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Antoine Bombrun

samedi 4 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 34

« Hé, tête de chacal ! beugle votre épéiste. Si tu crois que tous tes titres ronflants m’impressionnent, tu te fourres le doigt dans l’œil ! La qualité d’un traîneur de sabre ne se mesure pas à sa renommée, mais à son efficacité !

— Arrête ton char, le ménestrel, tu causes, tu causes, mais tu ne fais rien de plus !

— Tu veux voir, alors tu vas voir, Leocade de mes couilles ! »

Avec ces mots, Rhyunâr dégaine et se met en garde. En face, le héros éclate de rire :

« Tu crois que tu me fais peur ? qu’il demande avec un sourire moqueur.

— Rien à foutre, bougonne le sabreur, tant que tu ne te défiles pas ! »

En deux pas, Rhyunâr fond sur le spadassin et entame une passe d’armes. À une vitesse invraisemblable pour une épée aussi grosse, Leocade dégaine et pare l’attaque. Le choc, allié au souffle créé par le mouvement, fait chanter sa lame comme un carillon. Après avoir repoussé deux ou trois cognades, le héros culbute sa flamberge vers l’avant. Dans un ahanement d’effort, il l’expulse en un formidable horion. Devant la puissance du coup, le sabreur préfère se désengager plutôt que de risquer l’intégrité de son yatagan.

Le souffle crénelé agite ses cheveux, mais ne découpe que l’air. Le spadassin s’écrie :

« Alors, tu recules ! »

Rhyunâr va riposter, mais la voix du planton l’immobilise :

« Regardez, là-bas à l’ouest ! Il y a comme une frange orangée sur l’horizon. Ça, ce sont les flammes de la guerre. On ne les discerne encore que peu, mais vous verrez avec la nuit ! Allez, en route ! Plus vite nous aurons mené notre mission à bien, plus nous épargnerons de vies innocentes ! »

D’un coup vif de ses talons, votre meneur remet sa monture au petit trot. Derrière, vous l’imitez. Même le sabreur et le héros regagnent leur selle et partent à votre poursuite. Leur dispute paraît oubliée, mais vous savez qu’il n’en est rien. Depuis deux jours que vous avez quitté la cité de la Nouvelle lune, c’est bien la troisième fois qu’un différend les oppose. Toujours pour une broutille, et toujours réglé par le choc du fer contre le fer. Pour l’instant, vous n’avez pas eu droit à un duel en bonne et due forme, seulement quelques passes d’armes, mais vous craignez que cela ne dégénère à un moment ou à un autre.

Aussi, quelle idée de placer ensemble deux têtes dures ? Le plus incompétent des charretiers pourrait vous l’expliquer : on ne harnache pas deux dominants dans le même attelage ! C’est un coup à les voir se foutre sur la gueule et mettre le bocson dans toute l’affaire !

 

Vous montez le bivouac avec la tombée de la nuit. Une petite colline vous sert de campement et vous offre une vue imprenable sur les alentours. Le planton décide des tours de garde et vous en expulse. Il grommelle, pour s’expliquer, que vous devez garder vos forces pour la suite. Il place un factionnaire sur chaque versant, un autre auprès des chevaux, puis s’en va installer sa couche. Pendant ce temps, l’épéiste et le héros allument chacun leur flambée à grand renfort de rodomontades.

Alors que le soleil plonge derrière l’horizon, vous avez le regard capturé par les multiples brasillements qui illuminent l’ouest. Vous fixez les lueurs avec Noisette, quand un murmure attire votre attention. La voix est celle d’un des soldats qui, perdu dans sa contemplation, énumère une suite de noms. Intrigués, vous vous rapprochez de lui. Les yeux du factionnaire vont de brasier en brasier, et chaque scrutation se voit soulignée d’un chuchotis :

« Bomont… Faupeux… Sasques… Quenon… Merône… »

Le veilleur sursaute dès qu’il vous aperçoit. Il marmonne en guise d’excuse :

« C’est que, j’ai travaillé dans la garde mobile. Je les connais tous, ces villages, ainsi que les hommes et les femmes qui y habitent. Enfin, je les connaissais tous… »

 

Au matin, un mauvais pressentiment te tire du sommeil. Tu te redresses délicatement afin de ne pas réveiller la petite endormie contre ton dos, puis tu te diriges vers le guetteur en faction sur la face ouest. Tu hésites un peu, puis tu demandes :

« Rien à signaler ?

