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Antoine Bombrun

dimanche 5 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 35

Alors que vous entrez dans le sous-bois, vos yeux sont immédiatement attirés par les amas blanchâtres qui jonchent le sol. De longues branches effilées, de courtes arrondies, des ovales, des difformes. Elles recouvrent l’humus et la mousse, elles s’élèvent en tertres grossiers ; certaines pendent même des arbres.

Seul l’abruti de Leocade observe les alentours, aveugle aux étranges débris, et murmure :

« Surprenant, cette forêt n’existait pas à l’époque… »

Tu te penches sur les branchages et l’impensable devient une évidence. Ce sont des ossements ! Des côtes, des fémurs, des crânes de bœufs et des vertèbres de moutons, sans parler de la multitude des rotules, des phalanges et autres esquilles. À tes côtés, tes compagnons en arrivent à la même conclusion :

« Voici donc le lieu où déchargent les désosseurs. » souffle l’épéiste en mettant pied à terre.

Ses bottes s’enfoncent d’une dizaine de centimètres dans le sol en produisant un craquement sinistre. Il grogne :

« Ils n’ont pas chômé, les cons !… »

Les uns après les autres, vous sautez au bas de vos montures. Chaque arrivée sur la terre ferme produit son concert funeste. Le héros attache sa vieille carne à un arbre. Seule Noisette reste perchée sur le coureur que vous vous partagez. La descente sur le plancher des vaches l’inquiète et elle préfère garder ses distances. Instinctivement, elle cache sa petite flute bien au fond de sa manche de peur, peut-être, de la laisser tomber et de la perdre parmi les autres ossements.

« Shiujih, vérifie qu’on est bien seuls », ordonne Rhyunâr.

Tu étends tes sens pour ne percevoir, excepté la menace qui sourde depuis la sombre forteresse, que vos cinq présences. Les taches claires que vous dégueulez, vous autres les yeux blancs, l’ombre de Leocade et la fine étincelle de Noisette. Tu hoches la tête pour signaler que tout est bon.

Avec un petit sourire de suffisance, l’épéiste vous dévoile son plan :

« J’ai réfléchi à une entrée qui nous permettra d’utiliser nos habiletés à tous. Je vous explique. Shiujih, tu useras de ton talent pour garantir que nous ne sommes pas épiés, alors, nous pourrons nous approcher des murs. Une fois devant, j’y grimperai pour fixer une corde afin que vous puissiez mener l’escalade.

« Pour s’assurer que nous ne nous fassions pas repérer, je nous scellerai dans une bulle de silence. Le parapet atteint, nous n’aurons qu’à nous infiltrer au plus profond de la forteresse. Quand nous trouverons le nécromancien, nous ne l’affronterons pas directement : nous n’aurions aucune chance face à ses lieutenants. Thief, tu ouvriras un de tes portails démoniaques et nous prendrons la fuite.

« Si tout se passe bien, nous serons sortis en moins d’une heure et nous laisserons à nos ennemis le soin d’occire notre ennemi. Si notre stratagème foire, je n’aurai qu’à recourir à ma métamorphose pendant que vous irez au bout de notre plan. »

Tu es étonné que votre épéiste ait pensé à une finauderie aussi vile. Tu sais que ce n’est pas un imbécile, mais tout de même ! Néanmoins, il y a quelque chose qui te chiffonne :

« Et Noisette, que tu objectes en la désignant de la main, on l’emmène dans la citadelle ? »

Rhyunâr répond en faisant la grimace :

« Fallait y penser plus tôt à ça ! On ne peut plus rien pour elle, à présent… »

Le héros Leocade intervient avec toute la douceur qui le caractérise :

« Eh ! Mon connard, je crois que dans l’étalage de vos pouvoirs, tu as oublié de me donner un rôle ! »

Un sourire déchire la face du sabreur :

« Non, je n’ai pas oublié, je gardais simplement le meilleur pour la fin ! Pendant que nous partirons à l’escalade des remparts, tu te faufileras jusqu’au grand portail. Au moment où je fixerai mon grappin, tu iras leur toquer à la lourde en beuglant quelque rodomontade de ton cru ! Tu nous feras un bel appât et ça nous débarrassera de ta tête de chacal ! »

Tu ne peux pas savoir comme cette petite pique me fait plaisir de la part de votre épéiste. Je me sens soudain l’envie de les asticoter pour les jeter l’un contre l’autre ! Tu donnerais la victoire à qui, toi ?

Malheureusement, tu saisis ta chance au vol alors que le spadassin va riposter :

« Ou bien, tu peux demeurer ici pour veiller sur Noisette !

