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Antoine Bombrun

lundi 6 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 36

Pendant un instant, tu ne peux qu’observer les pousses blanches qui s’élèvent du sol. Elles sortent par paquets de quatre ou cinq, puis croissent à une vitesse phénoménale. Bientôt, sous les branchettes des doigts viennent les troncs des mains. Alors tu n’as plus aucun doute, et le cri de tes compagnons qui résonne dans tes oreilles ne t’en laisse pas plus.

Le bois tout autour de vous est agité par cette luxuriance malfaisante.

Après cette seconde d’immobilisme, tout se met à remuer très vite. Le héros Leocade moissonne à grands revers de sa flamberge. Plus proche de toi, Rhyunâr virevolte avec grâce. Chacun de ses mouvements fauche un membre blafard. Même le vieux Thief a sorti son poignard et participe à la récolte funèbre. Il ne reste que toi, l’ignoble dégonflard, qui ne bouges pas et qui serres ta petite contre toi.

Après la main, après le poignet, les pousses s’épaississent pour former un bras décharné. Ceux-ci s’élèvent par deux et se rejoignent à la base d’un cou de squelette. Au-dessus le crâne, le crâne…

Les amas d’ossements possèdent une forme humanoïde, mais ils n’ont rien d’humain ! Leur matière, leur physionomie paraît construite à partir d’un agglomérat d’os de toute taille, de toute origine. L’une des créatures a une tête de taureau, une autre de mouton, une troisième une concrétion de côtes et de différents os plats qui forment dents, griffes et cornes. Il en est même un pour afficher l’apparence d’une hydre à faces de poulets !

Un paysan y reconnaîtrait toutes les bêtes de son élevage. Un boucher y verrait défiler le travail d’une décennie.

Pour extraire leur tronc de terre, les squelettes labourent le sol des mains et s’accrochent à tout ce qui passe à leur portée. Bientôt, ils parviennent à s’arracher à l’humus et se redressent.

Dans un silence cliquetant, ils se précipitent vers vous. Il en vient de partout ! Ils possèdent la démarche bondissante de marionnettes aux fils un peu lâches.

Délaissant Noisette qui s’agrippe de toutes ses forces à ton cou, tu empoignes ton arbalète. Les hurlements de la petite n’ont pas cessé et ils te vrillent les tympans. Malgré le bruit, malgré ses gesticulations, tu parviens à placer un trait dans la rainure et à armer le mécanisme. Tu ajustes un des amas qui galope à ton encontre. Ton premier carreau lui glisse dans le poitrail et ressort de l’autre côté. L’être de carcasse poursuit sa course comme si de rien n’était. Tu sacres comme un charretier en rechargeant. Pour ton second vireton, tu vises la tête. Le trait siffle et se plante avec un bruit mat dans le crâne d’un équidé sans oreilles. Encore une fois, bien que la puissance du choc le repousse un peu en arrière, l’amas continue de se presser en ta direction.

Après deux carreaux gâchés de si piteuse manière, tu te décides à agir comme un homme. Tu saisis le manche de ton arbalète à deux mains et, comme la créature arrive à ta hauteur, tu lui en balances un bon coup dans la soupière.

Bon, ce n’est pas classe comme l’épéiste qui sectionne finement, ni comme le héros qui fauche les corps par quatre, mais au moins c’est efficace. Ton coup arrache la gueule de l’amas. Sa tête vole à quelques mètres et sa carcasse s’effondre comme celle d’un pantin privé de ses fils.

Emporté par ton geste, vous allez vous étaler au sol avec Noisette. Le choc fait taire son hurlement, enfin, et vous vous relevez en vitesse avant de vous faire happer par une autre des créatures.

Rhyunâr souffle :

« Rapprochez-vous ! »

Vous obtempérez et formez un carré. Chaque flanc est protégé par un d’entre vous, Noisette se dissimule au centre. Autour de votre bastion, le sol ne cesse de se mouvoir et de produire ses rejets squelettiques. Pire, les morts que vous avez renvoyés bouffer la poussière se désagrègent et les ossements qui les composent se conglomèrent de nouveau.

Alors que la petite voix de l’ancêtre s’élève pour demander ce que vous allez bien pouvoir faire, le héros Leocade, dans un regard pour sa rosse qui bêle de terreur, éclate d’un rire tonitruant. Il beugle en se tournant vers Rhyunâr :

« Eh, mon connard ! J’ai trouvé quel sera mon rôle dans votre putain de mésaventure ! Partez, allez faire sa fête à ce seigneur des os, moi je m’occupe de retenir la marmaille ! »

Comme personne ne bouge ni ne répond, le spadassin continue :

« Allez-y, je surveille vos arrières ! Il ne sera pas dit que j’aurai failli à ma tâche ! »

Rhyunâr rengaine en un souffle. Il brise votre bastion et se place face au héros. Les yeux dans les yeux, il le fixe un moment. Tu as l’impression qu’il va lui en mettre une, mais il lui pose finalement la main sur l’épaule :

« Dans une autre vie, on aurait pu s’entendre, tête de chacal ! J’espère que ça ne sera pas trop douloureux quand ils te feront bouffer les pissenlits par les racines ! »

De nouveau, le spadassin éclate de rire :

« Ah ah ah ! Tu peux toujours espérer ! »

Après un dernier regard pour Leocade, empli de remerciements silencieux, vous prenez vos jambes à votre cou pour rallier la forteresse. Bientôt, les chocs se renouvèlent derrière vous. Avec eux, chaque fois, un ahanement d’effort et un cri de victoire. Rhyunâr grogne :

« Putain, c’est pas une lumière ce con, et on peut pas dire qu’il soit discret, mais c’est un bon gars ! »

Commentaires

Il semblerait que Leocade soit tombé sur un os...
 1
jeudi 18 octobre à 08h37
Quel jeu de mot ;)
 0
jeudi 18 octobre à 18h09