— Non, c’est calme. »

Tu hoches la tête, guère convaincu. Pour en avoir le cœur net, tu t’installes en tailleur, arbalète sur les genoux, et tu ouvres la porte de tes sens. Ton ouïe et ton odorat s’égaillent à peu de distance, tandis que les autres restent tapis. Seul ton sixième sens bondit, alerte et agile comme une bête aux abois. Il fend la plaine et la sillonne. En quelques secondes, il t’avertit de tout ce qui se déroule alentour. Rien de bien plus gros ou plus agressif qu’un chevreuil ! Tu vas rouvrir les yeux quand une agitation attire ton attention. Tu te concentres et étends ta recherche. La terre bat sous le tonnerre de pas lourds. Le faite des herbes frissonne, les branches les plus fines tremblent, les feuilles frémissent. Aucun doute : les ogres ! À quelques heures de marche, vers l’ouest, et ils se rapprochent au pas de course !

Tu files vers tes compagnons et tu les réveilles. Tu le fais naturellement, sans penser le moins du monde à toute la troupe qui vous escorte. Quand l’épéiste comprend ce qui arrive, il beugle un grand coup et tout le campement tressaille. En dix secondes, votre bivouac passe de l’amas de dormeurs au frétillement d’une épuisette pleine. Le héros Leocade tonitrue pour faire plus de bruit que Rhyunâr, sans rien dire de bien intéressant d’ailleurs. C’est à qui fera le plus de boucan !

Alors que tu donnes à Noisette de quoi grignoter, un conseil de guerre s’organise sur le bord ouest de la colline. Le planton te fait venir et demande :

« Combien sont-ils ? Et à quelle distance ? »

En bon chef de troupes, votre meneur passe outre le caractère occulte de ton pouvoir pour se jeter sur les informations qu’il peut en tirer. Tu t’accroupis devant le regard ébahi des soldats, tu fermes les yeux et tu te concentres. Tu perçois d’abord le souffle court des briscards qui s’attendent à une merveille, puis tu t’enfuis de ton corps. Un instant, tu galopes avec la horde des graisseux, juste le temps de les compter. Ils sont une quinzaine à marteler la terre de leurs jambons. Au bruit, tu les devines plus armés que ceux que vous avez défaits dans la montagne. Tu entends le tintement du fer, mais aussi le frottement du cuir sur le cuir. Surtout, tu décèles une présence. Pas celle d’une brute d’ogre, mais autre chose. Tu cherches un instant, puis l’évidence te saute aux yeux : un marqué !

Comme tu sors de transe, tu te vois accueilli par les soupirs de déceptions des soldats. Tu entends même un maigre :

« Tout ça pour ça ! »

Un peu vexé, même si tu ne l’avoueras jamais, tu expliques ce que tu as vu avant de vider les lieux pour aller rejoindre la petite :

« Ils sont seize, dont un œil blanc. Et ils viennent vers nous. »

Cet accès de grognerie ne redore pas ton blason auprès de la soldatesque, qui se désintéresse complètement de toi pour observer la réaction du planton. Ce dernier réfléchit un instant, puis prend sa décision :

« Leocade, je te laisse les mener à Rochemont. »

Puis, vous embrassant du regard :

« À vous quatre, dont la réputation n’est pas surfaite, vous aurez plus de chance que mes vingt briscards réunis. Il n’y a pas que des épées qui vous attendent là-bas, mais des enchantements auxquels héros et marqués résisteront mieux que nous autres, la piétaille sans envergure ! Quant à moi, je dirigerai les soldats de Vertefeuille contre les ogres. Puissions-nous les retenir suffisamment longtemps pour vous permettre de mener votre mission à bien ! Bonne chance, compagnons ! »

Après ces mots, le spadassin à la flamberge fait de nouveau montre de son caractère bruyant :

« Tu as bien parlé, mon gars ! qu’il beugle en donnant une forte claque dans le dos de votre meneur. Que la bonne fortune vous accompagne ! »

Derrière, Rhyunâr se contente de grommeler en sourdine.

