serrées sur sa douleur, Rhyunâr vous sert et tend les tasses. Vous déjeunez sans un mot. Après votre dose, vous reprenez la route en direction de Lhune. Tu soutiens Rhyunâr et Thief marche devant. L’ambiance est morne. Les deux n’ont pas l’habitude de t’avoir si près et ils n’osent pas causer. Il flotte, pour changer, mais rien que des gouttelettes.

Quelques heures plus tard, vous entendez le grincement d’une charrette qui arrive par-derrière. Vous allez vous jeter dans le fossé pour passer inaperçu, comme d’habitude, mais l’ancêtre vous arrête :

« La cité est proche, ensuite la montagne : en peu de jours nous serons sortis du pays. Je pense que nous pouvons prendre le risque. Et puis, Rhyunâr est à bout de forces… »

Tu ne réponds pas, donc tu acceptes. Les seuls mots qui passent la geôle de tes lèvres le font lorsque tu veux emmerder le monde. Si tu ne dis rien, c’est que c’est bon. Vous restez donc immobiles sur le bord du chemin, comme trois esprits égarés. La carriole s’avance, puis stoppe devant vous :

« Besoin d’aide ? »

Le gaillard n’a pas l’air malin, avec sa lèvre proéminente et son gros front, mais c’est un gentil. Par les temps qui courent, vaut mieux éviter les vagabonds comme vous !

Il se penche vers l’épéiste :

« T’es blessé mon gars ? Ça ne va pas ? »

Rhyunâr lève la tête vers lui et ses iris étincellent. Le cocher sursaute et réprime un mouvement de recul, il blêmit. Les coins de sa bouche s’agitent frénétiquement, mais aucun son ne perce l’air. Thief résume la situation d’une voix sans timbre :

« Nous sommes des bannis, des marqués. Nos yeux ne mentent pas. Conduis nous à Lhune et tu auras la vie sauve. Refuse et tu mourras. »

L’homme indique l’arrière de sa charrette d’un geste tremblant : quelques sacs s’y entassent. Vous montez. Il attend que vous ayez allongé votre blessé, puis il donne de la voix et du fouet. Ses bourrins partent à toute allure vers la cité.

Commentaires

Hmmm...
Pas très malin dedire qui ils sont... Enfin, je vais voir comment ça va tourner
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jeudi 5 juillet à 09h30
Probablement pas très malin, oui. Mais bon, ils n’ont pas trop le choix, vu l’état de Rhyunâr... Surtout que ce dernier, même mal en point, n’est pas du genre à se laisser faire.

J’espère que la suite te plaira ; n’hésite pas à commenter !
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samedi 7 juillet à 01h02