— Vous me prenez pour un putain de garde-chiourme ? »

Par chance, ton intervention ne le détourne pas du droit chemin :

« Et toi, messire le manieur de cure-dents, tu crois réellement que je vais… »

Un craquement fait ravaler ses insultes au héros. Le bruit est proche, sec comme la crépitation du bois mort dans le feu. Votre impression n’est qu’à moitié mauvaise : il n’y a pas de feu dans l’histoire, mais la mort est bien présente…

Vous vous retournez vers l’origine du cliquetis comme un seul homme. Il paraît s’extraire d’un des tertres dressés non loin. Tu y balances tes sens à la volée, mais rien, rien si ce n’est ces craquements sinistres. Bientôt, ils cessent et le silence retombe. Thief énonce l’explication que vous espérez tous :

« Le poids de l’âge. Certains de ces tas m’ont l’air bien vieux, une couche intérieure a dû céder… Pas d’inquiétude, l’affaire est finie ! »

Il n’y avait que toi pour jouer le cherche merde et riposter :

« Mais alors, quels sont ces bruits que l’on entend encore ? »

Les autres te fixent l’air inquiet. De toute évidence, ils ne perçoivent rien. Seulement, ils te connaissent assez pour savoir que tu ne possèdes pas suffisamment d’humour pour leur jouer ce mauvais tour. Tout le monde tend l’oreille et ils ouvrent bientôt de grands yeux. Les craquètements n’ont pas cessé en effet, ils se multiplient même à une vitesse alarmante !

Thief te questionne du regard et Rhyunâr y ajoute la voix :

« Tu sens quelque chose ? »

Tu réponds par la négative. Pourtant, les craquements deviennent de plus en plus audibles, de plus en plus présents, de plus en plus proches.

Le héros Leocade intervient. Même lui a la voix un peu tremblante :

« Bon, on reste ici ou on se tire ? »

Votre épéiste va répondre, mais les hennissements de vos montures le prennent de court. Ces dernières crient à en perdre haleine et vous déchirent les tympans. La tienne bat des pattes avec vivacité. À chaque coup, ses sabots brisent un peu plus les carcasses qui recouvrent le sol. Soudain, elle se cabre violemment. Noisette, qui se cramponnait pourtant à la crinière de toute la force de ses petites mains, est projetée dans les airs.

Les autres coursiers prennent la fuite à grands cris. Parmi eux, seule la rosse de Leocade demeure entravée à l’arbre auquel son maître l’a attachée. La fillette retombe dans un grésillement de brisures. Un nuage de poussière s’élève à l’endroit de sa chute. Tu te précipites, mais tu te heurtes à la folie furieuse de ton cheval. Le bestiau cabre, donne du pied, dresse l’encolure et remue de tout son corps. Il essaie de décamper mais n’y parvient pas. Et puis, il boite d’un des sabots arrière. À bien y chercher, tu repères comme une forme blanchâtre qui lui enserre la cheville.

Des yeux écarquillés de l’animal suinte l’épouvante à l’état pur. L’épouvante devant la mort. Derrière, Noisette hurle elle aussi. Ses cris aigus surpassent en puissance les hennissements de ton coureur. Tu essaies de t’approcher de la gamine, mais une ruade t’envoie rouler à terre. Quand tu te relèves, le nez meurtri, c’est pour voir Rhyunâr se couler sous le poitrail de la bête, dégainer son yatagan dans le même mouvement, et l’égorger d’un revers. Un flot de sang noirâtre ruisselle en jets furieux et les gesticulations du coureur se font plus maladroites. En moins de cinq secondes, alors que l’épéiste baigne déjà dans une mare écarlate, ta monture s’effondre. Il ne subsiste de sa rage terrifiée plus qu’une convulsion frissonnante.

Tu bondis par-dessus son cadavre encore palpitant pendant que Rhyunâr gueule à voix basse :

« Fais la taire Bon Dieu, elle beugle comme un veau ! »

Au passage, ton regard accroche sur la curieuse forme qui enserre toujours la cheville de l’animal. Il te semble deviner les contours d’une main blanchâtre, mais déjà tu as franchi la distance qui te sépare de la petite et tu lui portes secours.

Tu cherches à la prendre dans tes bras et à la soulever, mais son corps hurlant résiste. Ses cris t’emplissent les oreilles et t’empêchent de te concentrer. Surtout que tu repères l’ombre de l’épéiste qui approche et tu redoutes ce qu’il va faire.

Alors tu tires plus fort et tu parviens à l’arracher du sol. Votre mouvement s’accompagne d’un craquement de mauvais augure. De petites formes se détachent et retombent à terre, comme une poignée de phalanges qui vont rejoindre le tapis des carcasses.

Derrière toi, les voix de Thief et du héros se mettent à résonner :

« Des mains ! Des putains de mains squelettiques ! Il en sort de partout ! »

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