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Antoine Bombrun

mardi 7 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 37

C’est au grand galop que vous traversez les ruines qui ceignent la citadelle de Rochemont. Vous vous efforcez de ne pas faire trop de boucan, mais vous avez quand même bien des doutes sur la réussite de votre plan d’infiltration. Faut vous faire à l’idée : y’aura du grabuge !

Vous parcourez le bourg et ses maisons cossues, sa place du marché, son temple. Au vu de la taille des baraques et de leur agencement, il y avait ici un riche petit centre. En y réfléchissant bien, cela concorde avec les racontars que vous avez pu entendre sur l’ancien comte de Rochemont : un noble qui prenait aux miséreux avec l’appui des nantis. N’empêche, le temps et la guerre ont bien changé les choses. Il ne reste des bâtisses plus que des décombres crasseux, du marché qu’une place vide, du temple qu’un carré de colonnades déserté.

Après le patelin, vous longez le rempart. L’épéiste est à la recherche d’un pan de mur un peu écroulé qui facilitera l’escalade. Tous les cinquante pas, il se tourne vers toi et te questionne du regard. Tu sais ce qu’il veut dire : il t’a bien précisé ton rôle de chien de garde. Chaque fois, tu hausses les épaules. Rien. Rien de plus, en tout cas, qu’un embrouillamini de tes sens.

Soudain, tu jures en silence. À gestes discrets, tu désignes à tes compagnons une forme rouge qui se dresse sur les remparts, juste au-dessus de vous. En affutant votre regard, vous distinguez une femme à la robe écarlate. Tournée vers le petit bois, elle agite les bras comme le ferait un prestidigitateur.

Thief chuchote :

« Tu crois que c’est elle qui commande aux ossements ? »

Encore une fois, tu hausses les épaules. J’aime te voir utile comme ça… Noisette demande à son tour :

« Pourquoi une madame ferait ce genre de choses ? »

Cette fois, tu ne hausses pas les épaules. Tu te contentes de fixer la petite sans rien dire. Puis, comme Rhyunâr vous fait signe, tu reprends ta marche avec les autres. Décidément !

Votre épéiste, qui repère pourtant bien des points d’escalade, préfère s’éloigner de l’ensorceleuse avant de grimper. Ainsi, vous faites bien encore cinq cents mètres dans le silence.

Bientôt, vous tombez sur le portail. Digne d’une forteresse inexpugnable, celui-ci se dresse à bien huit coudées de haut. Tout bardé de fer, il paraît inaltérable. Surtout, il paraît grand ouvert.

Vous bloquez devant un instant. Pour une fois, tes compagnons ont l’air aussi abrutis que toi. Après quelques secondes, Rhyunâr s’engage dans le passage. Thief le retient mais l’épéiste l’envoie bouler d’un chuchotis :

« De toute manière, on a été aussi discrets qu’une horde de graisseux, alors autant pas se faire chier à tenter l’escalade ! »

Finalement, l’ancêtre hoche la tête : l’argument de son protégé est loin d’être mauvais.

Après les ruines, après la levée des morts, ce que vous apercevez de l’autre côté du portail produit sur vous un bien étrange effet. Vous n’imaginiez pas trouver le nécromancien, cet adepte de la magie des ossements, dissimulé derrière un jardin luxuriant. Pourtant, vous devez bien vous faire une raison. Passée la porte, vous tombez sur un immense parc empli de verdure. Certes, l’apparence des arbres, des plantes et des buissons démontre un retour à l’état sauvage. Mais la disposition des bosquets, les allées que l’on reconnaît encore, le rassemblement des essences, tout cela permet de distinguer ce lieu d’une jungle !

À peu de distance, vous percevez même une fontaine à son murmure.

Alors que vous vous perdez dans la contemplation de ce curieux parc, le grand portail derrière vous se ferme dans un grincement. Vous vous retournez pour tomber sur une silhouette revêtue d’une cape couleur sang caillé. Ce qui vous choque n’est pas la teinte de son habit, mais sa maigreur, sa frêle stature et sa petite taille, la courbure de son dos et surtout, surtout, l’énorme arbalète qu’il porte négligemment appuyée sur l’épaule. Shakami !

Le gamin s’incline poliment et la voix de Rhyunâr déchire le silence, emplie de reproches :

« Putain Shiujih, mais qu’est-ce que tu fous !

