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Antoine Bombrun

jeudi 9 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 39

Yatagan en main, un sourire extatique sur la face, Shakami n’est plus qu’à deux pas de ta mort. Soudain, ses mouvements te semblent considérablement ralentis et tu l’entends jurer :

« Merde, le contact ! »

Il se tourne vers Bretodow et sacre encore :

« Putain de connard ! Tu as recommencé ! »

Tu obliques le regard vers le gros lieutenant. Ce dernier sourit douloureusement en se tenant le ventre. Entre ses doigts rougis, tu devines le manche d’un poignard.

Un instant, Shakami hésite entre vous deux. Soit aider son collègue, soit te buter. Le cul dans l’herbe, tu fais une cible facile. Pas besoin d’aller vite pour ça. Est-ce que c’est ça qui le décide ? Est-ce que c’est sa victime initiale : la petite merdeuse qui tremble un peu plus loin derrière toi ? Je ne saurais dire, n’empêche qu’il parcourt les deux mètres qui vous séparent d’un pas déterminé.

Tu n’as que le temps de te retourner pour souffler à Noisette :

« File, fuis ! »

La gamine te dévisage sans comprendre avant de ramener ses jambes sous elle. Le yatagan de votre sabreur siffle alors que le lieutenant arme son coup. Le déplacement de l’air t’agite un peu la chemise, tu jettes un dernier regard suppliant à la petite, puis tu fermes les paupières. Et c’est le choc.

L’ahanement d’une empoignade et le grommellement des jurons t’annoncent que tu n’es pas mort. En face de toi, Rhyunâr chevauche le gamin aux yeux blancs. Il a tout un côté de la face encrouté de sang, tandis que de son flanc saille un gros vireton d’acier. Salement amoché, l’épéiste.

En grognant comme un forcené, votre compagnon se démène sur le dos du lieutenant. Il le tabasse à grands coups de poing et plonge soudain la tête dans son cou. Pendant un instant, tu le vois remuer du chef, puis il ressort dans un jet sanglant. En son mufle écarlate, il tient une oreille qui palpite.

Shakami hurle alors à en perdre haleine et le couple bascule à terre. Ils y roulent, mordent et grondent. De véritables chiens sur un os ! Le yatagan rebondit un peu plus loin, arc de soleil entre les mauvaises herbes.

La mêlée brouillonne les entraîne dans l’épaisseur d’un buisson, qu’ils traversent bientôt. Ils ne laissent derrière eux qu’une traînée de sang et de bave.

Toi, foutre d’incapable, tu trônes toujours le postérieur dans la verdure, autant à ta place qu’une fraise des bois dans un pichet de brune ! Au lieu d’aller aider Rhyunâr, tu les contemples avec un sacré air d’imbécile !

Alors que les deux combattants disparaissent de ton champ de vision, la poigne d’une main se referme sur ton épaule. Tu te tournes avec vivacité et tu tombes sur la face pâle de Bretodow. Le gros bonhomme s’est trainé sur trois mètres pour s’approcher. Les paumes crispées sur l’abdomen, il te murmure d’une voix précipitée :

« Vous n’avez aucune chance contre mon maître. Il vous contrôlera comme il nous contrôle. Vous ne serez que des jouets entre ses doigts, nous le sommes tous ! Vous êtes seulement plus résistants que nous à sa marque, mais en sa présence vous le suivrez… »

Tu t’étonnes qu’en plus de vous sauver la vie, le gros lieutenant essaie de vous mettre en garde. Néanmoins, tu protestes :

« La drogue est loin d’être notre seul atout ! Nous n’avons pas encore dévoilé l’entièreté de nos pouvoirs !

— Au diable vos pouvoirs, je ne parle pas de ça, mais de l’attrait de sa marque ! Certains le suivent de leur volonté propre, qui s’est corrompue au contact des maléfices. C’est le cas pour Shakami, mais aussi la plupart des marqués ! D’autres, comme moi, doivent être forcés. Mais sa magie nous fait plier ! Tout ce que je peux obtenir, ce sont de rares instants où je retrouve ma liberté, de rares instants… »

Une seconde, l’idée te traverse que le moment n’est pas tout à fait adapté pour tailler le bout de gras avec l’ennemi, mais tu réponds tout de même :

« Je ne crains pas son contrôle. Je possède quelque chose en plus que vous autres, simples marqués, ne pouvez imaginer ! Je ne le laisserai pas gagner ! Je le tuerai ! »

Le gros opine du chef et te présente un visage désespéré. Comme tu as la tête trop dure pour ses arguments, il change de tactique :

« Si vous voulez courir à votre perte, grand bien vous fasse ! Mais libérez-moi, je vous en prie, libérez-moi ! »

Du coin de l’œil, tu surveilles Noisette qui tente de réveiller l’ancêtre. Je l’ai peut-être mal jugée, la gamine, elle au moins elle en a entre les jambes ! Il y a de l’idée, après la méthode… Comme de secouer le vieil homme reste sans effet, elle s’éloigne de quelques pas pour aller saisir la sacoche tombée dans l’herbe. Elle y farfouille un instant et en sort votre petit pot de terre. À pleine main, elle en décroche une belle poignée. Elle court à l’ancêtre, les doigts tout collés, et lui étale la mixture sur le visage. Le vieux demeure immobile et vous croyez que tout est perdu. Puis, dans un grand souffle, Thief l’ancien retrouve la vie et se redresse sur son séant.

De ton côté, le gros continue ses supplications :

« Aidez-moi ! Sauvez-moi ! Libérez-moi ! »

En même temps qu’il parle, il décroche le poignard de son ventre et te le tends :

« Libérez-moi ! »

Devant tes yeux effarés, il balbutie quelques explications :

« Je n’ai jamais eu le courage de l’enfoncer assez loin. Cette fois-ci n’est pas meilleure ! Libérez-moi, je vous en supplie ! Libérez-moi ! »

Son dernier mot est déchirant, mais ton regard ne cesse de lorgner l’ancêtre qui crache glaires sanglantes et morceaux de dents. Tu voudrais le rejoindre, mais la poigne du lieutenant t’en empêche. À présent, le gros ne dit plus rien, mais il sanglote pitoyablement.

Soudain, la voix de Thief ordonne et tu dresses les oreilles comme un bon chien de chasse :

« Shiujih, on y va ! »

Tu te redresses et tu t’affranchis de l’étreinte du lieutenant. Quelques supplications percent sa geignerie, mais tu n’en as cure. Tu attrapes le manche de ton arbalète. Tu la sens fragile entre tes doigts, comme une arme d’un autre âge.

« Libérez-moi… Libérez-moi… »

Bretodow mâchonne ses mots comme on répète une litanie. Sans un regard, tu vas pour t’éloigner. Déjà, tu tends la main à Noisette pour qu’elle la saisisse. Mais, alors que tu accomplis ton premier pas, tu sens un poids mort s’écrouler sur tes épaules et des doigts se resserrer autour de ton cou. La voix du gros lieutenant a changé du tout au tout, elle est passée de la plainte au sifflement de serpent :

« Libère-le ! Libère-le ! »

Tu te débats et tu parviens à le décrocher. Bretodow s’affale à terre, puis roule sur lui-même pour ramper vers toi. Un rictus de folie s’est emparé de son visage.

« Libère-le ! Libère-le ! »

Alors qu’il se traine sur le ventre, tu utilises ton arbalète comme une massue pour la seconde fois. La fois de trop. Son arc se brise dans un craquement funeste et, avec lui, un peu de ton enfance. Malgré cette macabre fin pour ton arme, le choc assomme le lieutenant. Son corps se détend d’un coup et retombe à terre.

La voix de Thief commande de nouveau et à présent tu t’exécutes pour de bon. Lâchant l’ultime présent de ton frère, désormais inutile, tu attrapes Noisette par le bras et vous suivez la traînée sanglante laissée par votre compagnon et son adversaire. Tu as bien un regard pour ta tireuse, mais les appels de ton ami ne te permettent pas de laisser la place aux sentiments.

L’ancêtre titube, mais il tient bon. Sa gueule ravagée le rend méconnaissable. Un nez tordu, des pupilles blêmes, l’orifice vermeil, vide de dents, d’où l’ichor pend par filets. Même de derrière, l’écarlate qui le macule et la raideur de ses mouvements font de lui un autre homme ; si, encore, on peut parler d’homme. Noisette ne parvient pas à le quitter des yeux.

Vous traversez les buissons pour tomber sur un spectacle navrant. Votre épéiste, à terre, étendu sur le dos, en train de se faire rouer de coups par Shakami accroupi sur son torse. La face de Rhyunâr n’est plus qu’un charnier. Seule défense de votre compagnon : de frêles mouvements des bras, comme les spasmes d’un agonisant.

Pourtant, tes sens t’avertissent qu’il y a plus. Tu ressens de puissantes vagues d’énergie qui se dégagent du corps de Rhyunâr. Et, à y regarder de plus près, tu vois les poils du sabreur frisotter sous la crasse et le sang, la chair boursouffler par endroits. Entre chaque rafale de poings, l’épéiste pousse un peu plus loin sa transformation. L’affaire s’engage à peine, invisible encore pour l’œil non averti, mais le processus est indéniablement en marche. Tu sais que, volontairement ou sous le joug de la douleur, votre compagnon a ouvert les vannes de sa violence. Tu sais que ce qui lui escalade la gorge à grand renfort de griffes et de crocs, ce n’est pas un homme, mais une bête.

Néanmoins, ton vieux Thief ne perçoit rien de tout ça et il s’approche de sa démarche titubante.

Shakami ne semble pas le voir. Il paraît ne plus rien voir. Son visage, loin de la raillerie, loin de la jubilation, se déforme sous la contagion d’une rage noire. Il n’existe plus rien, pour lui, que le sang et sa victime. Chaque cognade lui arrache autant de souffrance qu’à Rhyunâr.

À deux mètres, Thief marmonne quelques mots entre ses chicots brisés :

« Il nous aura salement amoché celui-là. Putain, c’est plus de mon âge tout ça… »

Soudain, les membres de Rhyunâr retombent et Shakami s’immobilise. Le corps de votre épéiste tremble de plus en plus, remue et tangue, tressaille et convulse, mais ne se défend plus. Le visage du gamin aux yeux blancs s’éclaire. Il tire un poignard d’un petit fourreau fixé à sa ceinture. Un rire s’empare de lui alors qu’il élève les deux bras, lame vers le bas.

Les mains de l’ancêtre s’abattent sur ses épaules. Dans sa surprise, Shakami délaisse le sabreur pour tourner la tête vers votre vieux compagnon et il voit l’invocation. La dilatation du torse de l’ancien, l’affaissement de son visage quand les premiers crânes commencent à s’extraire, la poussée de leurs longs corps onduleux et leur offensive. Le temps qu’il réagisse, la flopée des serpents lui rampe sur la gueule. Déjà, ils mordent et déchirent.

Toi, tu ne bouges pas.

Pris de stupeur, Shakami laisse tomber son poignard et porte les mains à la masse sifflante. Il les tire, il cherche à les arracher, mais il ne parvient à dompter son rire. Ce dernier lui perfore la gorge comme un effroyable hurlement de joie.

Derrière lui, l’ancêtre grimace : les forces lui manquent pour achever son invocation. Les reptiles lui restent arrimés à la poitrine. La face du vieillard devient aussi blême que ses pupilles.