Comme on ne discute pas les ordres d’un supérieur, toute votre troupe se met immédiatement en branle. Les vingt chevaux au caparaçon coloré vers l’ouest, votre petit groupe vers le nord.

Noisette, même si elle n’a pas compris l’enjeu de ce qui vient de se passer, s’inquiète tout de même et se colle à ton dos. Toi, ton corps chevauche vers l’avant, mais ton esprit demeure en arrière. Il emboîte le pas de la soldatesque et la talonne.

Les heures qui suivent, vous cheminez en silence. Seul Leocade de Michambosse rapporte de sa grosse voix un enseignement de son cru :

« J’ai bien vu la manière dont vous lorgniez la vieille carne qui m’accompagne et je vais vous expliquer la raison de sa présence. Ce n’est pas, comme on peut croire, un legs ancien ou un souvenir de famille, rien de tout ça. Si ça avait été par un quelconque attachement, il y a longtemps que je me serais débarrassé de cette haridelle ! »

D’un geste rageur, il désigne le bidet qu’il monte. Le pauvre animal, d’un noir charbonneux, peine sous le poids du héros. De sa croupe saillent des os pointus, sur ses flancs les poils se délitent sans grâce.

« Plus la rosse est immonde, plus son cavalier attire les regards, clame le spadassin avec suffisance. »

Puis, il ajoute en désignant le sabreur :

« Les chevaux de parade ne sont bons que pour les fiers-pets ! »

Bientôt, comme un écho lointain dans tous tes sens, tu perçois un relent de peur. Tu imagines la rencontre plus que tu ne la devines : la violence, le sang, les morts. Les émotions se succèdent avec vivacité : crainte, haine, fougue, frénésie, joie meurtrière, puis terreur, dégoût, désespoir. Cette exhalaison de la bataille te laisse une amertume dans la bouche. Tu préfères garder le silence sur ce remugle et n’en rien dévoiler à tes compagnons.

Tu te dis que, si vous devez avoir des nouvelles, vous les obtiendrez bien assez tôt. Et puis, si la présence connue du planton paraît s’être éteinte, il te semble que celle du marqué se soit atténuée elle aussi. Qu’elle ait diminué, presque engloutie par le néant.

 

Vous chevauchez ce qui reste du jour la peur au ventre. Pas un mot ne vous échappe, pas une parole. Même Rhyunâr et le héros Leocade ont cessé de se chercher des noises. Ils se contentent de se harponner du regard. Ça me déçoit de la part de l’abruti à la flamberge.

Si bien que, plusieurs fois, j’ai envie de les pousser à la castagne comme j’ai pu m’y amuser dans la première partie du voyage. Rien de plus facile que d’exacerber leur animosité, surtout celle de ce benêt d’épéiste ! Seulement, je suis si excité par l’arrivée prochaine à Rochemont que je préfère me concentrer sur son imminence. Surtout qu’il n’est plus besoin que je cherche à me divertir, le spectacle approche déjà à grands pas !

Alors que le soleil vacille derrière la Mâchoire de pierre, la forteresse se dresse de toute sa superbe devant vous. Il s’agit d’un fief de belle taille, pourvu de quatre tours épaisses à l’abri de sa muraille. Percée de meurtrières et couronnée de créneaux, tu admires cette dernière comme un grand dragon qui s’enroulerait autour de son trésor. Les rocs qui la composent, polis par le temps et les intempéries, brillent de la lueur terne des écailles d’un monstre endormi.

À l’avant, en contrebas de l’enceinte, les ruines d’un village se tassent maigrement.

En arrière, tu devines la carrure trapue de la forteresse elle-même. Elle s’élève, plus large que haute, en brandissant ses tourelles et ses échauguettes comme s’il s’était agi de longs bras squelettiques. Ici encore, les barbacanes la criblent à la manière de centaines d’yeux vicieux et scrutateurs. Puis, après les arbres d’un jardin, le cylindre épais du donjon se campe au-dessus des autres édifices.

Vraiment, la demeure du nécromancien n’est pas un palais, mais une véritable place forte.

Après une observation silencieuse, vous décidez de vous établir dans un petit bois, sur le flanc est de la citadelle, le temps de définir votre plan d’action.

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