0

Antoine Bombrun

jeudi 2 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 32

La mer est bien loin à présent. Je ressens son éloignement comme un arrachement. Son ressac me manque, ainsi que le cri des mouettes. À la place, je n’ai que le craillement du cheval noir pour me tenir compagnie.

Nous cheminons dans la neige, nous cheminons dans le froid, nous cheminons sans but.

Dans les creux de ma mémoire, sur mes lèvres, une comptine d’enfant. Je la ressasse pour tromper l’ennui. Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte !…

 

« Ne sois pas mort, Itham, ne sois pas mort. Ne sois pas mort, Itham, ne sois pas mort… »

Ces mots sont les seuls à avoir passé les lèvres de l’enfant depuis sa rencontre avec l’itinérant. Ces mots lui donnent la force.

Lorsqu’il est pris par le doute, il repense à ce qu’on lui a dit. Il arrache la glace qui lui encombre la cervelle et se remémore le dialogue qu’il a eu avec le marchand de grand chemin :

« Le plus simple, mon gamin, c’est d’emprunter la route des villages. Le pays est tellement ravagé que les autres voies ne sont plus praticables, sans parler des dangers qui y rôdent. D’ici, tu suis Mauvaival, Collinebasse, puis Grandlac. Alors, tu seras à deux jours de marche de ta destination. »

L’itinérant a chiqué un peu, puis craché au sol. Son glaviot a créé une béance jaunâtre dans la neige.

« Seulement, j’ai comme eu vent d’un massacre, à Fineval. Je n’en sais pas plus, le patelin est loin d’ici, mais prends garde ! »

Il a posé la main sur l’épaule de l’enfant, puis a déclaré avec sérieux :

« Et que je ne te prenne plus à errer dans les friches, mon gamin ! Tu as eu de la chance que je te trouve cette fois ! La prochaine je ne te laisse pas repartir ! »

Le garçon a hoché la tête et s’est retourné pour partir.

« Tiens, eh, tiens ! Prends ça ! »

Le marchand a tendu au gosse une sacoche de tissu grossier.

« Il y a de quoi manger dedans. Et te couvrir. Ce n’est pas avec une arbalète pour seul attirail que tu vas t’en sortir ! »

 

Quelques mots brisent la litanie suppliante :

« Mauvaival, Collinebasse, puis Grandlac. Alors, tu seras à deux jours de marche de ta destination… »

Le gosse se retourne un instant, comme pour s’assurer que le lac est bien derrière lui. Il ne discerne rien d’autre que la neige et le chemin qui serpente dans la bise. Néanmoins, le spectacle semble le satisfaire et il reprend sa route.

Il a les lèvres bleues ; il grelotte. Son habillement est tout entier couvert de givre qui crisse au moindre de ses mouvements. Malgré cela, il pose, inlassablement, chaque pied devant l’autre. Il vient de loin, cela se voit à sa pâleur, cela se voit à ses cernes, cela se voit à sa vêture en lambeaux.

Ses chausses ressemblent à des piquets de glace. La faute à une congère dans un fossé : il s’y est enfoncé des pieds à la taille. Depuis, pas moyen de les faire sécher. Quand le courage le réchauffe, il a de l’eau jusque dans le corps. Sinon, le givre lui prend les jambes comme une gangue.

Peu importe. Le froid, la douleur. Il continue. Il ne s’arrêtera pas avant Fineval.

 

Quand la nuit tombe, l’enfant entraperçoit quelques ombres imposantes de l’autre côté d’un vallon. Il hâte le pas.

Bientôt, une hauteur lui voile le regard. Il contourne, mais derrière ne trouve que du vide. Une hallucination ? Quelques larmes lui coulent des yeux et gèlent à même sa peau. Son souffle court produit de grandes gerbes brumeuses.

Pour retrouver son mirage, il décide de grimper sur la colline. L’effort lui tire quelques râles qui lui raclent les côtes. Des herbes raidies entravent un peu sa marche. Elles sont si gelées qu’elles coupent. Il doit les écraser à grands coups de bottes pour se libérer le passage.

Arrivé sur le mamelon, il fixe les environs. Il laisse rôder son regard dans le brouillard. Mais rien. Rien qu’une forêt à l’ouest et une rivière gelée. Puis, en contrebas, perdues dans le frimas, s’élèvent les carcasses de larges bâtisses.

Un sourire gercé lui étire les traits.

 

Il repart de plus belle. Sous ses pas, la neige gémit doucement et, de nouveau, le brouillard lui dissimule son objectif. Néanmoins, il trace droit devant lui. Il ne doute plus. Il a même cessé d’égrainer sa litanie. L’espoir l’emplit et le réchauffe. Rapidement, il transpire et doit s’essuyer le front d’une manche durcie par la glace.

Alors qu’il aborde la première maison, il s’étonne de sa forme biscornue. De même, les ombres qui suivent ne paraissent pas plus d’aplomb. Il s’interroge un instant, puis comprend. Il ne reste de la bicoque que des murs fissurés, des poutres calcinées et des tuiles noircies.

Il remarque même, sur sa droite, les fondations carbonisées d’une autre baraque. Celle-ci devait être de bois ou de torchis. Elle n’aura pas résisté à l’incendie.

Alors, le gosse pousse son errance dans le village. Pas une seule chaumière intacte. Toutes sont mutilées comme de vieux briscards à la retraite. La rudesse de l’hiver n’aide en rien, et rares sont les logis à garder un toit sur leurs cloisons. Rares, d’ailleurs, sont ceux qui ont conservé leurs cloisons.

Au centre du patelin, sur la grande place, un étrange monticule dresse sa noirceur. L’enfant s’en approche. Il se questionne à son sujet. Haut d’une huitaine de mètres, large d’autant, le tertre semble être un amoncellement hétéroclite.

Le môme avance sa main, mais la retire précipitamment comme sous la brûlure d’une flamme. Il vient de voir, il vient de comprendre. Un crâne, un bras, une jambe ! Le tumulus est bien un empilement ! Un monceau de corps morts, un tas de cadavres calcinés.

En y regardant mieux, le garçon découvre un visage, déniche la carcasse tordue d’une fillette de son âge, repère la tête casquée d’un garde. Il recule de quelques pas, horrifié. Il se dit qu’il n’y a plus rien dans ce village, pas même l’odeur de la mort. L’hiver possède tout de même quelques avantages…

Sa défilade le fait trébucher sur un obstacle. Il se baisse et distingue une petite figurine de bois fichée dans la glace. Il tire pour la décrocher, mais seul le chef lui reste en main. Le corps décapité de la statuette demeure pris dans le froid.

Le gosse se résigne. Il hésite à se laisser tomber ici, dans la neige, mais préfère finalement aller se lover contre le monticule de charognes. Il s’étend à côté d’un des cadavres. Il se dit, il espère qu’il s’agit de son frère :

« Comme ça, je ne suis plus tout seul… »

Déjà, ses membres s’engourdissent. Il sent qu’il fait partie d’un tout et se demande combien de temps sera nécessaire à son immersion totale dans le tertre.

Alors qu’il va fermer les yeux, un brasillement verdâtre attire son attention. La lueur provient d’une baraque un peu isolée. L’enfant se redresse pour mieux voir. Pas de doute, le toit défoncé d’une chaumière exhale bien un chatoiement de cimetière. Son scintillement sombre sonne comme un glas au milieu des ruines.

Alors, doucement, le garçon s’approche de cette bicoque où règne le mal.

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !