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Antoine Bombrun

mercredi 8 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 38

Passant un long poignard sur la gorge de ta protégée, Shakami lui susurre à l’oreille :

« Que fait cette petite ici ? Vraiment, elle n’a rien à y faire… »

Tu hurles de toute la force de tes poumons :

« Laisse-la ! »

Tu aurais voulu ta voix puissante, imposante, mais elle ne s’approche que du croassement éraillé d’un corbeau en colère. Tu essaies de faire mieux mais tu n’y parviens pas. Tu es comme écrasé par… par…

L’envol de votre épéiste laboure le son autour de lui. Son coup de pied au sol, pour décoller, secoue la terre et vous remue les organes à l’intérieur même du corps. Puis sa lame entre en action. Le yatagan fouette l’air et le fend en deux, son souffle vous impose une lourde chape de silence sur les épaules. Brève, mais indissoluble.

La mortelle chorégraphie du sabre oblige Shakami à reculer. Dans un cri de surprise aphone, il prend appui sur la fillette et se projette en arrière. Rhyunâr progresse toujours, précédé par le tranchant de son arme.

Le gamin aux yeux blancs atterrit dans un fourré et se redresse d’une roulade. Avide, il fixe la chute de l’épéiste sur la petite.

Noisette ne peut rien faire, tout va trop vite pour elle. Bras inertes, elle s’offre au yatagan qui se précipite.

« Merde ! grogne l’épéiste. »

Le manteau ouaté de calme éclate avec le choc. Ton cri, celui de Thief et de Noisette, le hurlement de Rhyunâr :

« Qu’est-ce qu’elle fout là, cette petite conne ! J’aurais dû m’en occuper depuis longtemps ! »

Le corps de la petite roule dans les buissons. En boule, elle gémit de douleur et vomit une bile rougeâtre. Tu la rejoins pour la prendre dans tes bras. Tes pleurnicheries dégoulinent déjà sur elle.

Dans un ultime réflexe, l’épéiste a retiré son yatagan et basculé son poids en arrière. Au lieu de sa lame, ce sont ses pieds qui ont percuté la fillette dans le creux de l’estomac.

Celle-ci te regarde, piteuse, les yeux pleins de larmes, mais elle te sourit.

Rhyunâr se tient droit. Immobile comme la statue d’un guerrier. Il fait face à Shakami. Fixes tous les deux, ils s’opposent déjà par la pensée. Un ferraillement d’esprit, prélude à l’affrontement physique.

Soudain, votre épéiste chuchote, à bout de souffle :

« Occupez-vous du gros, je ne tiendrai pas longtemps à ce rythme-là… »

Comme il entend cela, Bretodow prend ses jambes à son cou pour s’enfoncer dans les profondeurs du jardin.

Thief se précipite. Toi, tu relèves Noisette avant de faire de même. La petite te suit en clopinant.

Tu te forces à concentrer tes sens sur le fil de vie qui unit vos deux adversaires. Après quelques secondes de recherche infructueuse, tu le repères non loin. La proximité du nécromancien réduit tes perceptions, mais tu ne pouvais rater un machin de cette taille ! Le filament se gorge de puissance et la transmet. Comme un boyau de magie pure qui ramperait par grossissements et allongements successifs. Un énorme ver d’énergie vorace qui bouffe l’un pour nourrir l’autre !

Une fois trouvée la tripaille occulte, vous n’avez qu’à la suivre pour localiser Bretodow. Tu ahanes dans ta course :

« Vu la puissance que le gros donne à Shakami, il faut qu’on se dépêche ! »

L’ancêtre grommelle quelques mots et s’immobilise. À genoux, il pose les deux mains au sol. Puis il se relève lentement et tire avec lui deux formes grises. Il peine et transpire. À l’emplacement de ses paumes jaillissent deux épais loups cendrés. Quand ils sont tout à fait apparus, Thief s’éponge le front en tremblant.

Dans la partie de cache-cache qui s’engage, le pauvre Bretodow se trouve bien désavantagé. Sa corpulence charnue caracole lourdement entre les arbres. Chaque racine se révèle, pour ses pieds maladroits, une chausse-trape terrible, chaque buisson un cheval de frise. Entre ses halètements épuisés, il pousse de petits cris aigus. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les deux créatures de votre vieux compagnon lui sautent sur le râble et l’étalent la gueule dans la terre. La voix de l’ancêtre claque alors qu’ils lui labourent le dos de leurs griffes :

« Il suffit ! »

Immédiatement, les deux loups cessent leurs violences et s’asseyent sur leur arrière-train. Le museau dressé, les babines calmes, ils fixent leur maître d’un air tendre.

Tu attrapes Bretodow par l’épaule et tu le redresses. À côté, Thief maugrée entre deux expirations :

« C’est trop pour moi… C’en est trop… Si ça continue, je vais faire une sieste… Une sieste si longue que je ne m’en relèverai plus… »

Le nez en sang, les yeux emplis de larmes, crachotant un mélange de morve et de bave, le gros vous supplie :

« Attendez, s’il vous plait… Attendez, je vous en prie… »

Ses habits, en lambeaux à cause des loups, dévoilent un corps couturé de cicatrices. Certaines, épaisses, ressemblent à des coups de poignard, d’autres, longues et fines, à des taillades de fouet ou des scarifications.

Tu lui pointes ton arbalète sur le crâne et tu murmures :

« Tu vas mourir… »

Alors que tu appuies sur la détente, Bretodow te repousse dans un cri. Tu vois ton vireton se ficher en terre avant d’être projeté en arrière. Thief est emporté aussi et vous roulez dans l’herbe.

Tu as entendu les mots qu’a prononcés le gros, mais tu n’es pas parvenu tout de suite à en saisir la signification :

« Attention ! Baissez-vous ! »

Le yatagan de Rhyunâr siffle à vos oreilles. Si tu étais resté accroupi sur le corps obèse de l’œil blanc, la lame t’aurait tranché en deux. Tu fais volte-face vers l’épéiste, mais c’est Shakami qui brandit le sabre ensanglanté. Le gamin a le visage hilare. Ses mouvements sont si rapides que tu peines à les suivre du regard. Il saisit Thief par un pied et le fait tournoyer dans les airs. La sacoche du vieillard se détache et se perd dans un buisson. D’une torsion du poignet, le lieutenant balance l’ancêtre contre un arbre. Le crâne de ton compagnon heurte le tronc de plein fouet dans un craquement sordide. Le bois est aspergé de sang, puis le corps retombe mollement. Tu ne perçois du vieux Thief qu’un visage fracassé, le nez éclaté, les dents déchaussées dans une mare rouge sombre. Les deux loups s’évanouissent en même temps que leur créateur.

Shakami s’exclame en riant :

« Celui-là devrait rester calme comme ça ! Putain, vous formez vraiment un beau troupeau d’andouilles ! »

Puis, il s’avance vers toi d’un pas rapide.

Commentaires

Violent, pour Thief !
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jeudi 18 octobre à 08h49