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Antoine Bombrun

vendredi 3 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 33

Alors que le soleil va faire briller ses premières lueurs, quelques ombres se dirigent vers la grande porte de la ville et s’y agglutinent. Elles y vont seules, ou par groupes de quelques-unes, sans bruit, comme si elles respectaient le silence d’avant l’aube.

Sous les imposants battants renforcés de fer, on trouve déjà une pèlerine rouge aux bordures noires, la silhouette allongée par le fourreau d’un yatagan. À côté, le manteau brun et courbé d’un vieillard. Arrivent aussi les vêtures colorées des soldats Vertefeuille et celle du planton, reconnaissable à sa carrure couturée de cicatrices. Enfin se profile la face idiote du benêt à la flamberge. Son regard fond sur l’homme au yatagan et lui lance un défi muet.

Pendant que les premiers rayons dévoilent la petite troupe, l’épéiste grogne :

« Putain, mais qu’est-ce qu’il trafique ce con ! J’étais sûr qu’on n’aurait pas dû le laisser en arrière… »

Le vieillard, plus conciliant, prend la défense de l’absent :

« Laisse-lui une minute, ce n’est jamais facile de faire des adieux… »

Enfin, c’est comme ça que j’imagine la scène. Je n’en sais rien vu que je suis avec toi. Au lieu de patienter, je dois me les taper, moi, les adieux !

 

La petite te regarde droit dans les yeux. Elle ne comprend pas tes pleurs, elle ne sait pas, tu ne lui as rien dit. Tu voulais le faire, mais tu n’en as pas eu le courage. À présent, vous êtes dans la cour du palais où le prince Alcyre a accepté de la garder jusqu’à votre retour et tu n’as plus le choix. Néanmoins, tu n’y parviens pas davantage.

Noisette fixe tes yeux rougis et demande, d’une voix où le souffle manque :

« Qu’est-ce qu’il y a, Shiujih, tu es triste ? »

Tu souris entre deux sanglots, tu ris même :

« Non, je ne suis pas triste.

— Mais alors, tu as peur ?

— Bien sûr que j’ai peur, mais si je pleure, c’est parce que je suis heureux. Je suis heureux, Noisette ! Quand je suis avec toi, j’ai l’impression que tu nous aimes vraiment. Et… et parce que moi aussi, je t’aime, alors nous formons une famille. On est comme une famille, une vraie famille… »

La petite répond avec une bouille sérieuse. Elle ne comprend pas trop, mais tes larmes sont contagieuses alors elle se force pour rester calme :

« Bien sûr que je t’aime, tu m’as sauvée. »

Puis, elle ajoute avec un grand sourire :

« À toi tout seul, tu es mon père, tu es ma mère. À toi tout seul aussi, tu es mes frères et mes sœurs. Mes cousins et mes oncles. Tu es tous ceux qui sont morts, et plus encore. Tu es ma famille ! »

Ses mots te transpercent le cœur. Tu as l’impression de n’avoir jamais été aussi heureux, ni de n’avoir jamais eu aussi mal. Tu voudrais parler, tu voudrais rire, mais tu ne peux que chialer comme un gosse.

Ta gamine demande :

« Pourquoi tu pleures, alors ?

— Je ne sais pas… Je n’arrive plus à être joyeux ou à rire… »

De gros sanglots t’entrecoupent la voix. Plus pathétique tu meurs…

« Alors, comme je t’aime et que je suis avec toi, je pleure… je pleure c’est tout… Pour ma famille, parce que je t’aime… »

À cet instant, le sourire sérieux de Noisette se fissure et elle éclate en sanglots. Elle se jette contre toi. Tu essaies en vain de la repousser et tu t’écries :

« Non, non, ne pleure pas, ma petite ! Ne pleure pas, ma jolie ! Toi tu es forte, toi tu peux rire. Ris, ris fort, ris le plus fort possible et tu verras que tu seras heureuse ! Ris, allez, ris pour moi !… »

Malgré ses efforts, la fillette ne parvient pas à contenir le flot de ses larmes et vous demeurez, dans les bras l’un de l’autre, à laisser ruisseler votre chagrin.

Soudain, tu sens qu’il est temps. Temps de se séparer, temps de l’autoriser à vivre. Tu la poses sur ses pieds, elle flageole un peu, mais reste droite. Tu mets tes yeux dans les siens et les mains sur son cou. Elle pleure encore, toi non. Elle se doute de ce que tu lui caches, elle secoue la tête et tu l’entends murmurer :

« Non, non, je t’en prie, non… Ne me laisse pas… »

Tu montes les mains sur son crâne et tu lui déposes un baiser sur le front. Elle se tait. Elle sait qu’elle a perdu, qu’elle ne peut rien y faire.

Tu la regardes encore, sans rien dire, sans rien faire.

Tout à coup, tu lui saisis violemment le bras et tu te mets à courir. Tu l’entraînes à travers le jardin, à travers les fontaines et à travers les arbres, tu l’entraînes à travers les rues. De nouveau, les larmes roulent sur tes joues :

Je suis désolé, je suis désolé Noisette ! Je suis vraiment désolé mais j’en suis incapable ! Je suis désolé, je suis désolé…

 

Quand vous parvenez à la porte, tous les yeux convergent sur la petite. Un silence trouble l’assemblée, une gêne. Finalement, Rhyunâr grogne :

« Putain Shiujih, c’est pas trop tôt ! Allez, on lève le camp ! »

Commentaires

Les adieux sont touchants, Shiujih n'est pas une crevure et ça fait du bien
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mardi 16 octobre à 15h43
Non, il n'est juste pas bien malin ni doué dans les relations sociales...
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mercredi 17 octobre à 10h15