— N’accuse pas ton compagnon d’incompétence, sabreur de pacotille, rétorque le marqué. La présence de notre maître doit perturber ses sens. C’est bien normal, il est notre créateur après tout ! »

Plus que de déstabiliser tes perceptions, la proximité avec la fin de ta quête t’emplit d’un bouillonnement irrépressible. Tu dois crisper les moindres fibres de ton être pour l’empêcher de sautiller de joie, de chanter et de beugler à tue-tête. Enfin, l’empêcher, m’empêcher… On le sent tous les deux : notre vengeance est à portée de main !

En réponse, Rhyunâr crache par terre. Ils se toisent avec Shakami. Ce dernier vous tourne autour comme un prédateur avec ses proies. En même temps qu’il marche, il ne cesse de bavasser :

« Vous êtes à féliciter, yeux blancs du pays voisin, comme on vous appelle. Vous avez su résister aux ogres, vous avez su survivre à mon intervention, vous avez su vous soustraire aux entourloupes de Bidihooly, vous avez su échapper aux morts de Minaï ! Chaque fois, vous vous en êtes sortis piteusement, mais vous vous en êtes sortis ! Le massacre d’innocents dans la montagne, le meurtre d’un gamin fléché dans la salle du conseil, l’abandon d’un compagnon dans le bois, que de beaux gestes pour des justiciers ! »

Et Rhyunâr de cracher à son encontre :

« Que nous importe la justice, nous voulons notre vengeance, nous aspirons à la paix ! »

Une grimace agite les lèvres de Shakami en un rire muet :

« Quel que soit votre désir, vous n’obtiendrez pas ce que vous êtes venus chercher. Je m’en porte garant ! Cela fait longtemps que nous avons vent de vous. Nous entendons parler de votre hargne, de votre férocité. Vous n’êtes pas des hommes, vous êtes des bêtes. Des tigres ! »

De temps en temps, la cape rouge du gamin disparaît derrière la végétation. Pendant quelques secondes, vous ne le repérez plus qu’à la voix. Toi, privé de ton sixième sens, tu te sens aveugle. Pris au piège comme un poussin dans la gueule d’une fouine. Puis, le lieutenant ressort des feuillages et sa ronde continue.

« Seulement, nous sommes tous des tigres ici. Nous de chair et de sang, vous de papier… »

Shakami est soudain rejoint par un gros bonhomme aux pupilles immaculées. Ce dernier ne vous regarde pas directement. Il reste derrière l’arbalétrier et se contente de vous jeter de rapides coups d’œil.

Bientôt, les deux marqués s’immobilisent. Entre eux et vous se dresse la fontaine dont vous aviez perçu le murmure. En marbre blanc, elle représente un homme en lourde armure dont les bras, brisés, gisent à ses pieds. L’eau lui ruisselle par la bouche en une épaisse coulée. Des algues verdâtres lui colorent les lèvres et suivent l’épanchement jusqu’au sol. Elles transforment le fier chevalier en un monstre qui vomirait des tentacules glaireux.

Tu fixes la fontaine, étonné de la voir si proche. Tu grognes, plus pour toi que pour les autres :

« Merde, il n’a pas fait que nous tourner autour ; il nous a entraînés au centre du parc ! »

Un regard alentour te confirme cette impression : la grande porte devant laquelle vous vous teniez un instant auparavant n’est plus visible. C’est à peine si tu en discernes le faite au-dessus de la végétation.

Shakami reprend la parole :

« Je vous présente Bretodow. Lui aussi, malgré son embonpoint, fait partie des six lieutenants.

— Tu as peur de perdre comme l’autre fois, intervient Rhyunâr, alors tu as emmené un petit copain pour te protéger !

— Ne me fais pas rire, sabreur, à moi seul je vous prends tous les quatre. »

D’un petit geste, il fait signe à son corpulent compagnon de s’éloigner. Avant d’obtempérer, celui-ci lui pose imperceptiblement les mains sur les épaules. À ce contact, le visage de Shakami s’affaisse un instant, puis une moue de contentement jouissif vient le tendre comme une voile sous le vent.

Tu soupçonnes ce toucher moins anodin qu’il n’y paraît et tu beugles tout en chargeant ton arbalète :

« Le gros ! Il a tissé une sorte de fil qui les relie tous les deux ! »

Alors que tu cries, tu perçois un souffle à côté de toi ainsi que le passage d’une ombre.

« Oh, voyons, ne l’appelez pas comme ça vous allez le vexer… »

La voix qui prononce ces paroles est celle de Shakami, mais elle vient de derrière toi. En face, il n’y a plus que la fontaine et le gros Bretodow. Tu fais demi-tour et tu trouves le gamin face à toi. Il tient Noisette par le cou et la soulève à une tête du sol. Ton cœur manque un battement.

Merde…

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