Toi, tu ne bouges pas. Tu fixes la scène sans arriver à y croire, la main de Noisette encore dans la tienne.

Le gamin aux yeux blancs arrache les grouillants à pleines poignées. Il se les extrait du gosier, il les décroche de sa chair. Son rire résonne toujours, insatiable.

Thief tombe à genoux et l’hydre tressaille.

Toi, tu ne bouges pas. Entre les corps sinueux, tu devines la face criblée du lieutenant qui oscille entre la jubilation, l’effroi et la terreur.

À la force de ses griffes, Shakami ajoute le tranchant de ses dents. Il déchire ses assaillants à coups de canines ; il les arrache à coups d’incisives. Il les affronte à pleines bouchées.

Les uns après les autres, les reptiles se délitent et tombent en poussière.

Toi, tu te décides enfin à bouger. En un instant, tu as lâché la petite et saisi le poignard qui gisait au sol. Tu t’es approché de la mêlée, tu as enjambé le corps de Thief, tu as piétiné la carcasse de Rhyunâr, et tu vises la gorge.

Derrière toi, le souffle du vieillard te parvient curieusement étouffé :

« Les loups, le tronc d’arbre, les serpents… C’est vraiment trop pour moi… »

La lame s’enfonce dans la carotide de Shakami sans rencontrer de résistance. Pourtant, tu appuies de toutes tes forces et tu ne cesses d’aller plus loin. Le sang jaillit par flots, il vous asperge à grandes giclées. Inondé par la vague noire et collante, tu t’étonnes de la quantité de liquide que peut contenir un homme. Le lieutenant ne remue déjà plus, mais tu pousses encore. Il n’y a que son rire qui persiste, faiblement, dans un gargouillis écarlate. Un rire borborygme. Bientôt, ce n’est plus qu’un râle mais tu enfonces encore. Tu l’égorges comme un porc.

Enfin, alors que tu sens le fer du poignard qui racle contre l’os, le sang se met à bouillonner moins violemment. La carcasse de Shakami s’amollit et ne tient plus droite que par le couteau planté en travers de sa carotide. Tu forces encore un instant, puis tu lâches tout. Le cadavre du lieutenant et son crâne désarticulé s’affaissent en arrière, butent sur le corps de Rhyunâr, puis roulent à terre.

Tu recules d’un pas. Tu ne parviens à quitter du regard la vie que tu viens de briser. Tu ne sens même pas le sang qui te recouvre. Soudain, un éclair d’horreur traverse tes pensées : Noisette ! Tu tournes la tête vers elle. Tu espères qu’elle n’est plus là, qu’elle n’a rien vu.

La petite te fixe avec de grands yeux. Elle n’a pas manqué une esquille de la scène. On peut dire que tu lui en as envoyé plein les mirettes ! Elle a vu la lame trancher les chairs et le sang gorger la terre. Elle t’a vu encrassé d’ichor.

Tu tends la main vers elle, l’air presque suppliant. La gamine opère d’abord un mouvement de recul qui te déchire le cœur, puis elle s’avance vers toi. Après trois pas, elle s’immobilise. Une vomissure rougeâtre lui jaillit des lèvres. Elle ne parvient à rien faire d’autre que la regarder couler. Tu accours et tu la prends dans tes bras.

Un chuchotement interrompt vos retrouvailles. La voix du vieux Thief qui lui racle dans la gorge :

« Oh non, pas ça… »

Au même instant, un grondement rauque enfle depuis la poitrine de Rhyunâr.

Commentaires

« Toi, foutre d’incapable, tu trônes toujours le postérieur dans la verdure, autant à ta place qu’une fraise des bois dans un pichet de brune ! » : parfait x)
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jeudi 18 octobre à 08h56
C’est ce qui est bien avec ce narrateur, même dans les pires moments il reste zen et ne se départit pas de sa verve !
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jeudi 18 octobre à 18h11